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3eme chapitre.      

 

La troisième fois qu’il était retourné au cimetière du sud, dix ans encore avaient passé. Les mauvaises herbes parmi les tombes y poussaient plus nombreuses qu’auparavant. Question d’économies, sans doute. Le gardien se faisait vieux. Certaines tombes en étaient presque entièrement recouvertes. A croire que les parents des décédés étaient morts à leur tour. Ou que leurs descendants n’éprouvaient pas le besoin de méditer devant une dalle de pierre.

Le président Halloy, son père, René, celui qui aurait pu l’être, Gérard Leroy, le mari de Julie, celui qui lui avait fait don de sa femme pour que sa peau puisse s’imprégner de l’odeur de la sienne, Liliane dont le rôle avait été, malgré elle ou non, celui qui est dévolu au destin.

Ils étaient tous là, ceux qui incarnaient une partie de cette ville et, en dessous ou à côté, ceux qui l’avaient incarnée en d’autre temps.

C’est une étrange douceur que celle des cimetières lorsque aucune cérémonie n’y a lieu. On n’y pense pas qu’aux morts mais, soit aux morts soit aux vivants, on y pense sereinement. Exister y paraît aussi extravaguant que de ne pas exister. 

Il s’était rendu sur la tombe de Liliane. Une substance particulière avait terrassé cette pharmacienne prudente qui conservait ses produits dangereux sous clé. Etait-elle la seule à en avoir l’usage ? Jean Cormier avait dit qu’on pensait que d’étranges personnages étaient liés à sa mort : vagabonds ou drogués, des marginaux en tout cas. Ceux que d’autres personnages aussi étranges mais beaucoup plus nombreux, et plus conventionnels, nommaient « marginaux » parce qu’ils étaient différents d’eux ou l’étaient devenus.

Pierre avait vécu dix ans en Australie. Au service d’une société de dragage dont les dirigeants avaient connu son oncle René.

Il avait quitté Julie parce qu’elle souhaitait épouser quelqu’un avec qui vieillir, avait-elle dit, et il était resté confiné dans la maison de son père qui était devenue la sienne. Il lui avait téléphoné à plusieurs reprises. Julie avait toujours répondu de la même façon.

- Tu le sais, Pierre. Il vaut mieux ne pas nous revoir. N’abimons pas les souvenirs que nous avons l’un de l’autre.

Elle avait raison. La revoir, c’était revoir Gérard, Marc-Antoine, Liliane, tous ceux qui avaient marqué le début de sa vie d’adulte. Durant ces années-là, ce n’avait pas été lui qui avait décidé de sa vie mais d’autres que lui. Il n’avait fait que réagir, et il aurait pu le faire autrement avec le sentiment que c’était autrement que la voie lui avait été tracée.

Dix ans plus tard, loin d’eux, il avait eu envie de revenir. Il était assez fortuné pour n’avoir pas besoin de travailler pour gagner de quoi vivre. Il aspirait comme son oncle René à n’être entouré que de choses qu’il aimait. Surtout, il n’avait plus besoin d’être à des milliers de kilomètres de Julie.

Les premiers mois, en Australie, il se roulait sur son lit en pensant à elle. Les femmes qu’il avait connues, c’est en pensant à Julie qu’il les prenait. L’une d’elle, une nuit, avait dit.

- Arrêtes, tu me fais mal. Pour qui me prends-tu ?

Cette sensation d’avoir la poitrine serrée dans un étau avait lentement disparu. Au point que parfois, il avait recherché cette pression du ventre qu’il ne retrouvait plus. Plus tard, il en avait été frustré, il n’était même plus parvenu à l’imaginer.

Alfred, était toujours barman au Réjane. Il était plus lent. Il était plus chauve. Il n’avait plus honte de porter des lunettes. Mais il reconnaissait toujours ses anciens clients qu’il appelait par leur prénom, précédé du  « monsieur » censé reconnaitre les barrières qui existent entre des jeunes gens de bonne famille et le serveur qu’il était.

Julie était mariée, avait-t-il dit. A un riche négociant, un veuf dont la femme, c’est ce qu’on disait, était incapable de résister aux tentations de la mode. Quatre fois par an, elle se rendait à Paris pour faire ce qu’elle appelait les boutiques. Le veuf, avec Julie, avait hérité d’une femme moins frivole, à même de le seconder dans ses affaires, et Julie avait hérité d’une garde-robe dont elle s’était débarrassée à l’exception des fourrures qu’il n’y avait eu qu’à retoucher. Il n’avait pas cherché à la revoir.

Les gens qui comptaient désormais en ville n’étaient plus les mêmes que ceux qu’il avait connus. D’autres juges avaient remplacés les présidents et les juges d’avant, d’autres avocats plaidaient devant les diverses cours, d’autres édiles dirigeaient la ville.

Jean Cormier, le directeur de la police judiciaire, depuis longtemps avait été muté à l’occasion d’une flatteuse promotion, et son successeur avait fait table rase du passé.

- Il faut que la police se transforme.

Il ajoutait pour montrer son érudition et sa connaissance des choses de la vie :

- Pour que les choses restent ce qu’elles sont.

Le passé avait définitivement disparu. Il est vrai qu’il  ne concernait que peu de monde et n’avait duré que très peu de temps.

Il avait retrouvé des gens qu’il n’avait jamais très bien connus. Ils lui donnaient le sentiment que rien ne s’était passé de notable. A peine s’ils savaient qu’il avait quitté la ville.

 

   25 juin 2012     12 mai 2013

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Commentaire de Quivron Rolande le 28 mars 2014 à 13:18

Ce n'est pas du tout la fin que j'imaginais ! Je la voyais beaucoup plus .... tragique. Se terminant comme dans les romans policiers.

Mais dans un milieu si policé .... tout se vit et se termine dans le feutrement. (Permettez-moi ce mot inventé de toutes pièces)

J'ai vraiment beaucoup aimé cette ultime visite au vieux cimetière. J'y ai retrouvé mes marques en quelque sorte. Et, en ce moment, je suis emmenée à y aller très souvent.  Presque partout, la majorité des tombes sont recouvertes de petits papillons blancs émanant de la Commune annonçant la date d'une fin de "concession".

Autant se faire incinérer ..... pour libérer des places me dis-je !!

Comme dans ce poème d'un Mystique oriental (Djaalal-In-Rumi) et que je fais mien :

"Ma place est d'être sans place

Ma trace est d'être sans trace

Ce n'est ni le corps ni l'âme

Car j'appartiens à l'âme du Bien-Aimé."

J'ai modifié ce dernier vers en "Car je vivrai éternellement dans l'âme du Bien-Aimé".

Merci pour cette très belle nouvelle qui pourrait faire un bon roman. .... de moeurs.

Vous en avez d'autres ? Merci.

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