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La bourgeoisie française: du moyen âge au XXème siècle

"Histoire de la bourgeoisie française" est un essai de Régine Pernoud paru en 2 volumes aux éditions du Seuil en 1960-1962.

Si le mot " bourgeois " apparaît dans les textes dès le XIe siècle, ce n'est vraiment qu'au XIIIe qu'il commence à désigner une classe sociale particulière : celle que forment les détenteurs des fortunes essentiellement mobilières (commerçants, industriels, manieurs d'argent) et les membres des professions libérales. C'est à cette époque aussi que la bourgeoisie, récemment enrichie par le développement du grand négoce, fait son entrée dans la vie politique. Contre la noblesse indocile, elle sera pendant de longs siècles l'alliée de la monarchie. C'est dans ses rangs que celle-ci recrutera ses principaux commis, de Guillaume de Nogaret à Jean-Baptiste Colbert ; parallèlement, c'est elle surtout qui tirera profit des interventions royales en matière économique.

Cette alliance, qui ne sera guère remise en cause qu'au XVIIIe siècle, aura de profondes répercussions sur le développement de la production en France. Par la vénalité des offices et par les possibilités d'anoblissement que conférait la possession de ceux-ci, elle contribuera à détourner vers des activités administratives et politiques non seulement les énergies, mais aussi les capitaux de la classe la plus dynamique, ce qui explique en partie le retard pris par la France lors de la première révolution industrielle. En même temps, les pratiques dirigistes de la monarchie habitueront les industriels français à considérer comme un droit l'aide et la protection de l'État.
C'est sans doute pourquoi le XIXe siècle, siècle de la bourgeoisie triomphante, sera aussi celui où la centralisation politique et administrative atteindra une intensité sans précédent dans l'histoire de France.

1. L'essor de la bourgeoisie médiévale
C'est en l'an 1007, (dans l'état actuel de la documentation) que le terme apparaît pour la première fois dans une charte, sous sa forme latine : burgensis . Mot nouveau qui désigne un personnage également nouveau dans la société d'alors, burgensis est souvent synonyme de mercator , " marchand " ; le personnage ainsi nommé réside dans les villes, et c'est à son intention et sur ses instances, parfois exprimées sans ménagement, que sont promulguées les chartes de franchise ou déclarées les communes, c'est-à-dire les villes dans lesquelles les habitants se sont liés par serment pour échapper à la tutelle du seigneur laïque ou ecclésiastique. Autrement dit, l'histoire de la bourgeoisie à son origine est celle de la renaissance du commerce en Occident, de l'expansion des villes, du mouvement communal. Cette première période qui s'étend sur environ trois cents ans, de la fin du Xe à la fin du XIIIe siècle, coïncide avec la pleine maturité de la société féodale ; elle se caractérise par les créations de villes, animées par le grand commerce à forme itinérante et par les foires périodiques (de Flandre, d'Île-de-France, mais surtout de Champagne), qui sont l'occasion d'un trafic intense portant sur des denrées très diverses, des fourrures de Russie aux parfums et aux épices d'Extrême-Orient.
Une évolution est sensible dès la fin du XIIIe siècle dans l'histoire des villes et des bourgeois qui les peuplent. Beaucoup de cités sont le théâtre de luttes à caractère social ; les plus anciennement attestées se sont manifestées à Abbeville en 1232, à Beauvais en 1233, à Douai en 1245, à Paris en 1250 ; dans la plupart des villes, une scission s'est opérée entre riches et pauvres et l'on constate que, dans les écrits du temps, le terme " bourgeois " implique dès lors une certaine aisance et la possession de droits ou de biens immeubles sur le terroir de la cité.

Les premiers capitalistes
Ces luttes prennent un caractère aigu dans les régions industrielles, notamment en Flandre et en Italie. Une réglementation minutieuse, émanant des bourgeois eux-mêmes et variant selon les villes, prévenait dans une large mesure les tentatives d'accaparement et de monopole propres à permettre l'expansion de certaines fortunes aux dépens des autres ; les prescriptions de l'Église, interdisant le prêt à intérêts et peu favorables au commerçant proprement dit - celui qui n'achète que pour revendre - contribuaient à maintenir cet équilibre du point de vue économique et financier. Mais toutes ces règles ont été impuissantes à imposer leur contrôle sur certaines formes de grand commerce, celui notamment qui alimente l'industrie drapière, industrie médiévale par excellence. Et, s'appuyant sur leur puissance économique, certains grands bourgeois n'ont pas hésité à monopoliser aussi les charges judiciaires et administratives dans la cité : tel, à Douai, Jean Boinebroke, type achevé du " commerçant capitaliste ", qui est échevin pendant près de quarante ans, de 1243 à 1280.
Cette situation, parfaitement analysée par certains juristes du XIIIe siècle, comme Philippe de Beaumanoir, se cristallise en Flandre et donne lieu à une guerre sociale qui sera l'une des très rares dans l'histoire à se terminer par une victoire populaire (Courtrai, 1302).

