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William Eugene Smith, un photographe engagé, père de l' " essai photographique. "

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William Eugene Smith, familièrement appelé Gene Smith, est né à Wichita (Kansas) le 30 décembre 1918.
Adolescent, il est fortement intéressé par l’aviation, ce qui est assez naturel à Wichita qui compte plusieurs usines d’aviation (Cessna, Boeing) et débute en photographie. En 1933 il rencontre le photographe de presse Frank Noel, qui le conseille, et commence rapidement à publier des photos dans les journaux locaux (Le Wichita Eagle, et le Wichita Beacon). En 1935-36, il fait des reportages sur les événements sportifs, l’aviation, les catastrophes naturelles. C’est l’époque du Dust Bowl et de la grande misère des fermiers du Middle West, rappelez-vous les photos de Dorothea Lange et Walker Evans.
En 1936 il étudie la photo pendant un semestre à l’Université Notre Dame du Lac de South Bend (Indiana) puis à l’Institut de Photographie de New-York. Il détruira le travail de ces premières années par la suite, le jugeant techniquement insuffisant et manquant de profondeur.
Dès 1938, il travaille pour Newsweek mais est licencié parce qu’il a utilisé un appareil de petit format (± 6x6) contrairement aux règles du magazine (À cette époque les reporters utilisent généralement un Speed Graphic 4x5 inches, alors qu’il défend le petit format qui donne “une plus grande liberté de vision”) puis intègre l’agence Black Star et publie des photos dans Life, Collier’s, The New York Times et Harpers Bazaar. Il est rapidement intégré au staff de Life qui l’engage pour réaliser deux reportages par mois. Il quitte le magazine en 1941, insatisfait de la routine qu’impose une publication régulière dans ce magazine et devient freelance. Il jugera par la suite qu’il a mal utilisé sa liberté, produisant des photos montrant une grande profondeur de champ mais une très faible sensibilité (“a great depth of field, a very little depth of feeling”). Il travaille notamment pour le magazine Parade, magazine reconnu pour la qualité de ses documents photographiques. Il est blessé par une explosion de dynamite lors d’une séance de photos de conditions de combats simulées.
En 1942 il est invité à rejoindre l’unité photographique de la Navy (Naval Photographic Institute) dirigée par Edward Steichen, mais sera refusé par la commission de sélection pour “insuffisance physique et académique” : il souffre en effet d’une audition déficiente, conséquence de l’accident avec la dynamite, et ne possède pas de diplôme universitaire. Le comité de 3 amiraux qui statue sur son cas dira que “Quoiqu’il apparaisse comme un génie dans son domaine, il ne se montre pas à la hauteur des standards de l’U.S. Navy.” Il sera néanmoins engagé par la Ziff-Davis Publishing Company comme correspondant de guerre dans le Pacifique sud et s’embarque sur un porte-avions. Il réalise des prises de vue aériennes, en mer et sur terre de la campagne des îles Marshall, revient brièvement à San-Francisco en 1944, puis repart pour le Pacifique comme correspondant pour Life. Il a quitté Ziff-Davis parce qu’il s’est aperçu que près de la moitié de ses photos ont été censurées. Il semble qu’il ait trop montré les souffrances des populations civiles. Il photographie aussi bien les combats que leurs conséquences sur la population japonaise et c’est alors qu’il développe dans son travail le thème de la responsabilité sociale du reporter qui restera présent durant toute sa vie. Il a toujours voulu être au plus près de son sujet, (selon son expression “sink into the heart of the picture”: plonger au cœur de l’image) et c’est ainsi qu’il est gravement blessé lors des combats à Okinawa le 22 mai 1945 et est rapatrié. Il a été touché par un éclat d’obus qui lui a traversé la main gauche et la joue. Il subit une trentaine d’opérations et sa rééducation durera 2 ans. Il avait cru perdre la possibilité de tenir encore un jour une camera en main. Durant sa convalescence il publie des articles et des interviews et insiste sur son attachement à une éthique du photo journalisme. La première photo qu’il réalise au terme de cette période difficile est The Walk to Paradise Garden, une photo de ses enfants, devenue ultra célèbre mais qui sera refusée par Life car les personnages tournent le dos à l’objectif. C’est elle qui clôturera l’exposition The Family of Man, 503 photos choisies dans un ensemble de 4.000.000 venues du monde entier, qu’Edward Steichen montera à partir de 1951 (présentée pour la première fois au MOMA en 1955) et qu’on peut encore voir actuellement au château de Clervaux (Grand-Duché de Luxembourg).
