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Dans « Chronique » (1959) de Saint-John Perse, « nous avons vu, connu »

Saint-John Perse reçoit, en 1960, le prix Nobel de littérature et prononce leDiscours de Stockholm où il rend hommage à la poésie. Soeur rivale de la science, la poésie interroge le mystère situé au-delà des frontières du connu.

Tendue vers un "réel absolu" avec lequel elle ne peut se confondre, elle est l'activité humaine extrême qui recourt aux symboles et aux analogies pour créer le réel. Héritier de Baudelaire et des symbolistes, continuateur des romantiques, "le poète s'investit d'une surréalité qui ne peut être celle de la science". Aussi, en toute période, la poésie est-elle présente, comme "mode de vie". Elle est un relais entre le divin et l'ordre social qui prend appui sur l'Histoire pour en "déplacer les bornes" et la précéder. Elle peut être obscure: mais elle doit cet hermétisme à sa constante nouveauté qui rompt l'inertie et l'accoutumance. Énonçant la "grande phrase humaine en voie toujours de création", la voix poétique devient ainsi voix éthique. Le poète se sent plus proche de l'humanité que du monde littéraire. Saint-John Perse n'en donne-t-il pas encore la preuve en refusant le titre de "Prince des Poètes" que lui attribue en octobre 1960 un référendum organisé par un comité de dix auteurs?

Chronique est un titre ambigu et énigmatique. Saint-John Perse, en effet, ne relate pas, selon un ordre chronologique, des événements historiques. Une formule revient au long du poème, qui fait du moment présent l'instant d'un rendez-vous (V): "Grand âge, nous voici" (I, II, III, V, VIII). D'autres apostrophes, fidèles au modèle initial, mettent en place les rapports, complexes, de ce "nous" à ce "grand âge": "Grand âge, vous mentiez" (II), "Grand âge, nous venons de toutes les rives de la terre" (III). La chronique est celle du devenir d'un "nous". Au refus du temps historique (II) succède une présentation de "nous" (origine, III; avoir, savoir, nom, être, IV; dénuement et liberté, V), qui place le sujet, au terme d'une marche, face à l'Ouest et au "Balancement de l'heure", en un lieu et un moment d'équilibre où est dépassée toute contradiction (VI). Depuis ce lieu, "nous assemblons". Le devenir n'est que celui du poème lui-même, où "nous" et "vous" unissent leurs voix (VII). L'éclair sanctionne l'alliance: le chant s'élève, rompant avec le passé et exprimant un amour qui attend son objet (VIII).

Le lyrisme de Saint-John Perse traduit, en ce poème, une intense émotion: les exclamations, les invocations ("O vous qui..."), les souhaits ("Ah! qu'une élite aussi se lève!"), servis par une syntaxe elliptique, qui célèbre l'autre ("Honneur aux vasques où nous buvons!") ou ramasse la saveur d'un instant ("Frémissement alors, à la plus haute tige"), les réticences où la parole avoue son impuissance à exprimer l'émotion ("et nos cours au matin comme rades foraines..."), ou encore les parenthèses dans lesquelles le désir s'immobilise sur son objet, ou qui écartent une appréhension du sujet parlant, comptent parmi les outils favoris d'une écriture qui recherche l'expressivité au mépris de toute fonction informative. Car, dans ce poème, tout est énigmatique: quel en est le lieu? quelle en est l'époque? qui est recouvert par ce "nous" et ce "vous", et ce "grand âge" si vénérable? L'enthousiasme et l'exaltation sont à la mesure d'une présence proclamée et mystérieuse qui porte le "nous" vers les "hauteurs". Ces hauteurs ne sont que poétiques: elles sont créées par l'écriture même, où un être, songeur, rêveur met en place l'espace d'une rencontre. Chronique est un "rêve haut": la métonymie est double, qui fait du rêve une parole, et de la hauteur la tonalité d'une voix et la dimension d'un espace. La temporalité, évoquée par le titre, réfère dès lors au temps de la production du texte, compris comme espace poétique construit par la voix humaine (Oiseaux, publié en 1963, obéit à une semblable logique, l'oiseau semblant construire autour de lui, dans la phrase et la page, son espace).

La Chronique est aussi une succession: on assume le temps passé, on dépasse les limites. La dimension "poïétique" du poème n'interdit pas d'en donner une lecture philosophique: la création continue l'oeuvre dans la vie même, promue au rang de poème infini. Le sujet retourne la finitude humaine dont il fait une force: "Nous vivons d'outre-mort et de mort même vivrons-nous" (II). Le chiasme enserre, au centre de la vie, la mort. Vivre, c'est prendre, accumuler les expériences ("Nous avons vu, connu", III), être prédateur, venir chargé de prises (V). Vivre, c'est rassembler afin de se porter en avant. La totalité chantée ("Et ramenant enfin les pans d'une plus vaste bure, nous assemblons de haut, enfin, tout ce grand fait terrestre", VII) récupère le passé, l'unit au

présent et l'oeuvre sur le futur: le poème instaure un temps pur qui échappe aux contingences. Le cosmos et le devenir s'équilibrent dans le balancement, le rythme du poème: "Balancement de l'heure, entre toutes choses égales-incréées ou créées... L'arbre illustre sa feuille dans la clarté du soir; le grand arbre Saman qui berce encore notre enfance" (VI).

Le lyrisme peut-il se passer de la première personne? C'est rarement par "je" que s'énonce la poésie de Saint-John Perse: le personnage est "Étranger", "Prince", "Amitié du Prince", "Errant", "Voyageur"... ou "nous", être collectif, "Le temps en sait long sur tous les hommes que nous fûmes" (III).

Les longues énumérations apparues dès Anabase, sont absentes de Chronique: mais l'intégration du pluriel - "ce qui vint à bien et ce qui vint à mal" - et des contraintes reste présente. En son passage, le marcheur emporte le "foisonnement de l'être" (V). Et, parce qu'il passe, le sujet ne saurait avoir d'identité définitive. En étant tout, on n'est rien, sans naissance, sans nom, sans héritage (IV). Comment, dès lors, être définitivement modelé (voir René Char, Fureur et Mystère, Feuillets d'Hypnos)? comment dire "je"?

La poésie de Saint-John Perse est souvent associée à l'épopée, épopée fondée sur l'insatisfaction foncière de l'humanité. Quel en est le terme? Un "grand âge" présent à l'horizon, décrit comme une blessure (I), qui annonce les épreuves à subir à celui qui le convoite. L'ascèse est nécessaire pour goûter, sur un mode éphémère, l'éternité. L'enthousiasme ne peut dissimuler la souffrance du marcheur et la minceur du résultat obtenu. Dans l'épopée de Saint-John Perse, il faut toujours repartir, ou se résigner à revenir (voir Vents). Le poème n'atteint un point d'équilibre que pour mieux le rompre, et le sujet n'habite la demeure qu'un instant. La sacralité, diffuse dans le poème, ne fait qu'accentuer le mystère qui enfièvre l'homme, "la face ardente et l'âme haute". Porte ouverte sur l'inconnu, le poète exhorte le "grand âge", qui demeure muet. "L'âme" est "sans tanière": la poésie mène aux frontières du dicible; elle déconstruit l'Histoire et le sujet, expérience des limites qui laisse l'homme à son seul désir.

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