Les légistes, juristes bourgeois
Une influence domine alors à la cour de France : celle des légistes, qui manifeste une différenciation nouvelle au sein de la bourgeoisie ; par un processus qu'attestent des écrits contemporains, l'étude du droit a pris en effet une place prépondérante : les affaires commerciales étant source de litiges, le fils du commerçant apprend le droit. Or, ce développement du droit coïncide avec la renaissance du droit romain dont seront imbus les légistes méridionaux - Nogaret, Plaisians, Pierre Flotte - conseillers très écoutés de Philippe le Bel. Cet essor des études juridiques contribuera à donner à la bourgeoisie française sa physionomie particulière, comme en Italie vers la même époque, mais surtout au XIVe siècle, favorisera le développement de la comptabilité et des modalités de change. Dans le droit romain, les légistes redécouvrent le principe d'une monarchie universelle, principe opposé à la royauté féodale et supposant un État urbain et centralisé. C'est à cette époque que certains organes de la royauté de jadis, comme le Parlement et la Chambre des comptes, se fixent à Paris.

Débuts politiques de la bourgeoisie
La période qui suit (XIVe-XVe s.) va, à travers les luttes franco-anglaises qui ensanglantent le pays et y répandent la ruine, aggravée par les ravages de la peste noire de 1348, révéler la puissance de quelques grands bourgeois qui, désormais, manifestent des ambitions politiques à l'échelle non plus seulement de leur cité mais du royaume. Un Jacques d'Artevelde, grand bourgeois et commerçant de Gand, jouera un rôle actif dans les débuts de la guerre entre France et Angleterre, laquelle prendra très vite un caractère de lutte économique autant que dynastique. De même, Étienne Marcel, prévôt des marchands de Paris, tente-t-il une série de coups d'État et exerce-t-il un pouvoir réel entre 1356 et 1358 ; il esquisse avant la lettre un projet de royauté constitutionnelle et de pouvoir parlementaire, avec des assemblées périodiques fixant la taille, qu'il entendait percevoir en raison inverse de la fortune.
Au début du XVe siècle, on pouvait se demander si la France n'allait pas être dirigée par une féodalité nouvelle, celle des grands vassaux de la Couronne, qui semblaient prêts à prendre le pouvoir en un temps où le déclin de la royauté s'aggravait de la folie du roi Charles VI. Les ducs de Bourgogne, en la personne de Jean sans Peur, puis de Philippe le Bon, exerçaient en France un pouvoir effectif, à la faveur de l'alliance anglaise, mais aussi avec l'appui de la bourgeoisie parisienne des métiers et de l'Université (ordonnance cabochienne de 1413).
Cependant, vers 1450, la situation se retourne, les grands vassaux doivent s'incliner devant la puissance royale et un nouvel ordre s'élabore, les victoires de Jeanne d'Arc ayant décidément mis fin aux prétentions anglaises sur la couronne de France.

2. Louis XI, premier roi bourgeois
C'est sous le règne de Louis XI que s'opère la grande mutation par laquelle, en lieu et place d'une France féodale, se constitue une France monarchique et bourgeoise. L'Europe de ce temps s'est fragmentée en nations au sein desquelles s'affirme un pouvoir souverain ; or, pour l'entretien des armées, ce pouvoir doit compter avec les services des financiers et manieurs d'argent ; ce n'est pas sans raison que le XVIe siècle sera appelé le " siècle des Fugger " : l'histoire de ces grands banquiers est inséparable de celle de Charles Quint et, par conséquent, du pouvoir impérial.

Les bourgeois, fonctionnaires du roi
Pour s'en tenir à la France, elle apparaît déjà nettement sous le règne de Charles VII et de Louis XI comme un État centralisé : le réseau des routes, qui, dans la seconde moitié du XVe siècle, s'organise autour de Paris traduit concrètement cette centralisation. Deux institutions essentielles à la puissance souveraine ont été mises en place dès le règne de Charles VII : l'armée permanente et l'impôt permanent. Les ordonnances de 1445 et 1448 ont organisé les Compagnies de l'Ordonnance du roi et les Francs-Archers ; celles de 1443 à 1460 ont étendu à l'ensemble de la nation l'impôt institué par la bourgeoisie dans les villes ; la taille devient annuelle et régulière ainsi que les impôts indirects comme les aides et les gabelles. C'est en 1450 que fut dressé pour la première fois le budget de la nation : l'État général des finances , contrôlé et vérifié par les deux organismes qui, auparavant, n'avaient pour ressort que le domaine royal, la Chambre des comptes et la Cour des aides. Cette date coïncide, sur le plan international, avec celle de 1447 qui voit la naissance de l'étalon or (Gênes).
Enfin sera réorganisé en 1454 ce qui devait être la pièce maîtresse de l'administration de la France monarchique et centralisée : le Parlement. Certes l'établissement ou la reconnaissance de parlements en province - Toulouse, Grenoble, Bordeaux, Dijon, Rouen, Aix-en-Provence - aurait pu faire contrepoids à l'autorité du Parlement de Paris ; mais celui-ci saura jouer habilement en divers ressorts de son rôle d'appel et de contrôle pour conserver sa prééminence. Enfin, c'est sous le règne de Louis XI que sont institués les gouverneurs ou lieutenants généraux administrant pour le compte du roi les grandes régions : Languedoc, Provence, Dauphiné, Bourgogne, Normandie, Bretagne, Guyenne, Champagne, Lyonnais, Picardie, Île-de-France.
Chacune de ces administrations emploie un nombre variable de fonctionnaires qui sont, dans le pays, l'expression vivante de la volonté du monarque. On assiste donc à une prolifération des " offices royaux ". Or, ces offices, pour la plupart, s'achètent. Ils appartiendront donc à ceux qui détiennent l'argent, aux membres de la bourgeoisie. Ainsi se constitue une bourgeoisie de fonctionnaires qui aura en France une extrême importance dans les destinées de la nation. L'achat des charges fera d'ailleurs l'objet de protestations et la question de la " vénalité des offices " va susciter plaintes et discussions pendant tout le cours du XVIe siècle pour n'être réellement tranchée qu'au XVIIe.