Il travaille à plein temps pour Life jusqu’à sa démission en 1954 suite à un désaccord de plus en plus profond sur la façon dont la revue modifie les légendes de ses photos et l’usage qui en est parfois fait. Le sujet de rupture sera la publication du reportage sur Albert Schweitzer, alors considéré par Life comme le plus grand homme de son époque. Smith, tout en reconnaissant son travail humanitaire, le trouve autoritaire et raciste et veut montrer par un reportage en deux parties la complexité du personnage. Life publiera une version abrégée conforme au sentiment de l’époque sur le médecin, Prix Nobel de la Paix en 1952.
Smith rejoint l’agence Magnum en 1955 et va à Pittsburgh pour un reportage, qui devrait durer 3 semaines, et pour lequel il doit fournir une centaine de photos à l’occasion du bicentenaire de la ville. Il va y travailler durant 3 ans et en ramener plus de 10.000 images, sans l’accord ni le soutien de l’agence, ce qui entraînera sa ruine malgré deux bourses reçues de la Fondation Guggenheim, en 1956 et 1958, car aucune revue ou agence n’accepte de financer un tel projet. Il refuse une proposition de 21.000 $ pour une publication partielle car on ne lui accorde pas le contrôle du choix des images, de leurs légendes et de la mise en page. Il y aura une publication de 88 photos dans Photography Annual de 1959, pour laquelle il ne touchera que 1.900 $ mais dont il aura le contrôle total.
En 1956, il réalise sa première commande en couleurs pour l’American Institute of Architects lors d’un travail sur l’architecture moderne. Des tirages géants de 3,50 m. seront réalisé à cette occasion. En 1957 il quitte sa famille et s’installe seul dans un loft de la Sixième avenue à New York où il commence un travail de longue haleine sur des images de rue prises depuis sa fenêtre et des photos de musiciens lors de jam sessions ou de séances d’enregistrement. Il enseigne à la New School for Social Research, et quitte Magnum en 1958.
En 1961-62 il fait un reportage de 2 ans sur la firme Hitachi au Japon. En 1971 il s’installe avec sa seconde épouse Eileen Mioko, également photographe, à Minamata, une petite ville du Japon, afin de suivre les effets de la pollution industrielle. Il y passe 4 ans dans le dénuement le plus complet. Victime de violences de la part d’employés de la firme Chisso,  responsable de la pollution, il perd presque la vue et doit être rapatrié d’urgence aux Etats-Unis. La publication de 11 photos dans Life puis d’un livre sur le sujet aura un retentissement mondial.
On peut dire que sa volonté d’implication personnelle dans les sujets de ses reportages a révolutionné cette nouvelle forme de photojournalisme, pour l’époque, appelée “essai photographique”. Insistant sur la responsabilité sociale du photographe, il a développé tout au long de sa carrière une éthique à laquelle il s’est tenu sans dévier et est devenu un modèle pour beaucoup de reporters qui l’ont suivi.
En 1976 il dépose ses archives (11 tonnes !) à l’Université d’Arizona, à Tucson, où il enseigne. Il meurt d’un infarctus en 1978, avec 18 $ sur son compte en banque...
Un “Prix de la Photographie humaniste” de 30.000 $ portant son nom est décerné annuellement depuis 1980 par l’International Center for Photography de New York. Il est destiné à aider et encourager les photographes travaillant indépendamment des courants de la mode et des impératifs économiques de l’édition pour rendre compte des aspects importants du monde actuel.

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Commentaire de Lansardière Michel le 6 avril 2015 à 11:24

Du photojournalisme où éthique et esthétisme sont indissociés. Smith un grand pas banal.

Merci pour cet excellent partage.

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