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LE MONDE | 17.11.2013 à 15h34 • Mis à jour le 18.11.2013 à 08h44 | Par Josyane Savigneau

De passage à Paris en septembre 2007, au moment de la sortie de son roman Un enfant de l'amour (Flammarion), Doris Lessing, morte dimanche 17 novembre à l'âge de 94 ans, éclatait de rire lorsqu'on lui parlait du Nobel.

Son nom avait été mentionné pour ce prix dès 1976, "une vieille histoire". Trois semaines plus tard, à quelques jours de son 88e anniversaire, le Nobel de littérature lui était attribué. A Londres, ce jeudi 11 octobre 2007, elle revenait de faire des courses, les bras chargés de paquets, et a vu un attroupement devant sa maison.
Passée la première surprise, "Oh ! mon Dieu!", elle a retrouvé son sourire moqueur pour commenter : "Ils ont pensé, là-bas les Suédois : celle-là a dépassé la date de péremption, elle n'en a plus pour longtemps. Allez, on peut le lui donner !"
Il est vrai qu'elle était la plus âgée des lauréates depuis la création du prix en 1901. Ce qui a permis au secrétaire perpétuel d'affirmer avec un humour tout à fait involontaire: "Elle est un sujet de débats entre nous depuis un certain temps et aujourd'hui c'était le bon moment. Je pense pouvoir dire que dans toute l'histoire du prix, c'est la décision qui a été la plus soigneusement pesée."
Les Nobel ont dit voir en Doris Lessing "la conteuse épique de l'expérience féminine, qui, avec scepticisme, ardeur et une force visionnaire, scrute une civilisation divisée". Une description bien tiède pour cette battante, cette insolente radicale qui pensait rejoindre le bataillon des très grands écrivains n'ayant pas eu le Nobel pour n'être pas assez politiquement correct, elle qui, justement, jugeait le politiquement correct comme "la plus puissante tyrannie des esprits dans ce qu'on appelle le monde libre."
DE L'ENFANCE REBELLE AU COMMUNISME
La petite Doris May Tayler, née le 22 octobre 1919 en Perse, dans une famille de la classe moyenne qui a déménagé en 1924 en Rhodésie du sud – actuel Zimbabwe, alors colonie britannique –, n'a pas attendu l'âge adulte pour devenir une rebelle. Elle a décidé de quitter l'école à 13 ans et, dans un entretien au Times, en 2009, s'en disait "très heureuse" . "Sinon j'aurais dû aller à l'université du Cap, un lieu sinistre, pour y étudier l'histoire et la littérature. Et pourquoi faire? Je pouvais lire moi-même." Et écrire.
Sa décision a été prise très tôt. A la dernière page du premier volet de son autobiographie Dans ma peau (1995, avant La Marche dans l'ombre – 2000 – où le récit se termine en 1962 et "n'aura pas de suite") elle écrivait: "J'étais née de mon propre être – du moins je le croyais. Je ne voulais pas savoir. Je ne rentrais pas dans ma famille. Je la fuyais. La porte s'est refermée et voilà tout."

