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« Pour une autre stratégie afin de sauver la vieille médina » - Noureddine Louhal, écrivain, auteur de « Chroniques algéroises, La Casbah »

S’bah El Kheir Âalikoum mes ami(e)s ( Bonjour) ! N’harkoum Mabrouk (Bonne journée)! Le bon vieux temps dit d’un autre « ton »! En l’occurrence celui de la tonicité du verbe qu’on a choisi de concert avec mon ami, le journaliste Amine Goutali du quotidien « Horizon » pour dire  toute la détresse des Casbadjis[1]. Et à y penser, à l’intonation de l’écho qui n’a reçu cependant aucun autre « écho » de la part de l’autorité en charge de la rénovation de ce site historique, j’ai plaisir à me remémorer cette  aventure humaine que j’ai vécue à battre le pavé à la Casbah avec mon ami Amine Goutali lors d’un reportage dans ce site classé au patrimoine mondial de l’Unesco en 1992. Autant de délices que j’ai plaisir à vous convier à lire, histoire d’humaniser cette funeste période d’isolement (Confinement) qui  fera sans doute date dans la mémoire collective. Bonne lecture et excellente journée. Alger, Louhal Nourreddine, le 14 septembre 2020.

[1] Habitant de La Casbah

Autre décision courageuse, outrepasser les lenteurs qu'engendrent les clauses du code des marchés publics, qui ont tendance à précipiter le monument dans la déliquescence. Réagissant à la décision du ministre de la Culture, de transférer le dossier de la réhabilitation de La Casbah à la wilaya[1] d'Alger, l'écrivain-romancier Louhal Nourreddine, digne fils de la vieille médina- à laquelle il a consacré toute une œuvre- estime que La Casbah requiert d'avoir un interlocuteur unique et de faire place nette de toute une pléiade d'opérateurs budgétivores.

 

Horizon : Comment estimez-vous la décision du ministère de la Culture de rétrocéder l'épineux dossier de réhabilitation de la Casbah à la wilaya d'Alger ?

Louhal Nourreddine : Pour qu'elle soit judicieuse, la décision est d'autant pertinente, voire rationnelle ! D'ailleurs, ce n'est qu'un juste retour des choses qui progressaient si bien, du temps où la tâche de sauvegarde de La Casbah relevait des compétences de la cellule fonctionnelle de réhabilitation et de la gestion urbaine de La Casbah, qui a été créée le 3 janvier 2001 par un arrêté de la wilaya d'Alger. Pour ce qu'est du palmarès, la cellule s'enorgueillit de la mise en valeur de « Dar Essouf » (La maison des laines) qui abrite le siège de l'école nationale de conservation et de restauration des biens culturels, sis à la « z'niqa[2] »  des frères-Mohamed-Ahmed-Mechri (ex-Henri-Klein[3]), grâce à une poignée d'ingénieurs de l'école algérienne et au savoir-faire d'opérateurs locaux, dont l'Entreprise communale de Bab El Oued, qui s'était également illustrée à Dar Mustapha-Pacha en termes de prise en charge efficiente en matière de restauration et de confortement de l'actuel musée public national de l'enluminure, de la miniature et de la calligraphie.

Se voulant efficace, l'Entreprise communale de Bab El Oued, et de concert avec un staff technique restreint, avait satisfait à ses obligations contractuelles, notamment pour ce qui est des travaux préparatoires, de consolidation et la phase des tâches de restauration qui ont abouti à la livraison de ces monuments au mois de juin 2005. Outre cela, la cellule avait procédé à l'embellissement du mausolée du saint homme Sidi Abderrahmane Ethâalibi et des « Dahir[4] » de Sidi Ouali Dada et de Sidi Mansour, grâce à deux bureaux d'études qui supervisaient deux entreprises qui avaient fait leurs preuves dans la restauration du mausolée de Sidi Boumediene à Tlemcen. Seulement, l'œuvre de la cellule à laquelle l'ancien wali[5] délégué de Bab El Oued, avait apporté sa contribution, fut stoppée net dans son élan et le staff fut prié d'évacuer le siège qui était situé en face des vestiges du café des sports à Zoudj-Aïoune[6] dans la Basse-Casbah.

 -La phase de réhabilitation s'est avérée tatillonne et le chantier n'a pas encore dépassé le stade des travaux d'urgence... Quelles sont les raisons de cette situation ?

