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Codes farouches, dieux implacables, despotisme incontesté des princes barbares, monde morcelé en États ennemis, éternellement en proie à l'insécurité dans L'oeuvre au noir de Marguerite Yourcenar

« L'oeuvre au noir » est un roman de Marguerite Yourcenar, pseudonyme de Marguerite de Crayencour (1903-1987), publié à Paris chez Gallimard en 1968. Prix Femina.

 

Tout comme les Mémoires d'Hadrien, l'Oeuvre au noir est "un de ces ouvrages [...] avec lequel l'auteur aura vécu toute sa vie" ("Notes"). Le roman a pour origine un bref récit, "D'après Dürer", paru avec deux autres nouvelles, "D'après Greco" et "D'après Rembrandt", dans un volume intitulé La mort conduit l'attelage (1934). Ces trois textes étaient eux-mêmes des fragments d'"une ample fresque [...] s'étalant sur plusieurs siècles" ("Notes"), ambitieux projet auquel la romancière s'était consacrée entre 1921 et 1925. En 1955, après avoir achevé Mémoires d'Hadrien, Marguerite Yourcenar décide de retoucher le recueil de 1934 en vue d'une réimpression. "D'après Dürer" s'amplifie et devient l'Oeuvre au noir, long roman rédigé, pour l'essentiel, entre 1962 et 1965.

 

Première partie. "La Vie errante". Henri-Maximilien Ligre a quitté sa ville natale de Bruges et sa riche famille pour courir les routes puis s'engager dans l'armée. Il rencontre en chemin son cousin Zénon parti, lui, en quête d'aventures spirituelles. Zénon est le fils naturel d'un noble prélat florentin et d'Hilzonde, soeur de Juste Ligre, un drapier et banquier flamand. Le jeune homme est promis à la cléricature mais son intelligence vive et audacieuse a tôt fait d'apercevoir les limites de l'enseignement théologique. Zénon quitte son pays. Il parcourt le monde, étudie les sciences, singulièrement la médecine, et l'alchimie. Les épidémies et les guerres, qui dressent les uns contre les autres peuples et religions, ravagent l'Europe. De multiples bruits circulent à propos de Zénon: le personnage fascine et inquiète. Recherché dans divers États, il est perpétuellement contraint de fuir pour échapper aux persécutions.

 

Deuxième partie. "La Vie immobile". Zénon retourne à Bruges. Il se fait désormais appeler Sébastien Théus et exerce la profession de médecin. Il vit au couvent des Cordeliers où il soigne les malades. Il prend soin de dissimuler ses véritables pensées, mais il a de longues conversations avec le prieur, un homme à l'esprit ouvert et généreux qui s'est pris d'amitié pour lui. En dépit de ses efforts, Zénon ne peut sauver le prieur, atteint d'une grave maladie. Avant de mourir, ce dernier lui conseille de partir. Zénon quitte Bruges mais, las de fuir et dégoûté par la mesquinerie des passeurs qui s'enrichissent aux dépens des fuyards, il regagne la ville. Plusieurs jeunes moines, dont son assistant frère Cyprien, qui rencontraient en cachette une adolescente, sont arrêtés. Les témoignages des moines compromettent Zénon qui est à son tour jeté en prison.

 

Troisième partie. "La Prison". Zénon, ayant de lui-même révélé son identité, est jugé pour athéisme et hérésie. Il peut avoir la vie sauve s'il consent à se rétracter. Il refuse et se donne la mort dans sa cellule.

 

Le titre de l'ouvrage est composé d'une formule alchimique qui désigne "la phase de séparation et de dissolution de la substance qui était, dit-on, la part la plus difficile du Grand Oeuvre". L'expression "s'appliquait à d'audacieuses expériences sur la matière elle-même ou s'entendait symboliquement des épreuves de l'esprit se libérant des routines ou des préjugés" ("Notes"). Zénon, à travers guerres, épidémies et persécutions, effectue en effet une sorte de parcours initiatique. Grâce au savoir, acquis parfois au péril de sa vie, il s'est formé un esprit ouvert et libre. Le titre de l'ouvrage, par la référence à l'alchimie, souligne le caractère difficile et périlleux de cette conquête de soi. La couleur noire introduit en outre une tonalité funèbre, en rapport avec le climat de violence et de mort dans lequel se déroule l'histoire du héros.

 

L'Oeuvre au noir est, de même que Mémoires d'Hadrien, un roman historique. Zénon, à la différence d'Hadrien, est certes un personnage inventé, mais Marguerite Yourcenar revendique le caractère historiquement vraisemblable de son héros. Elle s'est d'ailleurs inspirée, pour dessiner ses traits, de ceux de Léonard de Vinci, d'Ambroise Paré, d'Érasme, de Paracelse et de Campanella. Esprits ouverts et curieux, hommes d'action et de réflexion à la fois, Hadrien et Zénon sont tous deux des sages. De l'univers de l'empereur à celui du médecin alchimiste et philosophe, la distance est grande pourtant, comme si l'enfer des temps modernes avait succédé à l'âge d'or antique. A cet égard, le choix opéré par l'auteur quant à ses protagonistes est significatif: Hadrien, empereur, incarne l'ère de l'homme roi ou de l'homme dieu; Zénon, être fictif, enfant bâtard et personnage presque anonyme puisqu'il est contraint de cacher son identité, incarne l'ère de l'homme écrasé par l'obscurantisme et l'intolérance. Le choix des voix narratives est lui aussi symbolique: Hadrien parlait à la première personne mais l'Oeuvre au noir ne peut être qu'à la troisième personne, puisque le drame de Zénon est justement celui d'une privation de la parole: le savant doit taire ses opinions et il risque la mort pour avoir publié ses théories dans de rares ouvrages.

 

Marguerite Yourcenar révèle ainsi sans complaisance l'envers du décor d'un XVIe siècle humaniste dont l'image édulcorée se réduit trop souvent à la célébration de quelques esprits éclairés. L'Oeuvre au noir montre à quel point ces derniers n'ont pu exister que de haute lutte. Persécuté à travers toute l'Europe, Zénon est partout témoin de la victoire de la barbarie et de la mort. Misérable, mesquin, injuste, cruel, borné, le monde qui l'entoure est en proie à un profond désarroi qui se mue en rage destructrice. L'Oeuvre au noir qui, dans la production romanesque de Marguerite Yourcenar, fait suite à Mémoires d'Hadrien, prolonge à bien des égards ce précédent ouvrage. Ainsi, l'empereur y prophétisait ce qui s'accomplit ici: "Je voyais revenir les codes farouches, les dieux implacables, le despotisme incontesté des princes barbares, le monde morcelé en États ennemis, éternellement en proie à l'insécurité."

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