Doris Lessing s'est mariée une première fois à 19 ans, a eu deux enfants, puis, après un divorce, a épousé Gottfried Lessing, dont elle gardera le nom pour écrire. Elle a eu avec lui un fils, a divorcé de nouveau et ne donnait sur tout cela qu'un avis définitif: "Le mariage n'est pas un état qui me convient." Elle n'aimait pas qu'on lui parle d' "engagement politique" , mais elle a toujours été une combattante et une révoltée.
Communiste dans sa jeunesse africaine, elle a rompu avec le parti en 1956 lors des événements de Hongrie: "Je me suis déjà beaucoup expliquée là-dessus, disait-elle au Monde en 1981. J'étais en Rhodésie du Sud, dans une société très réactionnaire, très inculte, très provinciale. Au début de la guerre, il y a eu un afflux de réfugié, de communistes. Pour la première fois j'ai rencontré des gens qui avaient lu, qui avaient réfléchi et j'ai adopté leur point de vue sur l'affreuse condition des Africains. Avant, je n'avais rencontré personne qui pensait ainsi. C'était une réaction assez enfantine en faveur d'un monde nouveau, un tout petit parti communiste à Salisbury." Ensuite, dans le second volume de son autobiographie, qui commence en 1949, elle revient sur l'influence du parti communiste, à cette époque, sur les intellectuels européens.
ICÔNE FÉMINISTE
En 1949, elle a quitté l'Afrique pour Londres, seulement avec le fils de son second mariage. Dans ses bagages elle avait plusieurs manuscrits, mais le premier publié sera, en 1950, Vaincue par la brousse. Son talent est immédiatement remarqué.
Une soixantaine de livres suivront (une trentaine sont traduits en français, principalement chez Albin Michel et Flammarion) – romans, poèmes, opéras, autobiographie, pièces de théâtre. Ses deux opéras sont adaptés de son cycle de science-fiction Canopus in Argo (cinq volumes, de 1979 à 1983), en collaboration avec Philip Glass.
Dès 1951, elle entreprend le cycle Les Enfants de la violence, un extraordinaire récit de formation en cinq volumes (publiés de 1952 à 1969), où, sur fond d'Afrique Australe violente et étouffante, elle décrit l'apprentissage de l'existence de son héroïne, Martha Quest, adolescente à la veille de la seconde guerre mondiale, partagée entre désir de liberté et soumission à sa condition de femme. Le regard aigu de Doris Lessing sur la vie des femmes est déjà présent.
Mais c'est avec Le Carnet d'or, en 1962, qu'elle va devenir, sans l'avoir voulu, une icône du féminisme des années 1960 et 1970. Son personnage est une romancière qui tient son journal en plusieurs carnets : noir pour son travail littéraire, rouge pour son engagement politique, bleu pour la quête soi à travers la psychanalyse, jaune pour ses sentiments les plus privés. Quant au carnet d'or, qui doit tenter de rassembler tout cela, il faut laisser à ceux qui ne l'ont pas encore lu le bonheur de découvrir ce qu'il en est. Les Français ont mis longtemps à reconnaître ce chef-d'œuvre. Il n'a été traduit qu'en 1976, et a reçu le prix Médicis étranger.

Doris Lessing a détesté être enfermée dans cette étiquette de romancière féministe, comme dans toute étiquette. Certes, sa réflexion sur la condition des femmes est constante, certes aussi l'Afrique est très présente dans ses romans et dans ses volumes de Nouvelles africaines, mais son œuvre est beaucoup plus vaste, plus diverse, passant par la science-fiction, par la recherche d'une éthique, notamment à travers le soufisme, par une critique sociale implacable, en particulier dans Mémoires d'une survivante (1974), plongée dans une société en pleine désagrégation, ou La Terroriste (1985), histoire de la dérive suicidaire d'un groupe d'apprentis révolutionnaires.
Doris Lessing sera à jamais une femme à la fois bienveillante et en colère contre un monde absurde – elle était interdite de séjour au Zimbabwe, pour avoir critiqué le régime –, avec un humour redoutable et un esprit constamment caustique.
Elle a fait scandale en 2001 au Festival du livre d'Edimbourg, jugeant les féministes "horribles avec les hommes". "Je maintiens ma position" , réaffirmait-elle au Monde en 2007. "Après avoir fait une révolution, beaucoup de femmes se sont fourvoyées, n'ont en fait rien compris. Par dogmatisme. Par absence d'analyse historique. Par renoncement à la pensée. Par manque dramatique d'humour."
On se souviendra aussi du tour qu'elle a joué à son éditeur en 1981 en lui envoyant, sous le pseudonyme de Jane Somers, Le journal d'une voisine. Il l'a refusé, le jugeant "détestable" . Un autre l'a trouvé "déprimant". Le livre a été finalement publié, et seul Ivan Nabokov, son éditeur français d'alors, a reconnu Lessing en Somers. Dévoilant sa supercherie, Doris Lessing n'a fait qu'un commentaire: "J'ai voulu vérifier que seul le succès attire la reconnaissance et le succès. Ceux qui se targuent d'être experts de mon œuvre ne reconnaissent même pas mon style…" Elle en savait long, comme tous les grands écrivains, sur le mensonge et l'illusion. Toute son œuvre les combat pour toujours.

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