L'apparition du dirigisme
Louis XI favorise d'autre part les assemblées d'État et institue des assemblées de bourgeois. La première réunit, en 1475, à l'Hôtel de Ville de Paris, bourgeois et marchands invités à donner leur avis sur les mesures propres à promouvoir l'industrie dans le royaume. C'est là le début d'une conception nouvelle de la royauté : celle-ci prend en main, pour la première fois, les destinées économiques de l'ensemble du pays. La même volonté se manifeste aussi dans l'extension que Louis XI donne aux maîtrises et aux jurandes. Il s'agit désormais de véritables " corporations " (le mot ne date que du XVIIIe siècle), dotées d'un monopole ; apparues au XIIIe siècle de manière tout à fait exceptionnelle et très sporadique, elles tendent à devenir, en la seconde moitié du XVe siècle, le régime normal des métiers. Une soixantaine d'ordonnances confirment ou établissent des jurandes. C'est la mainmise de la souveraineté royale sur le monde du travail, tandis que, dans le même temps, les communes voient liquider ce qui leur restait d'autonomie, notamment en matière de finances : les consuls des bonnes villes n'ont plus le droit de percevoir d'impôt. De Louis XI date une organisation des métiers qui persistera jusqu'à la fin de l'Ancien Régime et se trouve en opposition avec celle de la période féodale dans laquelle le métier était libre, soumis seulement à une réglementation qui émanait des gens de métier eux-mêmes et ne comportait pas de monopole.
Lorsqu'on examine les institutions développées ou mises en place durant le règne de Louis XI, on s'aperçoit que toutes présentent un double objectif : renforcer la puissance du monarque et, d'autre part, introduire la bourgeoisie dans les rouages de l'État monarchique, tandis qu'on en élimine les descendants de l'ancienne noblesse féodale et qu'on s'emploie à ruiner ce qui reste de la puissance des grands vassaux. Le roi, de suzerain, est devenu monarque, et sa souveraineté sera complète lorsque, en 1516, sera signé avec la papauté le concordat de Bologne qui met toutes les nominations d'évêques et d'abbés entre ses mains. Les structures de l'Église de France étaient donc désormais soumises à l'autorité royale et venaient renforcer celle-ci.
L'évolution est sensiblement différente dans les autres pays d'Europe occidentale. L'Allemagne, soumise à l'autorité impériale, reste rebelle au capitalisme. Il en va de même de l'Espagne qui pourtant a bénéficié la première de l'or du Nouveau Monde, dont l'afflux caractérise l'économie européenne du début du XVIe siècle. En Italie, au contraire, les bourgeois ont tendance à se muer en petits seigneurs et à créer une féodalité d'une nouvelle espèce. Mais c'est surtout dans l'Angleterre d'Henri VIII et d'Élisabeth que la bourgeoisie connaît son plus grand essor : le pays, jusqu'alors agricole, devient déjà une puissance industrielle dans laquelle, d'ailleurs, l'ancienne noblesse absorbera périodiquement les éléments les plus actifs de la bourgeoisie des métiers et du commerce.

3. Le règne de Louis XIV, règne de la bourgeoisie
Saint-Simon définissait l'époque du roi Louis XIV comme " un long règne de vile bourgeoisie ". À cet observateur sagace n'échappait pas cette vérité que par la suite nombre d'historiens devaient perdre de vue : le XVIIe siècle représente une période d'apogée pour la bourgeoisie française. Le bouleversement révolutionnaire, avec les changements radicaux qu'il apportait dans les institutions de droit public, a masqué la permanence qu'on peut observer aussi quant à cette prépondérance de la classe bourgeoise. Une constatation s'impose lorsqu'on examine les noms qui comptent dans l'entourage de Louis XIV : ce sont tous des noms de grands bourgeois, qu'il s'agisse de la haute magistrature avec les Molé, les Séguier, les Pomponne de Bellièvre, de la haute administration avec Colbert et son fils Seignelay, Le Tellier et son fils Louvois ; il en est de même dans le domaine de la pensée avec Descartes, Arnauld, Perrault, Pascal, Fontenelle ; dans le domaine des lettres, Chapelain comme Boileau, Corneille comme Racine, Molière, La Bruyère appartiennent à la bourgeoisie ; deux noms seulement représentent la noblesse : La Rochefoucauld et Fénelon ; un le clergé : Bossuet ; Mme de Sévigné elle-même descend des avocats Frémyot. Galerie éblouissante, aussi éblouissante que le palais de Versailles construit par des architectes issus de la bourgeoisie : un Mansart, un Le Vau, un Le Nôtre. La noblesse ne joue dans ce règne qu'un rôle militaire avec Condé ou Turenne, ou un rôle décoratif par la foule des courtisans qui composent la cour du Roi-Soleil. Elle n'exerce aucun rôle actif dans les rouages de la nation. Et la noblesse rurale, demeurée sur ses terres, ne sera que la cible des moqueries que résume au théâtre Monsieur de Pourceaugnac . Dans l'État centralisé ne compte que ce qui peut être objet de la faveur royale ; c'est de cette époque que date l'antagonisme entre Paris et province.

