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Terre Québec, la conscience d'un peuple aliéné par l'hégémonie anglo-saxonne

Terre Québec est un recueil poétique de Paul Chamberland (Canada/Québec, né en 1939), publié à Montréal à la Librairie Déom en 1964.

 

Au cours des années soixante, après la période de la «Révolution tranquille», le Québec s'enfièvre pour la revendication indépendantiste, tandis qu'éclosent divers mouvements politiques radicaux, dont le Front de libération du Québec (FLQ) qui ne répugne pas aux actions spectaculaires, voire violentes. C'est dans ce contexte militant que Paul Chamberland fonde avec quelques amis, en 1963, la revue Parti pris qui, dans la lignée de l'Hexagone de Gaston Miron, se donne pour but d'ancrer dans les mots la conscience recouvrée d'un peuple aliéné par l'hégémonie anglo-saxonne et de propager une littérature de combat. Terre Québec, qu'il publie l'année suivante, participe du même état d'esprit et fraternise avec les luttes révolutionnaires du tiers monde. Il s'agit, en effet, par la poésie, de contribuer à «fonder le pays»; il s'agit, par la parole, de manifester une appartenance; il s'agit, enfin et surtout, par le cri, de «raviver l'étincelle aux reins de tout un peuple enfin radiant l'espace de chemins guerriers».

 

Divisé en trois parties: «Terre Québec», «Femme quotidienne» et «Domaine de l'aveugle», le recueil rappelle d'abord le sort inacceptable de «tout un pays livré aux inquisiteurs aux marchands aux serres des Lois» et d'un peuple humilié et bâillonné qui «meurt aux lampadaires du silence».

Délaissant le «carrousel halluciné du pur poème» et brisant l'«image mur», le poète se dresse alors en «rebelle» pour faire entendre la «rumeur du sang bafoué au creux du fer et de la houille» et, par une «parole armée» appeler les siens à la révolte: «Mais nous dressons nos poings coupés / qu'ils saignent noirs sur le ciel cru / au claquant drapeau de la rage.»

 

Aux «geôles polaires» de l'oppression, il oppose violemment le «visage du feu d'où les peuples fiers et nus se forgent une raison un pays de seul cri né des liens fracturés», et «l'incendie d'être libres et d'épouser au long de ses mille blessures notre terre Québec».

A ses yeux, la femme aimée et la terre chérie se conjuguent en un même attachement et un même espoir de retour d'exil, d'enracinement et d'enfantement: «termine ô femme ma déroute qu'en toi j'élève ce pays au jour claquant du nom.» Parfois, cependant, il ne parvient pas à se déprendre des «traces de l'obscur»: alors, «le corps lui-même échappe» et «les caillots de la mémoire encombrent le regard qu'on devrait fiancer aux claires danseuses du feu»; alors est proche le silence:

 

 

je parle à l'orée du silence au seuil du labour inhumain

à la bouche de la terre et par le parfum nu de la mort

et ce n'est plus parler déjà que de nommer la nuit dans l'os.

 

 

Paul Chamberland se situe ici tout autant dans le compagnonnage de ses compatriotes _ Paul-Marie Lapointe, Yves Préfontaine ou, surtout, Gaston Miron qu'il cite à plusieurs reprises _ que des grands poètes révolutionnaires de notre siècle, de Césaire à Neruda, sans oublier Maïakovski qu'il interpelle dans "Ode au guerrier de la joie". Ainsi dédie-t-il "Deuil 4 juin 1963", qui est la date de l'arrestation de plusieurs militants indépendantistes, «aux camarades du FLQ victimes de la délation cet inutile glas». Pour lui, en effet, la poésie ne peut que s'armer lorsque vient le «temps de la haine», tandis que le poète, alors, doit se faire le porte-parole et le guide de son peuple sur la voie du refus: «Je suis le veilleur et la lampe», ou encore: «Je suis l'affiche d'où votre sang giclé camarades éclabousse la nuit des traîtres / et le petit matin des vengeances.» Si Terre Québec en appelle ainsi au combat, c'est que Chamberland conteste la fatalité du passé à laquelle il hurle un «non» total pour exhorter les siens à prendre en main leur futur et à construire l'«espace de vivre»:

 

car rien n'était écrit ne pleure pas la mort du Livre l'homme s'écrit à chaque jour et se rature dans la sueur et la guerre

et sans mémoire libre et nu à chaque jour il s'invente sur la page blanche du petit matin.

 

Le lyrisme exacerbé qui enflamme le recueil en des images tourmentées et violentes est déjà celui du visionnaire que manifesteront les ouvrages ultérieurs. Amples et incantatoires, ses poèmes recourent à l'interpellation et à l'invective, s'exaltent et se gonflent de colère, s'emparent de mots drus et se ressourcent à l'élémentaire afin de dire, du «je» sentinelle au «nous» collectif, le «feu de vivre sous le bâillon», et de rendre un regard à l'aveugle. Pourtant, il arrive que l'innommable les menace et les traverse d'une tension ontologique. Les mots alors se creusent, se raréfient, cèdent de la place au blanc, la syntaxe se disloque et l'«homme solaire» s'enfonce dans la nuit «pour avoir désiré la chose dans le verbe et le dieu dans la chose».

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