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Yvonne décroche le téléphone tout en déposant le vase remplis de roses rouges qu'elle s'apprêtait à disposer sur la table basse dans le salon de réception de cette belle maison de maître devenue haut lieu de la couture et fréquentée par les femmes les plus sophistiquées de la capitale!

-Rita bonjour! Je m'attendais à ton coup de fil! Alors cette soirée, à la hauteur de tes espérances?

-En fin d'après-midi? Pourquoi pas, j'ai rendez-vous pour une robe du soir à 14H et après ce ne sont que des essayages, Madame Brun pourra tout à fait s'en occuper.

-C'est gentil à toi... Oui j'apporterai des échantillons de toile tout à l'heure, je serai là sans doute un peu avant 5H, Parfait, moi aussi je m'en réjouis!

 

Après avoir réglé le taxi, en traversant le petit jardin qui mène à la maison de Rita, Yvonne une fois de plus est prise par le charme des lieux, le rosier jaune qui grimpe le long du garage est plein de boutons dont certains dajà éclosent et un doux parfum s'en dégage; sous le porche une lanterne ancienne, devant la porte un petit chien de bronze à la tête penchée. Yvonne s'apprête à sonner mais Rita déjà ouvre la porte, elle l'a entendue ouvrir la petite grille de fer forgé qui grince toujours un peu et que Horst ne se décide pas à huler.

 

-Entre Yvonne, je suis ravie de te voir, j'ai le coeur et les sens tellement pleins! J'ai envie de parler à quelqu'un qui sait écouter et pour cela ma très chère, tu n'as pas ton pareil! Donne moi donc ces échantillons, tu n'as pas oublié, c'est magnifique, nous verrons cela dans un moment. Assieds-toi donc, j'ai refait un feu de bois, je trouve qu'il fait froid pour la saison et Horst me fait une crise nerveuse si je rallume le chauffage fin mai! Comme il rentre dajà ce soir... J'ai laissé la table d'avant-hier soir, avec le candélabre d'Ingrid, pour que tu la voies, joli n'est-ce-pas?

 

-Superbe Rita, l'idée des pétales de rose roses et ces bougies du même ton, c'est tellement délicat,un homme comme André a-t-il apprécié?

 

Rire nerveux de Rita...

 

-Apprécié la table, je ne sais pas! Mais ma personne je peux dire que oui! Quelle nuit Yvonne! Il est finalement parti au petit matin, il devait être dans les 7H... Je me suis trainée jusqu'à mon lit où j'ai dormi jusqu'à passé midi... J'ai alors enfilé un training et je suis passée chez Ingrid lui déposer le somptueux bouquet de roses rouges qu'André m'avait fait livré et qui était un rien trop voyant pour le retour de Horst, je lui ai dit que c'était pour la remercier et que j'étais désolée, mais j'avais oublié le chandelier! Toute radoucie par l'impact du somptueux bouquet, elle m'a répondu que son mari viendrait le rechercher aujourd'hui en fin d'après-midi, tu vas probablement avoir le privilège de le rencontrer et j'avoue que je suis ravie de n'être pas seule lorsqu'il arrivera et Rita de raconter l'épisode de la gifle qu'elle a infligée à son beau-fils!

 

Puis, elle s'absente un moment, elle va faire du thé. Yvonne apprécie la douceur de cet instant et de cet intérieur raffiné, elle note la présence des petits fours en abondance sur la table ronde, et pourtant fatiguée, elle sourit et tend les mains vers la flamme de la cheminée.

Le thé servi, les petits fours présentés et bientôt dégustés, Rita raconte sans pudeur cette nuit passée en partie sur la peau de mouton, puis dans l'urgence sur la table de cuisine et sur les marches de l'escalier avant de revenir devant le feu de bois dont la flamme était bien la seule à s'être éteinte, puisqu'au petit matin, c'est contre la porte de rue qu'elle avait eu droit à un adieu dont le qualificatif ne pouvait être celui de tiède! Dieu quel homme et Rita d'ajouter, finalement j'étais contente qu'il parte, j'étais brisée... A ce propos, je ne dois pas oublier de te donner ma robe de mousseline noire, elle a eu un petit accident... la doublure est déchirée et la fermeture éclair coincée, j'espère que vous pourrez me l'arranger pour mardi prochain, Horst et moi allons à cette réception pour laquelle je l'avais initialement commandée...