La noblesse de robe
L'ambition de la bourgeoisie avait été, jusqu'alors, de se hausser par la fortune à la noblesse. Cette ambition s'est réalisée avec la noblesse de robe : les charges au Parlement anoblissent leurs titulaires ; or la " vénalité des offices ", objet de critiques et de contestations au siècle précédent, est désormais admise : le traitant (financier) Paulet, en 1602, a fait accepter par le roi la vénalité et l'hérédité des charges d'État ; moyennant une contrepartie fiscale, le bourgeois qui achète sa charge peut désormais la transmettre par héritage. Ainsi se constitue dans la nation un corps de fonctionnaires jouissant d'une certaine autonomie ; seules les charges très importantes restent à la nomination du roi : premier président, procureur et avocat général au Parlement.
Alors que la noblesse d'épée joue désormais un rôle purement honorifique, la noblesse de robe exerce un pouvoir réel ; tout le haut personnel de l'État : maison du roi, affaires étrangères, administration de la marine et de la guerre, chancellerie, secrétairerie d'État, sera recruté parmi ses membres. La " grande robe " est formée des conseillers d'État et titulaires des hautes charges au Parlement ; ses membres remplissent les conseils du roi. La " moyenne robe ", importante surtout en province, comprend les conseillers des parlements de province, les lieutenants de baillage et de sénéchaussée. Enfin, la " petite robe " est celle des avocats, notaires, greffiers et procureurs. Le corps des intendants, par lequel la volonté royale s'exprime dans l'ensemble du royaume, se recrute lui aussi parmi les membres du Parlement. Tout cela ne s'est pas accompli sans troubles et ce Parlement aura une première fois l'occasion de manifester sa puissance dans la première moitié du XVIIe siècle, au cours des Frondes, en 1648 notamment. À plusieurs reprises, par la suite, en dépit de l'accroissement du pouvoir monarchique, le Parlement manifestera son indépendance à l'occasion de l'enregistrement des volontés royales et c'est finalement sur l'opposition entre le roi et son Parlement que croulera l'Ancien Régime.
Par son attachement au droit romain - dont l'étude cependant ne sera autorisée à l'Université de Paris qu'en 1679 -, la noblesse de robe exerce une influence considérable sur l'évolution des moeurs et des structures ; ainsi, dans le régime de la propriété, la distinction opérée par les juristes d'Ancien Régime entre le domaine éminent et le domaine utile a permis dès le XVIe siècle d'attribuer au roi le domaine éminent de tout le sol du royaume et a eu un effet important sur l'administration des mines, par exemple, ou sur celle des eaux et forêts ; ainsi encore, dans un tout autre domaine, les droits du père, du propriétaire se ressentent de ceux du paterfamilias antique ; et la situation juridique de la femme se trouve également affectée par cette évolution : celle-ci désormais ne quitte la tutelle de son père que pour passer sous celle de son mari. Enfin, il ne serait peut-être pas inexact d'attribuer à ces juristes d'Ancien Régime (cf. par exemple le Traité des ordres et simples dignités du juriste Loyseau) le dédain du travail manuel, celui qui travaille de ses mains étant assimilé à l'esclave antique.

Colbert, protecteur de la bourgeoisie marchande
Colbert est très représentatif de la bourgeoisie du commerce et des manufactures pour laquelle l'autre fraction de la bourgeoisie - la noblesse de robe - laisse percer quelque dédain, mais qui n'en est pas moins la partie la plus dynamique de cette classe et, probablement aussi, de la nation. Au service du roi, Colbert saura mettre en place tout un ensemble d'institutions (le mercantilisme) pour promouvoir la bourgeoisie d'affaires, assurer sa richesse et son expansion. Reprenant les conceptions d'un Louis XI, il envisage l'économie selon un programme étatiste - la France étant considérée comme une vaste firme commerciale et industrielle. Il institue le Conseil du commerce (1664), dont émane une série de règlements destinés à stimuler le commerce extérieur et à protéger par des barrières douanières le commerce intérieur. Il crée ou favorise des compagnies commerciales dotées de monopoles : Compagnie du Nord (1669), Compagnie du Levant (1670), Compagnies des Indes orientales et des Indes occidentales (1664). Cette dernière a pour principal objet la traite des noirs entre les côtes de Guinée et les Antilles pour le travail de la canne à sucre, qui allait faire la richesse des négociants des Îles et des ports de Nantes, La Rochelle et Bordeaux. Car le début du XVIe siècle a vu la réapparition de l'esclavage, coïncidant avec le mouvement de retour aux lettres et à la pensée antiques. C'est à cette époque que commence à se constituer le domaine colonial de la France, non seulement aux Antilles, mais à la Louisiane (1682) et au Canada.

