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Février s’égrène en courte journée d’hiver.  Nombreux sont les regards impatients d’appréhender le printemps malgré ces quelques semaines sur lesquelles s’étend la froide saison.  On dit que s’émiette la réputation d’une période qui se voulait rude pour les plus frileux d’entre nous.  Qu’importe qu’il fasse chaud, qu’il fasse froid, j’ai la littérature en larme, j’ai le moral en berne et plus rien ne porte de couleur depuis le départ du président du Salon International du livre de Mazamet.

On me pose souvent la question des raisons qui poussent mes chroniques à ne pas privilégier  les créateurs de notre terroir.  Que répondre à cette interpellation ?  Privilégier me semble réducteur et je ne suis pas certain que c’est là mon rôle.  Ne convient-il pas d’ouvrir les yeux vers d’autres horizons, placer des ponts, créer des liens afin qu’un jour les œuvres de nos auteurs se découvrent dans des contrées surprenantes, sur d’autres continents ?  J’ose croire que grâce à cette ouverture quelques écrivains originaires de nos vallées pourront se vêtir du titre « d’écrivains internationaux ».

C’est en grande partie grâce à Michel Sabarthes que j’ai compris l’importance de l’ouverture d’esprit. Après tout, n’est-ce pas lui qui confiait son enthousiasme quand on s’exprimait en termes de francophonie littéraire ?  C’était impressionnant de contempler l’énergie déployée par un seul homme afin que brille la littérature sur les rives du thoré. 

En provenance de tous les coins de France, de Hollande, de Belgique, de Suisse, du Canada et du continent Africain nombreux sont ceux qui répondaient à l’appel d’un seul homme afin de ne pas manquer l’évènement que l’on disait incontournable. 

Il m’est impossible ne de ne pas exprimer toute ma reconnaissance pour ces instants chargés d’émotion lorsqu’il s’avançait sur scène afin d’annoncer le début de chaque évènement.  Que dire de ces larmes de joie à l’instant où résonnait le nom d’une œuvre couronnée afin de recevoir les lauriers d’une reconnaissance méritée ?     

C’est en mai 2014 que j’allais rencontrer pour la première fois Michel Sabarthes.  Il faisait partie de ces hommes qui me semblaient inaccessibles et pour cause !  Les personnes qui le fréquentaient s’appelaient Marc et Michel Galabru, Nelson Monfort, Ariane Bois, Jean-François Prè et j’en passe.  À quoi bon étendre nos éloges puisqu’à l’époque je ne connaissais personne?   

L’aventure a débuté un matin de mai. Le petit Belge que je suis passait par hasard devant le palais des congrès de Mazamet.  Une affiche attira mon regard, « Salon du livre ».  J’ai donc poussé la porte et à mon grand étonnement les bras se sont ouverts.  Existe-t-il un hasard ?  Nos vies sont-elles prédestinées ?  Une porte ouverte, une place d’exposant libre, ils m’ont proposé de rejoindre une chaise.   Pourquoi ai-je accepté ? J’avais mes livres à vendre et malgré qu’un salon littéraire se produisait là-bas, à plus de mille deux cents kilomètres de chez moi,  j’étais dans le coin et pourquoi pas ?

Me voici en tenue estivale songeant qu’après les quelques minutes nécessaires à poser mes ouvrages je retournerais retrouver mes valises le temps de me changer…  Oui, mais, ces valises étaient posées trop loin, on n’avait pas le temps, il y avait ce diner de gala et pas question de ne pas m’y rendre.  Soirée de gêne quant au milieu de ce monde me voici présenté comme étant celui qui vient du nord.  Je n’oublierai jamais mon désarroi, revêtu d’un chandail abondamment troué, quand vint l’instant des présentations. 

Ils n’oublieront jamais cette première rencontre qui aujourd’hui encore fait jaser la légende.  Voici comment j’allais découvrir une amitié profonde.  Michel Sabarthes faisait partie de ces hommes qui ne prêtaient aucune attention à la tenue de ses protégés.  Heureusement, il me prit sous son aile, me récita le monde comme si le monde était un joli paysage dans lequel chacun est en droit d’y trouver sa place.  Levé avant l’aurore Michel tendait la main afin de partager son temps, sa force quand les plus faibles s’écorchaient à la vie.  Ses éclats de rire précéderont au fil des années l’anecdote de notre rencontre.  Cette mésaventure sera cent fois contée pour qu’au fil du temps elle prenne une toute autre couleur que la réalité.  Qu’importe, nous nous comprenions et si nous emportions nos éclats de rire c’était souvent sans la moindre méchanceté. 

Il vivait "pour" le Salon International du livre de Mazamet.

Chaque année c'était un marathon.  En compagnie de Babé, sa compagne, il parcourait des centaines de kilomètres afin de promouvoir l’évènement.  On aurait dit un vieux chêne que rien ne pouvait abattre, un de ces piliers sur lesquelles s’appuient tant et tant d’espoirs qu’on aurait pu croire qu’il faisait partie d’une histoire éternelle.  Si Michel Sabarthes n’était pas un dieu, pas comme les hommes pourraient l’imaginer, il s’est forgé une place non pas au pied de l’Olympe, mais dans cet endroit magnifique, qui surplombe la ville, sur les flancs de la montagne noire.  De là où il repose son âme plane au-dessus du petit cimetière dans lequel on l’a déposé.  Elle pourra deviner l’agitation des êtres et ce tumulte doit le faire abondamment sourire. 