 

-Yvonne acquiesce et examine la robe qui est aussi incroyablement froissée... Je vais d'abord découdre la doublure et lui passer un coup de vapeur avant de la donner à l'atelier pense-t-elle, et elle étouffe une envie de rire en imaginant la mimique de Madame Brun, si elle devait lui rendre la robe telle quelle! Yvonne se dit que sa vie est bien sage et qu'à 30 ans on a bien le temps, pour déraper il faut en avoir au moins 20 de plus!

Après avoir choisi une toile vert olive pour un tailleur d'été, Rita demande à Yvonne :

-Tu veux bien m'aider à remettre le guéridon dans la loggia et rendre au salon sa disposition habituelle? Horst débarque ce soir et je ne peux décemment demander ce service à Paul, après ce qui s'est passé!

 

Aussitôt demandé, aussitôt fait, la pièce reprend une allure plus classique et la peau de mouton enroulée trouve une place dans le placard du hall d'entrée. Les coussins de velours vieux-rose apportent à nouveau la note de confort délicat au petit canapé de cuir de buffle.

Elles en étaient là lorsque la sonnette retentit, c'est Paul sans doute dit Rita et elle demande à Yvonne d'aller ouvrir et de remettre le chandelier en l'excusant, prétextant d'une violente migraine... Yvonne accepte, mue par la curiosité et va ouvrir la porte le chandelier à la main. Elle se trouve face à un grand bonhomme qui lui semble déguisé dans un costume bleu sombre et une cravate trop voyante...

-Madame N. n'est pas là? interroge-t-il...

-Elle vous prie de l'excuser, je viens de lui donner un cachet, elle a une terrible migraine et elle m'a chargée de vous remettre ceci, dit Yvonne en lui tendant le candélabre, je m'apprêtais à partir ajoute-t-elle, j'attendais votre venue pour appeler un taxi.

 

-Ce ne sera pas nécessaire, je vais vous conduire, dit le grand homme timide en rougissant, je suis confus que vous m'ayez attendu, c'est donc la moindre des choses...

-C'est très aimable à vous, je vais prendre congé et je vous rejoins, enchaine Yvonne embarrassée, laissant Paul et le candélabre dans l'entrée...

 

Rita s'est assise sur le canapé, face au feu, elle sourit à Yvonne, elle a entendu elle chochote...

-Alors, il te reconduit, tu m'expliqueras? Merci pour tout et à lundi...

 

Yvonne et ses échantillons de toile rejoignent Paul qui sagement attend sur le pas de la porte.

La grille du jardin grince à nouveau et le confort d'une BMW accueille une jeune femme fatiguée mais toujours souriante et qui remercie une nouvelle fois en donnant son adresse.

 

Rita interroge son poignet, 7H30 déjà! Horst ne saurait tarder! Heureusement le couvert était dressé déjà, dans la petite salle à manger. Nappe fleurie et vaisselle blanche, simple mais peaufiné, comme à l'accoutumée!

 

Je vais enduire quelques blinis avec la fin du caviar... Il me semble couler de source que les restes de mes agapes amoureuses nourrissent leur commanditaire! Ironise Rita intérieurement!

 

Dans le four à chaleur douce le coq au vin réchauffe. C'est toujours meilleur réchauffé, pense-t-elle, juste le contraire de l'amour...

 

Un sourire à la fois triste et ironique sur les lèvres, nostalgique de son trop bref congé, Rita se lève afin de remplir au mieux son rôle si bien huilé d'épouse pleine de classe dont la table est depuis longtemps fort réputée parmi la haute bourgeoisie de la ville en compagnie de qui elle a coutume malgré ses multiples efforts, de désespérément s'ennuyer...

J.G.