L'organisation des métiers
Parallèlement au commerce, une vive impulsion est donnée aux manufactures par l'intermédiaire d'un corps d'inspecteurs généraux et régionaux. Son premier objet est de généraliser les maîtrises et jurandes, ce qui avait été tenté plusieurs fois au cours du XVIe siècle (édits de 1581 et 1597 notamment) et se trouve réalisé en 1673. La plupart des métiers, en tout cas les plus importants dans le royaume, sont désormais astreints aux cadres corporatifs et les maîtres tendent à former une caste.
Au XVIIe siècle, le monde du travail comporte normalement les trois étapes : apprenti, valet ou compagnon, maître ; mais un grand nombre d'ouvriers ne peuvent franchir les barrières qui leur sont opposées pour devenir maître : la confection du chef-d'oeuvre se complique et les frais d'établissement nécessaires à la maîtrise s'élèvent de plus en plus. Aussi les compagnons s'organisent-ils en sociétés plus ou moins clandestines : ce sont les compagnonnages, qui naissent au XVIe siècle, ou peut-être dès la fin du XVe, et représentent un système de défense du monde du travail. Les associations de compagnons utilisent souvent des signes de reconnaissance et des rites renouvelés des anciennes cérémonies religieuses dans les confréries médiévales ; leur action est parfois efficace : à Dijon, en 1677, les compagnons menuisiers réussissent à jeter l'interdit sur la ville et à empêcher le travail parce qu'on avait supprimé le verre de vin traditionnel à leur repas. La généralisation des maîtrises et des jurandes permit un contrôle efficace de l'État sur le monde du travail ; mais dès 1649 avait été introduit le livret d'ouvrier ; les compagnons étaient tenus de se faire inscrire sur les registres de police ; et dès 1660 à Paris, puis dans diverses villes, on avait tenté de se prémunir contre l'action des compagnonnages en interdisant les grèves.

La réglementation de la production
En même temps, la politique mercantiliste de Colbert s'étendait non seulement à l'organisation du monde du travail, mais à la fabrication elle-même. De 1669 date l'ordonnance générale de la draperie, complétée deux ans plus tard par la réglementation de la teinturerie. L'une et l'autre fixaient les normes de qualité et les dimensions des produits manufacturés. Il en était de même dans les autres secteurs de l'industrie : ainsi l'industrie métallurgique qui prend quelque essor à l'époque, la construction navale, le monopole des tabacs réglementé en 1681 et qui a peu varié jusqu'à nos jours, etc. La Cour est elle-même un client privilégié : de très nombreux artisans travaillent à Versailles ; le chantier employait 36 000 ouvriers en 1683 et certaines activités en reçoivent une forte impulsion, telle par exemple la fabrication des glaces, lorsque fut réalisée la fameuse Galerie. D'autre part, un certain nombre d'artisans privilégiés, hébergés au Louvre et pensionnés, disposent d'une liberté d'initiative qui leur permet d'échapper aux contrôles et apporte quelque correctif au rigoureux étatisme conçu par Colbert. L'empreinte laissée par ce dernier sera forte : c'est à lui qu'on se réfère chaque fois que sont érigées ou réclamées des mesures protectionnistes ; la bourgeoisie industrielle et commerçante restera très marquée de ce système qui implique le recours à l'État, et la mentalité générale du pays se ressentira de son influence : notamment dans la bourgeoisie par le culte du travail, source de richesse, et dans les cadres de l'administration par le système de l'avancement à l'ancienneté, préconisé et mis en place par Colbert.

Fouquet, représentant de la bourgeoisie financière
En tant que surintendant des Finances, Colbert avait succédé à un autre bourgeois bien connu : Nicolas Fouquet, dont le nom est un peu le symbole de la bourgeoisie financière au XVIIe siècle. Comme Jacques Coeur au XVe siècle, comme Semblançay au XVIe, Fouquet fut condamné pour concussion. Son énorme fortune, qu'atteste le somptueux château de Vaux-le-Vicomte, avait été acquise notamment dans la ferme des impôts et des offices : les traitants percevaient sur chaque achat d'office une commission allant parfois jusqu'au quart de son prix ; en 1661, il y avait 45 780 titulaires d'offices dans le royaume. Fouquet devait être le dernier en date des financiers condamnés pour malversations ; l'opinion, qui lui était d'abord hostile, avait été habilement retournée en sa faveur par les écrivains qu'il entretenait, La Fontaine entre autres.

La culture bourgeoise
C'est au XVIIe siècle enfin que se constituent une pensée, une philosophie, un art, une littérature demeurés typiques de la société bourgeoise et perpétués jusqu'à notre temps, à l'exclusion de toute autre forme de culture, dans l'enseignement : culture à base d'humanisme gréco-romain, fondée sur l'usage du raisonnement discursif dans la recherche de la vérité, et trouvant dans l'adoption des canons antiques son esthétique et jusqu'à sa morale, celle de l'" honnête homme ". L'étatisme régnant alors se manifeste en ce domaine par la création de l'Académie française (1634) et par celle des autres corps académiques.

4. De la réaction nobiliaire à la révolution bourgeoise
Le début du XVIIIe siècle est marqué par une forte réaction de la noblesse par rapport à la bourgeoisie. Sous Louis XVI, tous les ministres comme tous les évêques seront nobles ; une seule exception : Necker ; il en sera de même dans le recrutement des intendants, et aussi dans l'armée où la noblesse tend véritablement à former une caste militaire opposant des barrières à tous ceux qui ne possèdent pas quatre quartiers. Or, ce recul de la bourgeoisie dans l'administration, la magistrature, le clergé, l'armée, coïncide avec une forte progression de sa puissance économique. Cela explique l'impatience croissante du bourgeois qui détient la richesse de la nation et n'en est pas moins, selon l'expression de l'historien Labrousse, un " refoulé social ".

