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"Les ruines" de Volney: génie des tombeaux et cendres des peuples

Ruines de Palmyre

"Les ruines ou Méditations sur les révolutions des empires" est un ouvrage philosophique de C. F. Volney, pseudonyme de Constantin François Chassebeuf (1757-1820), publié sous le nom de M. Volney, député à l'Assemblée nationale de 1789, à Paris chez Desenne-Volland-Plassan en 1791.

 

Déjà connu par son Voyage en Égypte et en Syrie (1787), Volney, disciple des Philosophes, pamphlétaire dans la Sentinelle du peuple de Rennes (1788), connaît une immense célébrité européenne avec ce livre où se mêlent décor antique, souvenirs du périple en Orient, digressions philosophiques, dénonciation de l'obscurantisme et apologie du déisme opposé à l'intolérance. Réflexion sur la philosophie de l'Histoire et la politique, les Ruines s'imposent aussi par des pages emblématiques du premier romantisme français.

Si l'Avertissement indique que le projet du livre, fruit «d'un amour réfléchi de l'ordre et de l'humanité», remonte à «près de dix ans», et le situe dans une période où les «vérités morales» doivent freiner les passions, l'invocation initiale (1) salue les «ruines solitaires, tombeaux saints, murs silencieux». Organisé en vingt-quatre chapitres, l'ouvrage commence par une rêverie devant les ruines de Palmyre (2) qui le rattache au Voyage. Plongé dans une «mélancolie profonde», le narrateur voit apparaître un fantôme, le Génie des tombeaux (3). Un dialogue s'installe et, entraînant le narrateur dans les airs, le Génie dégage le sens de l'univers, de la condition humaine et de l'histoire des sociétés (4-11). Contemplant l'horrible spectacle d'une guerre (12), les interlocuteurs débattent du progrès (13-14), et de la Révolution française (15-18). Se déploie alors une vision utopique où l'«Assemblée générale des Peuples» entend s'opposer les tenants des religions et «l'orateur des hommes» qui recherche «l'origine et la filiation des idées religieuses» (19-23). Les législateurs enfin concluent qu'il faut «ôter tout effet civil aux opinions théologiques et religieuses», et entreprennent de développer «les lois sur lesquelles la Nature elle-même a fondé son bonheur» (24).

 

Livre complexe, les Ruines, ancrées dans l'expérience de leur auteur, se présentent comme une apocalypse rationaliste. A la prose poétique du préambule, «aux planes rives de l'Euphrate» succède un style d'inspiration biblique chargé de toutes les séductions de la rhétorique, tantôt didactique, tantôt «inspirée». Célébration d'une ère nouvelle, l'ouvrage entend démystifier aux yeux des hommes les causes de leur misère millénaire, qui les ont incités à créer des religions. L'Histoire se définit comme une suite d'obstacles placés sur le chemin de la perfectibilité. Régi par des lois naturelles, l'homme, être sensible, a fondé la société selon des «mobiles simples et puissants» qui le firent s'élever au-dessus de l'état sauvage: l'amour de soi, le désir de bien-être, l'aversion pour la douleur. Ces thèses, héritées de d'Holbach et d'Helvétius, interprètent la suite de l'évolution historique comme le produit de la cupidité, qui inspire le despotisme, et de l'ignorance, qui explique la soumission des faibles à la tyrannie et à l'imposture religieuse. Contre ces illusions tragiques, la morale, «science physique, composée, il est vrai, d'éléments compliqués dans leur jeu, mais simples et invariables dans leur nature», permet l'avènement des Lumières, grâce auxquelles les hommes pourront construire rationnellement des sociétés où règneront égalité, justice et liberté.

 

Partie essentielle du texte, les chapitres 21 à 23 développent en une monstrueuse litanie les billevesées métaphysiques qui encombrèrent et obèrent toujours l'esprit humain au long des siècles de ténèbres, dont ces pages écrivent la légende noire. Tyrans confondus, prêtres avouant leur imposture en se traitant mutuellement de menteurs, abusant tous de la crédulité des nations ignorantes pour les subjuguer: ce triomphe philosophique ne peut pourtant vaincre l'impression funèbre que les mélancoliques pages inaugurales laissent planer. «Ah! malheur à l'homme, dis-je dans ma douleur! une aveugle fatalité se joue de sa destinée!» Tout en proclamant une foi optimiste dans le progrès des esprits, les Ruines conservent l'aura de leur titre. Du passé fondateur, il ne reste que la «cendre des peuples».

 

Mais une telle lecture occulte le véritable projet de Volney qui annonce explicitement une suite, le texte s'achevant par «Fin de la première partie ou des Ruines». Publiée en 1793, la Loi naturelle ou Catéchisme du citoyen français apparaît comme la seconde partie, que les Oeuvres complètes feront succéder aux Ruines. Volney y exprime son athéisme, y expose un système proche du stoïcisme et s'y montre comme l'un des fondateurs les plus rigoureux de l'idéal de laïcité. A ce cadre éthique où se définit l'homme éclairé et maîtrisant les lois de son être individuel et social, les Leçons d'Histoire données à l'École normale en 1795 (publiées en 1826) apportent leur scepticisme quant aux enseignements de cette pseudo-science et leurs perspectives sociologiques qui permettraient d'envisager les civilisations comme des organismes vivants. Volney restitue alors à l'humanité son environnement, que l'édification d'un homme nouveau avait réduit à la longue succession de ses errements.

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