Les Editions du Centre d’Art d’Ixelles
présentent
JE NE SUIS PAS UNE LOLITA
Daniel Bastié
A dix-sept ans, j’en fais presque vingt-cinq. Loin de me plaindre, je répète que je suis en train de franchir une étape importante. Pas de quoi bouleverser mon existence. Néanmoins, un passage obligé vers la fin d’une adolescence pas toujours aisée à vivre, avec les hormones qui s’agitent et des idées confuses qui secouent les méninges. Bon, je ne suis pas comme celles qui n’ont que les mecs en tête, même si … Je veux vivre une passion sur la distance, avec un joli mariage et des enfants aussi beaux que notre couple.
Je rentre un peu le ventre pour m’observer de profil dans le miroir de la salle de bains et je me redresse, en poussant sur les orteils pour gagner quelques centimètres. Mes doigts caressent mes hanches. Je les trouve appétissantes. Un peu lourdes, mais agréables. Il y a aussi mes seins qui peuvent se transformer en objets de séduction. Plutôt volumineux, j’ai pris l’habitude de les cacher sous un pull ou de les dissimuler sous un foulard, que je noue autour du cou et qui pend lorsque je porte un tee-shirt ou un chemisier. Je dois apprendre à plaire. Les garçons ne sont jamais insensibles à la poitrine d’une fille qu’ils croisent. Je me comprends. Je dois néanmoins rectifier certains aspects de mon look. Un minimum de coquetterie ne nuirait pas à mon image. Je regarde bien l’allure des mecs, alors je suis fatalement amenée à songer qu’ils me détaillent de la tête aux pieds, qu’ils m’inspectent et m’attribuent une cote sur dix. J’ai souvent été très dure avec moi-même. Sans rire, il y a certainement dans notre bahut une vingtaine de types qui se damneraient pour sortir avec moi. Le tout consiste à ce qu’ils se décident. On ne doit pas courir aveuglément derrière une amourette et se contenter de n’importe qui. Je ne suis pas non plus moche à en crever. J’ai déjà eu quelques occasions et des flirts qui n’ont jamais été plus loin qu’une soirée au cinéma ou une promenade au bois de la Cambre. Le top du romantisme ! Quoique du romantisme sans un suivi concret reste un concept. Aujourd’hui, chez les jeunes, avoir une vie amoureuse épanouie est presque devenu obligatoire. Sinon, les autres vous regardent d’un drôle d’air. Je devine leurs élans de sympathie hypocrite : La pauvre, toute seule à son âge ! Bref, avoir un Roméo fait partie des conventions. C’est aussi le must pour ne pas paraître tarte. Franchement, ça me fatigue. Je ne vais quand même pas m’encombrer d’un nul juste pour faire plaisir aux copines. Un mec qui me colle, ça va un temps. Pas pour vivre un demi-siècle en sa compagnie. Ou, alors, il faut le choisir avec discernement. Je veux être rebelle jusqu’au bout des ongles et refuser les diktats. Si je m’entiche d’un gars, je le choisis moi-même et je le fais marcher en cadence. Il devra m’aimer, c’est fatal. Et ce que les autres pensent de notre relation, je leur réponds : « De quoi je me mêle ? ». Se mettre martel en tête finit par fatiguer. Je ne cherche naturellement pas l’excellence dans mes rapports. Je sais ce que je veux et ce que je ne souhaite pas. Une chose finalement pas si mal à l’aube de mon envol en tant que femme du XXIe siècle.
Je demeure dubitative en regardant mon ventre arrondi au-dessus de l’élastique du slip. Il faudra que je convienne d’un vrai régime. J’imagine qu’il faille un soir me présenter en petite tenue devant mon amoureux, qu’ira-t-il penser de moi ? Au moins, il aura de la matière à pétrir ... Quelques poignées d’amour à effacer, des cuisses à affermir en m’exerçant dans un club de fitness et de l’acné, dont il reste quelques traces sur mes omoplates. J’adore mes longs cheveux bruns. Maman dit qu’ils sont assortis à mes yeux et que je ferai souffrir les hommes. En attendant, c’est moi qui ne suis pas bien heureuse. J’aime quelqu’un qui ne le sait pas et je n’ose pas lui avouer ce qui me turlupine. Il ne s’agit pas de lâcheté, simplement d’une prudence qui me confine dans un rôle que j’ai du mal à tenir. Je devrais sans doute revoir ma coiffure. En dégageant mon visage, je mettrais mon front et mes pommettes en évidence. Une bonne manière de rater sa vie amoureuse serait de ne pas en avoir du tout. Je me console en répétant que je ne suis pas unique dans cette situation déplorable. Pour devenir le sujet des attentions, il importe avant tout de se concentrer sur son profil. Même si la majorité des hommes prétendent qu’un beau corps n’est pas l’atout premier qu’ils recherchent chez une femme, alors qu’ils bavent devant des clichés de pin-up à poil ou à moitié nue. Dans cet ordre des choses, exposer ma petite bedaine …
Daniel Bastié est l’auteur de nombreux ouvrages (Le viol, Med comme Mehdi, Le journal de Morgane, Rue Vogler, Comme une romance, Un bonheur fragile , Georges Delerue : la musique au service de l’image, Michel Magne : un destin foudroyé) et a longtemps travaillé dans l’univers de la presse spécialisée (Les Fiches belges du Cinéma, Soundtrack magazine, Cinéscope, Bruxelles-Plus, Saisons, Mensuel Grand Angle), tout en se consacrant à l’enseignement et au monde des arts. Il vient d’achever un ouvrage sur le studio britannique Hammer, qui sera publié aux éditions Grand Angle dans les prochaines semaines. Avec « Je ne suis pas une Lolita », il signe un roman qui s’adresse aux adolescents et aux jeunes adultes.
Dépôt légal : D/2015/446/2
1er trimestre 2015
Chez le même éditeur :
- Le goût du malheur : Henri Vernes
- Thanatos : Jean Lhassa
- Fantasmagorie crétoise : Mikis Theodorakis
- Furya : Mythic
- Oglala : Gus Rongy
- Les jours renoués : Robert Vandamme
- Cosmopolyton : Jean Lhassa
- Douze ans, onze mois : Jean Lhassa
- Zones d’ombres : Patrick Verlinden
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