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J'ai écrit ce texte en 2003. Il a été lu lors de la reconstitution d'une cérémonie de prestation de serment telle qu'à la Renaissance, vers le milieu du seizième siècle.

J'ai écrit ce texte en 2003. Il a été lu lors de la reconstitution d'une cérémonie de prestation de serment telle qu'à la Renaissance, vers le milieu du seizième siècle. 

"Imaginez-vous marchant par un chemin poussiéreux le long des remparts de la Bonne Ville de Binche. Non, nous ne sommes pas en l’an 2003 : c’est un bel après-midi d’été vers le milieu du seizième siècle.

Déjà, depuis une lieue, cheminant avec les paysans, les commerçants, les soldats, et aussi des pèlerins sur la route de Saint Jacques de Compostelle, vous admirez le fier beffroi de notre belle cité, rayonnante sous l’ardent soleil. L’air vibre de chaleur. Les moissonneurs ont érigé çà et là des meules blondes. Des bœufs, agacés de nuées de mouches, tirent de lourdes charrettes. Quelques militaires à pied ou à cheval se hâtent de rejoindre leur garnison. C’est qu’il y a du monde sur la route de Binche !

Imaginez que vous vous présentiez enfin à la Porte Saint Paul. Mais oui, celle-là même où fut reçu Charles-Quint à Binche en août, il y a un an ! On s’y presse d’entrer, d’en sortir, sous l’œil débonnaire, parfois amusé, des gardes espagnols, embarrassés de leur cuirasse et de leurs casques. Mais n’ont-ils pas fière allure !

Pour pénétrer dans l’enceinte fortifiée de Binche, il faut se faufiler parmi les tombereaux et chariots de blé, d’étoffes, de toutes sortes de victuailles et de marchandises dont se repaît le bon peuple binchois. Vous voilà au pied du refuge de Bonne Espérance, que vous saluez d’un regard, en vous engageant dans l’étroite rue qui conduit au cœur de la cité. Elle n’est pas très longue, cette rue. En son milieu, dans un caniveau, coule un filet d’eau sale, qu’il faut enjamber pour croiser un attelage. L’ombre des façades vous rafraîchit un peu. Vous croisez quelques commères qui jacassent, une jeune fille qui s’esclaffe d’un rire clair, un chien, un corniaud, la queue et les oreilles basses. Un porteur d’eau s’annonce aux fenêtres ouvertes, des gamins se poursuivent en hurlant, et vous saluez quelque connaissance.

Imaginez que vous voilà dans le haut de la rue. Sur votre gauche, c’est le parvis de la collégiale. C’était le Moustier Sainte Marie, mais collégiale elle est, depuis que les chanoines de Lobbes y ont mis à l’abri les reliques de Saint Ursmer, il y a plus de cent ans. C’est maintenant le Saint Protecteur de notre ville. Il est vénéré du bon peuple qui n’a de cesse de lui rendre hommage.

L’heure des vêpres est encore loin. Espérant encore un peu de fraîcheur, vous y entrez. Point de mobilier, point de prie-dieu. Bourgeois, artisans, manants, des hommes et des femmes vont et viennent : deux hommes discutent affaires en chuchotant, des amoureux s’y sont donné rendez-vous, des femmes à genoux prient silencieusement en attendant le prêtre confesseur. C’est que ce lieu est saint. Mais il est aussi lieu de vie publique. Quand sonneront les cloches, quand apparaîtra le prêtre dans ses vêtements liturgiques, quand il prononcera les premiers mots latins de la messe, alors le silence se fera autour d’un profond recueillement respectueux de la divinité.

Vous admirez les vitraux illuminés de soleil. Ils racontent la vie des saints, le paradis, l’enfer. Des rais de lumière tranchent l’obscurité de la collégiale, et dessinent sur les dalles du sol des taches colorées.

Les statues polychromes sur leur piédestal, les peintures parfois naïves qui illustrent les saints évangiles, le chemin de croix, vous les connaissez. Mais vous ressentez encore la majesté et la spiritualité de l’édifice.

Vous sortez de la collégiale. La chaleur vous étouffe, et vous étourdit quelques instants. Ce n’est pas la Cour des Miracles, mais sur le parvis, quelques misérables, mendiants et estropiés, espèrent que vous leur accorderez l’aumône. Vous leur jetez quelques piécettes, et vous hâtez le pas.

Non loin de la Collégiale, Jacques Dubroeucq, l’architecte montois, avait érigé l’imposant palais de Marie de Hongrie. C’est là qu’on festoya l’an dernier, lorsqu’elle y reçut Philippe d’Espagne, l’héritier des Provinces des Pays-bas. La sœur de Charles-Quint avait voulu ces fêtes grandioses, tant et si bien que leur éclat rayonne dans l’Europe entière. Dans quelques siècles, on en parlera encore… C’est donc avec fierté que vous adressez un regard admiratif au majestueux château, et à ses splendides jardins à l’italienne, tout vibrant sous le soleil, et où se promènent richement vêtus, dames et seigneurs de la Cour de Marie.

Il ne faut guère que quelques pas pour rejoindre la Grand’Place. Chemin faisant, vous passez devant une mauvaise taverne. Une puanteur de vinasse mêlée de cervoise tiède s’exhale de la porte ouverte. Dans la pénombre, un manant, ivre d’exécrable piquette, beugle une manière de gaie ritournelle, dont la mode nous vient d’Italie. Il n’a pour auditeurs que quelques compères de beuverie, ivrognes au regard vide affalés sur leur banc de bois.

Sur la place du Marché, la Grand’Place, il y a foule : bourgeois, manants, paysans se bousculent. Les uns vendent, les autres achètent. On y propose au marché aux herbes, sous des échoppes de toiles, des légumes frais cueillis, amenés dans des carrioles à grandes roues par des maraîchers qui les vantent de leur plus forte voix. Le marché aux poulets, à la rue Neuve, est tout bruyant du piaillement des volailles. A la halle aux draps, on y trouve de la laine et de la sayette, sorte de serge dont les artisans binchois se sont fait une spécialité depuis trois siècles. Tout près, à la halle aux filets, on y marchande du fil de lin et de chanvre. A la halle au blé, un brasseur négocie des grains et du houblon. A la triperie, des vilains se disputent quelque mauvaise étoffe.

Au grand poids de la halle, on y pèse laine, sel, bois, toutes les marchandises amenées les unes en charrette, les autres sur des bêtes de somme, ou encore à dos d’homme ou par brouette. C’est qu’il faut payer le winaige, la taxe seigneuriale sur tous les biens entrant et sortant de la ville.

Imaginez toute cette animation, témoignage de l’activité d’une ville prospère et riche. Vous vous mêlez à la foule que surveillent quelques sergents de ville : des malandrins, des ladres s’y essayent à quelques menus larcins.

A côté des trois arches de la halle aux viandes, voici l’Hôtel de Ville. Vous êtes arrivé. Dans la grande salle, vous saluez le Prévôt, et prenez place parmi les jurés et conseillers du Magistrat de Binche.

Voilà, Mesdames et Messieurs les conseillers, comment nous pouvons, sans prétention historique, imaginer l’atmosphère à Binche en 1550."

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Commentaire de Yvette Hulin le 4 juillet 2012 à 18:59

J'imagine... et je m'y crois. Bravo Bernard!

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