De nos jours et depuis l'adoption en 2012 du plan permanent de sauvegarde et de mise en valeur, la vieille médina vit au rythme du cérémonial de sa Journée nationale, qui coïncide chaque année avec le 23 février. Et, au lieu qu'elle soit une rencontre « bilan », afin d'estimer ce qui a été fait ou se préoccuper sur le reste à réaliser, au contraire, la Journée de La Casbah prend l'aspect d'un rendez-vous... convivial. Sinon, qu'elle se folklorise pour faire le tour des « z'niqat » dépavées de la vieille médina. Du reste, la Journée de La Casbah n'est rien d'autre qu'une opportunité d'accolades entre d'anciens « ouled el houma[7] », qu'à l'ambition de mettre un terme à l'effarante phase d'écroulement de douerate[8]. C'est le cas de Djamâa El Barani (Mosquée de l'étranger) sis sous les fortifications de Dar Essoltane[9], sur l'avenue Taleb-Mohamed à Bab Djedid. Donc, La Casbah ne tient qu'aux « béquilles » qu'il va falloir suppléer à l'aide de travaux de confortement. Seulement, les modalités du choix de l'opérateur et de l'ouverture de chantiers obéissent à la lenteur des dispositions du code des marchés publics, en dépit de l'urgence et de la spécificité des travaux liés à un ouvrage digne de durer dans le temps. Au demeurant, l'urgence est à la restauration des « z'niqat » Malaïka-Benaïssa (ex-Caton), l'îlot de Sidi-Abdellah ainsi que la venelle Brahim-Fateh, qui sont perpendiculaires à la rue Amara-Ali dit Ali La Pointe et qui menacent ruine. Autant dire que le péril est au coin de toutes les z'niqat, notamment au « sabat » (voûtain) Abencerage, où l'écheveau d'étais augure du pire. Et comme si le lot d'éboulis ne suffisait pas au malheur des Casbadjis, voilà que la culture de l'oubli s'en mêle et efface la plaque commémorative rivée au fronton des vestiges de la douera 9, rue de Thèbes, en hommage aux victimes de l'abject attentat qu'avaient perpétré, toute honte bue, par les Ultras français d'Algérie en ce funeste soir du 10 août 1956 durant la guerre d'Algérie.

 -Que faut-il faire justement pour sauver ce pan entier de notre identité des affres de l'oubli ?

Sachez qu'en guise de reconstruction à l'identique, le « darbouz », ou la rampe du « Foqani » (palier supérieur) en bois des douerate, a été remplacé par une hideuse murette en briques. Les cas sont d'autant réels à Bir Djebah[10] et sur la terrasse de la Gariba[11] de la rue Ouchfoun-Mustapha où les malfaçons témoignent de l'indigence d'un savoir-faire que nos maçons ne maîtrisent pas. D'où l'urgence d'intensifier les sessions de formation pour la promotion d'ouvriers spécialisés dans le confortement du vieux bâti et de sélectionner les entreprises performantes, titulaires d'authentiques références en matière de restauration de sites et de monuments historiques. Autre décision courageuse, outrepasser les lenteurs qu'engendrent les clauses du code des marchés publics, qui ont tendance à précipiter le monument dans la déliquescence. Tout bien considéré et eu égard à sa notoriété universelle, La Casbah requiert une volonté politique de sauvegarde de la dimension d'un plan « Marshall ». Pour y parvenir, le mieux est d'avoir un interlocuteur unique et de faire place nette de toute une pléiade d'opérateurs budgétivores, à l'instar de l'Ogbec et de l'Agence de sauvegarde qui s'emmêlent les outils sur le terrain de leurs prérogatives. Ce n'est qu'à cette condition que l'on sauvera ce qui reste à sauver d'une perle méditerranéenne, qui reste l'excellent alibi à l'accession d'un logement, car à l'usure du temps s'est ajoutée aussi la main de l'homme, qui détruit sciemment une douera[12] qui n'est pas la sienne, pour y être relogé.

-Comment rendre son attrait touristique à la vieille médina ?

Jadis, La Casbah vivait de l'art de ses artisans, créateurs d'emploi et de richesse et mettaient ainsi de l'ambiance dans les venelles qui ne désemplissaient pas de visiteurs occasionnels et de touristes d'ici et d'ailleurs. Alors, et pour insuffler de la vie à La Casbah, le mieux est de tendre la main à la corporation d'artisans qui se comptent aujourd'hui sur les doigts d'une main, eu égard à la cherté des matériaux et de l'impôt.

En effet, la gérance d'une ébénisterie d'art, ou d'une dinanderie, nécessite de coûteux frais divers de gestion, puisqu'en plus de l'onéreux coût du bois, il y a aussi l'impôt annuel forfaitaire fixé auparavant à 5.000 DA et qui a été revu à la hausse, soit à 10.000 DA, eu égard aux dernières mesures d'austérité. Donc, cela s'en ressent sur la capacité de ces artisans à subvenir aux charges de leur couverture sociale. Il y a eu en 1979 l'abrogation de la carte d'artisan intitulée « Rasma El Aslia ». C'est dire la nécessité qu'il y a à rendre l'investissement attractif afin d'encourager l'artisan à aller de l'avant et à assurer une relève à même d'insuffler de la vie à la Casbah. Qu'on se le dise.

Propos recueillis par Amine  Goutali et Publié dans le quotidien national « Horizons » du 13 septembre 2016.

[1] Équivalent de préfecture

[2] Rue.

[3] L’instituteur français Henri Klein (1864-1939) est le fondateur du « Comité du vieil Alger ». Soucieux de la préservation des sites, monuments et vestiges du passé d’Alger, il avait crée aussi la revue intitulée « Feuillets d’El-Djazaïr » en 1905 afin de contribuer à « la recherche de tous les éléments de nature à éclairer l'histoire d'Alger et la défense de sa richesse patrimoniale.» C’était là sa stratégie pour dénoncer les mutilations que l'administration coloniale assénait à l’esthétique architectural d'Alger.

[4] Mausolée

[5] Sous-préfet

[6] Les deux fontaines, disparues de nos jours.

[7] Les anciens de quartiers.

[8] Bâtisses traditionnelles.

[9] Le palais royal

[10] Puits de l’apiculteur

[11] L’étrangère

[12] Douera est le singulier de douerat (pluriel).

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Commentaire de Robert Paul le 14 septembre 2020 à 19:21

Faire mémoire pour combattre la culture de l'oubli  est une honorable et précieuse démarche que je salue

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