La transformation des structures agraires
Cette richesse se mesure notamment aux achats de terres faits à l'époque par la bourgeoisie parlementaire, industrielle ou commerçante. Or, c'est au XVIIIe siècle et notamment sous l'influence des physiocrates que se produit la plus importante sans doute des mutations qui aient affecté la propriété agricole depuis l'époque féodale : la terre est désormais considérée non plus comme un domaine sur lequel on vit, mais comme un objet de placement qui doit rapporter. Stimulés par l'exemple de l'Angleterre où des mesures de ce genre avaient été prises deux siècles plus tôt, les propriétaires fonciers réclament et obtiennent à peu près partout la disparition de la " vaine pâture " et des biens communaux, pour permettre une exploitation rationnelle de la terre par le propriétaire (exercée souvent par l'intermédiaire d'un fermier).
Cette politique foncière aboutissait à l'élimination de toute une population agricole vivant des anciens droits d'usage, lesquels permettaient aux non-possédants de se nourrir et d'entretenir du bétail, tout en fournissant une main-d'oeuvre saisonnière. Aussi, à la fin de l'Ancien Régime, le malaise est-il évident dans le monde paysan, aggravé par l'établissement en 1727 de la corvée royale destinée à fournir une main-d'oeuvre gratuite aux travaux de rénovation du réseau routier, et par la recherche, activement menée par les propriétaires bourgeois, des anciens droits tombés en désuétude (d'où la multitude de censiers et terriers rédigés à l'époque par des hommes de loi, assez nombreux pour avoir pu se grouper en une maîtrise, celle des feudistes, à laquelle appartint Gracchus Babeuf).

Le développement du commerce de l'argent
La bourgeoisie du XVIIIe siècle se caractérise aussi par un goût croissant pour la spéculation, stimulé par le système de Law (1716). Autant que le siècle des philosophes, le XVIIIe est celui des fermiers généraux, les uns et les autres ayant plus d'un rapport entre eux ; on sait que la marquise de Pompadour, de son nom Antoinette Poisson, femme et fille de financiers, est la protectrice des philosophes du temps. La Ferme générale, réorganisée en 1726, comporte quarante fermiers généraux, lesquels lèvent les impôts à leur guise en garantissant au Trésor un revenu annuel de 80 millions, qui sera progressivement augmenté pour atteindre 250 millions à la fin de l'Ancien Régime. Mais, entre-temps, la fortune de chacun des fermiers généraux - un Antoine Crozat, un Samuel Bernard - s'était accrue de façon beaucoup plus importante à proportion.
C'est enfin au XVIIIe siècle que se livrent les assauts décisifs contre la doctrine de l'Église touchant le prêt à intérêts. Turgot, entre autres, attaque cette doctrine, soutenue surtout par les membres du petit et moyen clergé. Par la lettre Vix pervenit adressée aux évêques d'Italie (1745), le pape Benoît XIV renouvelle certes les prohibitions traditionnelles contre l'usure, c'est-à-dire le prêt à intérêts, mais avec les correctifs qui permettent de distinguer entre prêt de consommation et capital productif. Étendues en 1836 à l'Église universelle par le pape Grégoire XVI, ces prohibitions n'ont jamais été annulées formellement, mais elles sont tombées en désuétude au cours du XIXe siècle, l'Église n'ayant plus abordé la question. Il est remarquable que la bulle de Grégoire XVI a été promulguée une dizaine d'années avant l'apparition du Manifeste du parti communiste de Karl Marx, proclamant lui aussi la non-productivité de l'argent. Les financiers prenaient exemple sur l'Angleterre où, les prohibitions contre l'usure ayant disparu avec la Réforme, l'escompte s'était développé sans entrave ; en France, Turgot fondera la Caisse d'escompte en 1776, et Necker la transformera en une banque générale.
La période qui s'étend de 1789 à 1830 marquera, pour la bourgeoisie, l'accès au pouvoir politique - en plusieurs étapes et avec, à certains moments, des reculs notables. Il reste que c'est un banquier, Laffitte, qui sera le premier président du Conseil, nommé par Louis-Philippe en 1830, prenant en main les destinées d'un pays qui aura été remanié selon les principes et les tendances de la bourgeoisie.

5. L'avènement politique de la bourgeoisie
À une dizaine d'exceptions près, les six cents députés du Tiers aux États généraux appartiennent à la moyenne ou petite robe ou à la bourgeoisie des négociants, propriétaires terriens et membres des professions libérales. La plupart des heurts révolutionnaires représentent l'affrontement entre la bourgeoisie d'affaires (Girondins), plus conservatrice, et celle des avocats et procureurs, plus doctrinaire, dont Robespierre, avocat d'Arras, est le porte-parole.