Mais la vie est ainsi faite, l’éternité n’est pas conçue pour nous. 

Le matin du dimanche 12 janvier 2020, le téléphone a résonné en plaintes désespérées.  Michel Sabarthes a salué le monde en révérence ultime. 

Le rideau est tombé, les larmes ont pris la place de nos taquineries de potache.  Depuis ce matin-là, je n’ai plus envie de rien puisque plus rien n’a d’importance. 

Perdre un ami ne me semblait pas si grave, je me disais que cela fait partie de nos parcours… 

Comment aurais-je pu deviner que l’amitié peut être proche d’une forme d’amour ?  Comment aurais-je pu savoir que la perte d’un ami pouvait ressembler à l’ablation d’un membre ? 

Le soleil se lève sans se soucier de nos brisures et pourtant, sa présence m’est comme indifférente.  J’attends comme si Michel allait m’appeler pour me confier un truc qui ne peut attendre.  J’attends qu’il me demande des nouvelles de mes petits-enfants. 

Pourquoi ce silence?  Pourquoi ne me confie-t-il plus ces trucs que parfois je ne comprenais pas?  J’attends qu’il râle parce que parfois les auteurs sont des gens compliqués.  J’attends qu’il me parle de Marc Galabru, de sa tombe qu’il entretenait quand il avait le temps…  Qui s’en occupera maintenant ?  Qui partira sur les  routes de Collioure pour contempler la mer en écoutant le saxo de Jean Pierard résonner en sourdine.

Jean ne joue plus depuis longtemps, depuis qu’il vit dans un appartement.  De temps en temps, de plus en plus rarement, résonne son saxo au pied d’un terrain vague ou dans nos cœurs, dans notre imagination…  

Michel Sabarthes aimait les écrivains comme s’ils faisaient partie de sa famille.  ll me parlait de Patricia Fontaine avec respect, effleurait le nom de Ziska Larouge parce qu’il adorait sa façon d’écrire. 

- Et Câilne, tu te souviens de Câline quand elle a renversé son pot de fleurs?  On en tenait une bonne à cette soirée là.

Puis il racontait Virginie, cette fille tellement bien!  Il demandait ce que devenait Perrine, Bou et tous les autres.  Il m’écoutait parler de Rocamadour en insistant sur la qualité de « ces gens ».  Chaque artiste existait à ses yeux comme s’il était l’unique, comme s’il était prodigieux malgré les trahisons.  Je n’en parlerai pas, il n’aimait pas qu’on souligne les moutons noirs qui profitaient de sa réputation.  Il détestait les querelles de clocher, il ne vivait que pour aimer partager.

J’ai mal d’une douleur impossible à définir.  C’est comme une souffrance insupportable qu’il nous faudra supporter pourtant.  Plus rien ne m’offre l’envie de continuer même s’il faut continuer pourtant.  Cette chronique est la première que je rédige depuis longtemps.  Oui, ça fait du bien d’écrire même si ma plume me semble émoussée.  J’ai reçu énormément de messages d’encouragement et je n’ai pas trouvé le courage d’y répondre…  Au début je ne comprenais pas pourquoi tous ces gens s’adressaient à moi.  Je me sentais, comment le dire ?  Je crois que le mot exact serait « intrus ».  Notre amitié, parait-il, faisait partie de notre histoire, je ne le savais pas, pas à ce point-là.  Grises sont les journées depuis qu’a résonné la sonnerie du téléphone.  Dans la rue on montre bonne figure, mais ce n’est jamais qu’un rôle qu’on tente de jouer.  Février s’égrène en courte soirée pluvieuse.  Les yeux sont embués probablement en raison de l’âge, quoi d’autre ?  Un souffle s’est arrêté, un ami est parti.  Ils disent tous qu’ils ne l’oublieront jamais, mais alors, pourquoi ai-je tant de mal à croire à ces promesses ?

Adieu Michel, merci pour ce joli morceau d’existence partagé.

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Commentaire de Liliane Magotte le 13 février 2020 à 20:36

Je ne vous connais pas. J'ai lu votre texte et je le trouve magnifique de tendresse.,d'humilité. Si votre plume est émoussée alors que fut-elle. Il serait triste et injuste de ne pas l'aiguiser à nouveau. Bonne soirée à vous et merci.

Commentaire de Jan Renette le 13 février 2020 à 18:26

Bonjour Philippe,

Très touchant, Philippe ! Un très bel hommage à un homme que j'ai beaucoup aimé et il me manque aussi.

Jan Renette

Commentaire de Gilbert Jacqueline le 13 février 2020 à 13:51

Emouvant billet… l'amitié est un joli cadeau de la vie!

Commentaire de Patrick de Sagazan le 13 février 2020 à 11:20

Bonjour Philippe,

Très touchant et émouvant, bel hommage, comme quoi l'amour se cache là ou on ne l'imagine pas !

Enfin un réseau social modéré!!!

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