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Voyage d’hiver: nouvelle série de 24 photographies

« Voyage d’hiver » a été conçu et créé pendant les mois de décembre 2017 et janvier 2018.

l s’agit d’une série de 24 photographies tirées sur toile imaginée au cours d’une période de recherche d’un renouvellement stylistique. Ce fut aussi un temps de grande difficulté personnelle pendant lequel le cycle de lieder de Schubert winterreise (voyage d’hiver) m’a accompagné en permanence. Il en constitue en quelque sorte la bande-son.

Il ne s’agissait pas d’illustrer les compositions de Schubert mais mes propres obsessions, préoccupations et blessures. Les gens qui vous tournent le dos, l’abandon, la solitude, la cruauté humaine, l’amour, le chaos et la spiritualité, la crédulité et la superstition, le voyage, la mort et un possible mais improbable paradis blanc… J’ai trouvé chez Schubert un compagnon de route dont je me sentais proche et dont les états d’âme me parlaient.

Voici donc une présentation de «Voyage d’hiver» qui aurait pu tout aussi bien s’intituler voyage au bout de la nuit ; Voyage de Schubert et peut être le mien car comme disait en substance Jean Renoir: parler des autres , c’est parler de soi.

À la fin d’un récital de Winterreise, un silence mystérieux et souvent prolongé se fait. Il règne un sentiment de gravité comme si le public avait approché un univers supérieur, ineffable et intouchable. Après avoir pénétré si profondément des arcanes aussi intimes et entendre se dévoiler de telles fragilités, le retour à la «normalité» peut poser quelques problèmes. Il en est ainsi , je crois, pour l’artiste en ce sens que la mise à nu de ses tourments ne peut le laisser indemne.

Beaucoup de ceux qui écrivent sur l’art dénoncent la pratique des biographies critiques. Ils nient l’importance de la vie personnelle dans la création. Il n’y a pas de relation claire et normative entre la vie et l’art ou l’art et la vie. Mais la relation entre expression artistique et expérience vécue fonctionne sur un espace plus vaste. L’Art est dans l’Histoire, crée par des êtres humains qui vivent, pensent et ressentent. Il se fait dans la rencontre et le conflit entre vie et forme combinant les mondes de l’émotion, de l’idéologie et les contraintes matérielles. Il n’existe pas dans une sorte de vide abstrait idéalisé.

Dans les lieder de Schubert, je ne parle pas ici de winterreise en particulier, le choix des textes lui-même est révélateur des variations de sa pensée et corrobore les fluctuations qu’il est possible de constater dans son journal et ses lettres. Depuis le décès de sa mère, la mort tient une grande place dans ses pensées. Tantôt elle lui paraît comme l’arrêt total de tout ce qui fait le prix de la vie, tantôt comme une porte ouverte sur une existence plus parfaite.

«des instants de bonheur égayent la sombre vie; là-bas, ces instants de bonheur seront une jouissance perpétuelle; de plus béats encore se transformeront en regards sur des mondes encore plus heureux, et ainsi de suite.»

Dans un moment de dépression, il offre sa vie au créateur:

Tue-la et tue-moi;

Précipite, jette tout au Léthé:

et laisse une existence pure, forte, éclore alors.

A peu d’exceptions près (gruppe aus dem tartarus farht zum Hades), chaque fois que la mort se trouve évoquée dans un lied, nous rencontrons le même solennel et mystérieux éclairage, la même douceur, les mêmes alternances d’ombre et de lumière. Ce retour d’une même attitude devant des situations semblables n’est pas dû à un phénomène de simple mimétisme; il serait peut être possible d’entrevoir le lien secret qui unit l’homme à l’artiste. Les lieder constituent le centre de gravité de l’œuvre entière. Non seulement par leur nombre (environ 650) mais avant tout par la variété des solutions d’ordre formel, la richesse de l’invention mélodique et la possibilité de concentrer un drame en quelques pages. Il est parmi eux de purs chefs-d’œuvre qui représentent l’état le plus achevé de l’art de Schubert. Voyage d’hiver est le dernier grand cycle composé par Schubert. Les poèmes sont l’œuvre de Wilhem Müller qui , ici, réussit à créer vingt quatre aspects différents d’une même obsession, à parcourir, un a un tous les degrés du désespoir , jusqu’à la lisière de la folie( im dorfe) ou l’annihilation de la personnalité (der leiermann). Schubert a composé en deux fois les vingt-quatre lieder qui constituent voyage d’hiver. Il découvre une première série de douze poèmes et les met en musique en février 1827. Schubert ne pouvait qu’être réceptif à ces poèmes de désespérance car en ce début de 1827, il est malade, presque sans domicile fixe et dans une situation financière catastrophique. Pour lui, l’œuvre est achevée et il écrit «Fine» au bas de la page du douzième lied, Einsamkeit. La musique et les paroles sont portées par le chagrin amoureux et figurent des états de conscience inquiétants. Le caractère sombre du musicien pendant la composition impressionne ses amis, d’autant que la première partie du cycle est justement fondée sur une rumination du souvenir, propre au romantisme. Un ami de Schubert,Joseph von Spaum, écrit:

«Schubert fut pendant quelque temps d’humeur sombre et paraissait souffrant. Comme je lui demandais ce qu’il lui arrivait, il eut cette seule réponse: Vous l’apprendrez bientôt et vous comprendrez pourquoi. Un jour il me dit: Viens aujourd’hui chez Schobert. Je vais chanter un cycle de lieder à vous faire frémir. Je suis curieux de voir ce que vous en direz. Jamais lieder ne m’ont tant touché. D’une voix toute émue, il nous chanta dans son entier le Voyage d’hiver. Nous fûmes totalement abasourdis par le climat lugubre de ces lieder et Schobert dit n’avoir apprécié qu’un lied, Der linderbaum/Le tilleul. Ce à quoi Schubert se contenta de répondre: Ces lieder sont ceux que je préfère entre tous, et ils finiront par vous plaire à vous aussi. Il avait raison. Bientôt nous fûmes enthousiasmés par la mélancolie de ces pages vocales que Vogl interprétait magistralement.»

La première audition eu lieu le 4 mars 1827 au soir. La musique laissa en désarroi ses amis «Il ne retrouvaient plus leur gentil Franz, le bon compagnon des Schubertiades, le Viennois facile, l’ami souriant et serviable».

Schubert se retrouve seul, même avec ceux qui l’aiment.

Quelques mois plus tard, sans doute à la fin de l’été 1827, Schubert découvre le second volume complet des poèmes de Müller intitulé, «Chants de la vie et de l’amour». Il décide donc de mettre en musique les douze nouveaux poèmes. Schubert respecte l’ordre des poèmes tels qu’il les trouve dans les deux ouvrages publiés dont il a connaissance et qui s’achève sur Der Leiermann où le poète demande au joueur de vielle – symbole de la mort – s’il peut le rejoindre pour en finir. L’unique permutation volontaire de Schubert, qualifiée en quelques mots d’«enchaînement, hypnotique et sans pareil», se trouve dans ce second cahier: Mut trop clair, passe avant Die Snebensonnen qui lui, par son climat, s’approche à pas feutrés, dans l’atmosphère la plus extatique des vingt-quatre lieder et une harmonie pacifiée, du décharnement du lied final Der Leiermann, comme une étape ultime de «la raison chancelante, la désillusion face à la réalité, la distorsion hallucinatoire, l’errance, l’aliénation vis-à-vis de la société…».

En composant ce cycle de 24 lieder je pense que Schubert entreprend son voyage au bout de la nuit. Gute nacht (bonne nuit) ainsi s’ouvre le cycle. Ce n’est pas la fin d’un conte. Il ne s’agit pas de ce que l’on dit aux enfants en terminant l’histoire destinée à les endormir.

Étranger je suis arrivé,

Étranger je repars.

Maintenant le monde est si sombre,

Le chemin enseveli sous la neige.

Ce n’est plus le voyage romantique mais le dernier voyage. Sa certitude du néant qui s’approche. Il est «entré dans l’hiver, la nuit, la mort de l’âme», fantôme en errance. Commencé comme une destinée individuelle dans le premier cahier (révélation de son statut d’étranger au monde, trahison de l’aimée, glaciation progressive – des sentiments malgré les rêves de printemps…), le cycle finit par devenir une odyssée initiatique dans un climat de plus en plus oppressant, jusqu’au glas final de la destinée humaine. Ce n’est plus le suicide d’un jeune amoureux trompé, mais la prise dans les glaces d’un homme usé, fini, figé dans la solitude et la souffrance. Et cette douleur atteint à l’universel. Voyage d’Hiver est une des œuvres noires de l’humanité.  Je la rapprocherai de celle de Goya qui, de plus en plus malade, se réfugie dans des œuvres chaque fois plus personnelles, plus intimes, puisqu’elles nous livrent les tourments de son âme. Winterreise est en tout cas le sommet absolu du Lied Romantique. Il s’agit d’un voyage intérieur, projection d’un paysage mental, où se meuvent lentement les sentiments. Le dehors n’existe que par le dedans. Le drame est soi-même. Qui se souvient au bout de quelques lieder que la cause première est une trahison amoureuse? L’errant chemine sans rencontrer âme qui vive pendant l’atroce vagabondage, excepté le joueur de vielle de la fin, la mort sans doute, qui est son frère, son double. Schubert a écrit la musique de l’épuisement, le parcours revenu des illusions. Il ne reste que solitude, amour impossible, abandon de tous, désir de mort et de dissolution dans la nature, dans le linceul de la neige.

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Commentaire de Lansardière Michel le 3 février 2018 à 14:22

Belle série d'impressions laissées par l'hiver. Un monde qui, même recouvert de neige, n'est jamais uniforme.

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