Le Code civil, condensé de l'idéologie bourgeoise
Les résultats positifs de la Révolution sur le plan des institutions françaises sont l'aboutissement de tendances qu'on avait pu voir évoluer durant l'Ancien Régime. La Révolution de 1789 a été définie comme l'avènement de la loi. Cette définition met l'accent sur sa conséquence la plus importante, modifiant les moeurs tant publiques que privées, et donc la vie quotidienne du pays tout entier. Le Code civil, promulgué le 21 mars 1804, par celui en qui on voit à juste titre le fils de la Révolution, Napoléon, est calqué sur la loi romaine, en particulier pour ce qui concerne la propriété, considérée désormais comme le droit d'user et d'abuser. Ce code, dont on a pu dire qu'il était " l'ensemble de la législation du capital " est muet sur la réglementation du travail et des salaires ; il consacre l'état de perpétuelle minorité auquel la femme s'était trouvée acheminée sous l'Ancien Régime, notamment depuis le XVIIe siècle. Il institue l'autorité absolue du père et du propriétaire et ne considère l'homme qu'en tant qu'individu, mettant d'avance obstacle à tout ce qui pouvait faire revivre un esprit d'association demeuré vivant même sous l'Ancien Régime.
Conformément à la disposition qui faisait tout dépendre de la loi émanant du pouvoir central est opérée une complète refonte de l'administration, portant à son point extrême la centralisation à laquelle on avait tendu pendant tout l'Ancien Régime. Cette organisation subsistera à travers tous les changements de régime ; elle consacre la suprématie administrative et politique de Paris, correspondant à une centralisation financière, les capitaux et plus tard les sièges sociaux s'y trouvant concentrés.

L'oppression par la liberté
Tous les citoyens étaient égaux en droit, mais seuls pouvaient exercer ces droits ceux qui jouissaient d'une certaine fortune. La Révolution avait en effet instauré le suffrage censitaire, distinguant entre citoyens actifs, seuls électeurs et éligibles, et citoyens passifs. D'autre part, aucune disposition n'avait été prise concernant le régime du travail et des salaires, sinon cette totale liberté préconisée depuis longtemps par les physiocrates et la bourgeoisie des philosophes comme des industriels. Seules quelques personnalités - Marat entre autres - avaient jeté un cri d'alarme lorsque, en 1791, la loi d'Allarde avait supprimé les maîtrises et jurandes, et la loi Le Chapelier les compagnonnages.
Au moment même où naissait en France, d'ailleurs assez timidement, la grande industrie, on allait voir les salaires comprimés jusqu'à l'extrême, le travail de la femme et de l'enfant exploité sans la moindre limitation. Ce n'est qu'en 1841 - sur la constatation alarmante faite par le baron Charles Dupin que, sur 10 000 conscrits venant des départements industriels, 8 980 devaient être réformés - que sera promulguée, après un an de discussions, la loi interdisant de faire travailler dans les fabriques " dangereuses ou insalubres " les enfants de moins de huit ans ! La loi prévoyait une durée de travail de huit heures pour les enfants de huit à douze ans, de douze heures ensuite ; encore divers amendements vinrent-ils sur ce point en restreindre la portée. Le corps d'inspecteurs du travail créé par la loi de 1841 n'allait être effectivement mis en place qu'en 1874. À cette même date, l'âge limite pour le travail de l'enfant sera fixé à douze ans. Ce n'est qu'en 1892 qu'une loi interdira le travail de nuit pour les femmes dans les usines ; la journée de travail à cette époque sera de dix heures au moins ; et le repos hebdomadaire ne sera imposé par la loi qu'en 1906.
C'est aussi pendant la période révolutionnaire que seront mises en place les deux institutions les plus importantes et les plus caractéristiques de la bourgeoisie française au XIXe siècle : la banque et l'Université.

La banque
La Banque de France est créée le 13 février 1800, c'est-à-dire trois mois après le coup d'État de Brumaire (9 nov. 1799). Des banquiers dont l'activité était déjà importante sous l'Ancien Régime : Mallet, Perrégaux, Lecouteulx de Canteleu, se trouvaient pourvus d'un instrument financier officiel dans l'État avec la création de cette Banque de France dont Lecouteulx devenait le président. À la banque étaient octroyés le monopole des billets de banque et les opérations d'escompte. L'État se contentait de nommer un gouverneur, tandis que l'administration de la banque était confiée à un conseil de régents nommés par les deux cents plus importants actionnaires. Parmi ces régents, on rencontre des noms de personnages importants dans l'activité économique du pays, comme celui des Suisses Delessert ou Hottinguer et plus tard Jacques Laffitte, successeur de Perrégaux. La Banque de France instituait dans l'État une " république de capitalistes " ; cette oligarchie financière devait manifester une permanence étonnante à travers les changements de régime : le banquier Mallet, ses petits-fils et arrière-petits-fils auront siégé au conseil de régence pendant près de 140 ans.
Le développement économique et financier au XIXe siècle se fait en plusieurs temps ; une première période d'expansion industrielle a lieu sous la Restauration, entre 1822 et 1826, avec l'introduction de la machine à vapeur, notamment dans les textiles, les mines, les sucreries, l'industrie métallurgique. Un progrès décisif se manifeste dans les transports sous la monarchie de Juillet avec la loi de 1842 organisant les chemins de fer par l'intermédiaire de compagnies concessionnaires. La presse commerciale naît à la même époque (1836, La Presse d'Émile de Girardin), et peu après la première agence de publicité organisée à Paris (Duveyrier, 1845). Le second Empire verra un nouvel essor de la bourgeoisie industrielle, soutenue par le mouvement saint-simonien qui infuse une sorte de mystique du progrès, notamment dans les domaines de la finance et de l'exploitation des techniques. En 1867, la loi sur les sociétés anonymes donne au capitalisme le caractère d'anonymat et d'irresponsabilité qui lui manquait encore ; dès 1866 avait été accordée la liberté du courtage favorisant les opérations en Bourse ; la spéculation sur les valeurs sera déclarée licite en 1885, de même que, l'année suivante, la liberté du taux de l'intérêt. L'activité financière se développe donc désormais sans contrôle, stimulée par l'afflux d'or en provenance du Nouveau Monde, puis d'Australie et d'Afrique du Sud.
Le second Empire aura vu successivement la création du Crédit foncier et du Crédit mobilier (Pereire), la multiplication des compagnies d'assurances, la naissance des grands magasins (Au Bon Marché d'Aristide Boucicaut, 1852), suivies bientôt d'une multitude d'initiatives du même genre. Pour 6 000 machines à vapeur en usage dans l'industrie française en 1848, on en comptera 28 000 en 1870.