 

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Commentaire de Gil Def le 9 février 2012 à 12:01

Bonjour Jacqueline

 

Bonjour Jacqueline

   

Toile d’un monde que je n’ai guère eu l’occasion de fréquenter et que je n’envie pas dans la mesure où tout rapport humain est totalement anodin, superficiel, au point qu’il faut s’inventer des histoires pour meubler le calendrier … Je remarque que le moment digne d’intérêt, la rencontre de Rita et de l’amant, puisqu’on dit qu’elle était autant impatience, préméditation, organisation, et réussite, cette soirée, cette nuit, est zappée dans le récit … Finalement, je me suis dit que dans ce monde il n’y a que des objets, et que le candélabre finit par en être le personnage principal… En tout cas, j’ai aimé ma lecture, et le style alerte du récit …

 

Bonne journée. Amitiés. Gil   

Commentaire de Gilbert Jacqueline le 2 février 2012 à 17:23

Merci, chers ami(es) d'être entré dans mon imaginaire littéraire où je m'essaye à décrire des silhouettes croisées et qui m'ont suffisament intriguées pour donner le déclic ! Et je m'amuse beaucoup à extrapoler ces histoires courtes...!

Tellement heureuse d'être lue et commentée par vous tous.

Belle soirée à vous et à bientôt

Amitiés

Jacquline

Commentaire de Anne RENAULT le 1 février 2012 à 18:32

Voilà une fin dans l'atmospèhre de l'adultère bourgeois. Plaindrons-nous Rita ? Pas vraiment. Une aimable aisance vaut bien un peu d'ennui... Et puis il y a des à-côtés qui allègent la vie des femmes désoeuvrées...Merci Jacqueline, pour ce conte libertin et charmant.
Amitiés 

Commentaire de Bellefroid Danielle le 1 février 2012 à 18:15

Voilà ce qui arrive aux jeunes femmes déoseuvrées ;-)

C'est coquin ,et léger Jacqueline .

Biz

Commentaire de Daniel JOUX le 31 janvier 2012 à 22:22

Bonsoir, je viens de terminer la lecture de votre histoire, ma femme et moi avons bien apprécié et comprenons qu'elle s'ennuie dans son monde et qu'elle ait besoin de se distraire et vivre ses fantasmes!!mais elle n'est pas bien fidèle, la coquine, tout comme son mari, on imagine les mensonges de leur vie!!et en vérité, on préfère notre vie à nous ..c'est sûr, plus simple, et sans tralala!!! Votre nouvelle me rappelle la littérature comme Madame BOVARY,, vous écrivez très bien , le décor, les personnages sont bien plantés, on vit tout cela avec eux..et on imagine l'ennui des "diners en ville" ou à la table de MADAME..MERCI  c'était super. daniel et dominique JOUX.

Commentaire de Jean-Luc Schietecatte le 31 janvier 2012 à 22:15

Une histoire bien écrite et avec le sens de l'observation! Ah! Rita, une fameuse bourgeoise qui s'ennuie, séductrice de luxe à ses heures comme d'autres font du sport ou de la peinture! Je crois que le milieu que tu dépeins existe et il me semble que tu en révèles une facette qui aurait pu plonger tout droit dans la caricature facile, ce qu'i n'est pas le cas dans l'histoire que tu nous distilles. On sent très bien que cette Rita pleine de fric est une manipulatrice oisive qui s'organise des "cérémonies" pour sacraliser la bourgeoisie hyper snob très "chichis" suant l'ennui et dont elle est fière de faire partie. Elle adore les préfaratifs de ses réceptions, sorte de toile d'araignée qu'elle tisse avec délectation et sans doute pas mal de mépris!

« C’est ahurissant la manière dont le monde des dames de la bourgeoisie parvient à tout aplanir et à tout intégrer, à transformer la complexité et le chaos ambiants en quelque chose de charmant, d’inoffensif et d’aseptisé. » de Helen Fielding[+]Extrait du Bridget Jones, l’âge de raison

.........mais Rita est-elle réellement inoffensive? J'en doute!
Encore bravo Jacqueline pour cette histoire digne d'un scénario de Claude Chabrol qui a su si bien, lui aussi, montrer les travers pervers d'une certaine bourgeoisie!

Commentaire de claudine quertinmont le 31 janvier 2012 à 19:53

Mmh mh ! la trentaine est chaude et pleine d'imprévus... fatiguant semble-t-il :-).  Merci pour cette lecture amusante et bonne fin de journée.  Amitiés, Claudine.

Commentaire de Nicole Duvivier le 31 janvier 2012 à 11:55

Je me sens ...désarçonnée,  par cette vie trépidante... et attends avec impatience  ton cadeau de partage de la poésie de la fin de semaine ! 

Belle journée et Amitié , Nicole

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