L'Université
En 1870-1871, sous l'action d'Adolphe Thiers, dont la carrière politique avait commencé sous la monarchie de Juillet et repris, dans l'opposition, en 1863, s'instaure en France une " république conservatrice ". On assiste à l'avènement d'une bourgeoisie d'intellectuels, avocats, professeurs, fonctionnaires. Celle-ci se forme à l'Université fondée par Napoléon en 1806, monopole d'État, radicalement différente de l'institution autonome du même nom née aux temps féodaux. L'organisation de l'enseignement primaire (1880-1882) conduisant au brevet, parallèlement à l'enseignement secondaire menant au baccalauréat, crée d'avance une barrière entre l'instituteur et le professeur, fermant au premier l'accès à l'enseignement supérieur ; cette situation ne sera modifiée que très lentement au milieu du XXe siècle. Le souci est alors manifeste de créer une élite intellectuelle à laquelle sera réservée l'entrée dans les grands corps de la nation : Conseil d'État, Cour des comptes, inspection générale des Finances, diplomatie ; la création en 1872 de l'École des sciences morales et politiques par le saint-simonien Émile Boutmy correspondait à ce souci d'assurer le recrutement des hauts fonctionnaires dans les couches supérieures de la nation.

6. La République bourgeoise
La IIIe République sera fertile en changements de gouvernements et querelles de partis, sans que soient pourtant compromis les intérêts économiques et financiers de la bourgeoisie d'affaires. Il est remarquable en effet qu'une impulsion plus forte que par le passé a été donnée alors aux entreprises coloniales : conquête de l'Annam en 1882, du Tonkin et de Madagascar dès 1883, jusqu'à la conquête du Maroc commencée en 1911 ; semblable persistance dans la poursuite de buts militaires accentue l'impression d'une permanence dans la sauvegarde des intérêts financiers et économiques, soutenue par une administration demeurée stable en dépit des jeux de la politique et à travers eux. L'expansion coloniale est en effet le corollaire de l'expansion industrielle et commerciale (développement de l'aire du commerce, équipement des pays neufs). L'esclavage dans les colonies n'avait été supprimé en 1848 que pour être remplacé par le travail forcé qui, lui, ne prendra fin qu'en 1947.

Divers facteurs allaient concourir à une modification sensible du visage de la bourgeoisie au XXe siècle. Le droit de grève avait été reconnu aux ouvriers en 1864, et la loi de 1884, en permettant l'existence des syndicats, les munissait d'un organisme de défense. La fin du XIXe siècle voit la prolifération d'une petite bourgeoisie de " classes moyennes ", principalement de petits commerçants et de fonctionnaires. Un premier coup sérieux sera porté à la fortune bourgeoise avec l'établissement de l'impôt sur le revenu en 1914. Cette date marque le bouleversement complet apporté par la guerre dans l'équilibre européen ; par la suite, l'afflux des techniques nouvelles et l'exploitation de nouvelles sources d'énergie (pétrole, électricité) devaient influer sur les éléments de la puissance bourgeoise.
Plutôt que de possédants, la bourgeoisie d'aujourd'hui se compose de cadres salariés, de hauts techniciens, d'universitaires, de membres des professions libérales. Le mode de vie tendant à se niveler, il semble que l'on évolue vers un État où la répartition du confort matériel et de l'instruction ne serait plus l'apanage d'une classe, mais de tout un peuple. Aussi peut-on se demander avec certains historiens si les pays développés ne deviendraient pas collectivement bourgeois, face aux pays du Tiers Monde, lesquels n'ayant rien à offrir que leurs produits bruts (coton, caoutchouc, oléagineux) se trouveraient par rapport à l'Europe et à l'Amérique du Nord dans une situation comparable à celle du manoeuvrier du XIXe siècle ne disposant que de la force de ses bras par rapport aux chefs d'industrie.

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Commentaire de claudine quertinmont le 8 mars 2015 à 14:10

Très intéressant.  Soulève des questions auxquelles j'accordais parfois des réponses erronées.

Merci, pour ces informations.

Bon dimanche, Claudine.

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