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Les Mélanges du Prince de Ligne, l’Europe des Lumières de 1795 à 1811

Charles-Joseph, prince de Ligne, membre de la loge bruxelloise l'Heureuse Rencontre, gravure par Antoine Cardon membre de la loge bruxelloise de l'Union.

Grand aristocrate, familier des princes de l'Europe entière, voyageur infatigable, militaire, diplomate et homme de lettres à ses heures, le prince de Ligne est un éminent représentant de l'Europe des Lumières. Son oeuvre intéresse peut-être moins aujourd'hui par sa valeur proprement littéraire que par le coup d'oeil sociologique qu'elle propose. Elle nous fait entrer par la petite porte dans l'Histoire, nous met dans l'intimité des Grands dont elle brosse de saisissants portraits, recueille les confidences ou relate les conversations. Sans prétendre dresser un tableau complexe ou complet de la vie politique de son temps, le prince de Ligne procède par petites touches réalistes, tour à tour pragmatiques ou faussement naïves. Il aime le va-et-vient de la fable à l'Histoire et ne néglige pas la légende, mais il éclaire aussi les destinées des nations par la psychologie de leurs souverains. Ses commérages sont ceux d'un homme public choyé et admiré, malicieux mais nullement arrogant. A l'automne de sa vie, quand l'horizon politique de l'Europe s'assombrit, exilé et privé de ressources par la Révolution, il songe enfin à publier les milliers de feuillets accumulés pendant de nombreuses années, somme hétérogène et indigeste où le pire côtoie le meilleur.

Le prince de Ligne a pratiqué tous les genres: le théâtre, avec des tragédies (un Don Carlos d'après Schiller, un Saül d'après Alfieri), des comédies de salon (les Embarras, les Enlèvements), des proverbes, une comédie mêlée d'ariettes (Colette et Lucas), des opéras-comiques (Céphalide, Diane et Endimion); les écrits théoriques, comme son Mémoire sur les Juifs (1797), ou ses réflexions sur le genre dramatique dans les Lettres à Eugénie sur les spectacles (publiées en 1774; remaniées en 1796, elles deviendront les Lettres à Eulalie); le roman (Mémoire sur le comte de Bonneval, les Lettres de Fédor à Alphonsine), ou le conte licencieux (Contes immoraux ou Conversations sur Bélial, 1801); le traité de tactique militaire. Il produisit encore une méditation autobiographique (Mes écarts ou ma tête en liberté, 1796), ainsi qu'une belle réflexion sur l'art des jardins (Coup d'oeil sur Beloeil et sur une grande partie des jardins de l'Europe, publié en 1781, remanié en 1807 sous le titre de Mon refuge ou Satire sur les abus des jardins modernes, et complété par de touchants Adieux à Beloeil).

Dans cet ensemble touffu, dont certains éléments furent publiés à part, on peut choisir de retenir quelques ouvrages. Les Contes immoraux tentent maladroitement de concilier cynisme et philosophie chrétienne. Le Coup d'oeil sur Beloeil, est un art des jardins sensible et philosophe, où l'auteur cherche à parler à l'âme autant qu'aux yeux: le jardin, concentré des beautés de la nature et des aspirations contradictoires de l'esprit humain, doit décliner «tous les sentiments, toutes les émotions d'une âme sensible». La correspondance (notamment les Lettres à la marquise de Coigny, qui relatent un mémorable voyage en Crimée aux côtés de Catherine de Russie) et les Conversations avec Voltaire et Rousseau, ainsi que les portraits, sont parmi les meilleurs morceaux. On aura compris qu'un tel ensemble ne se laisse véritablement apprécier que sous la forme de recueils et d'extraits. C'est d'ailleurs ce qu'avait fort bien saisi Mme de Staël qui sera la première à en proposer une anthologie (Lettres et Pensées, 1809).

Les Mélanges du prince de Ligne sont donc littéraires autant que «sentimentaires», et il utilise à dessein ce néologisme (à la suite de Carmontelle et de Laclos), exprimant à la fois un «sentiment de sensibilité» et un «sentiment d'opinion». Car il témoigne d'une réelle sensibilité sous des apparences mondaines de légèreté et d'insouciance, et sa frivolité (indiscutable) est finalement travaillée par une secrète inquiétude: «Sans pleurer sur l'humanité, sans aimer ni haïr trop les hommes, puisque haïr est fatigant, je ne suis pas plus content d'eux que je le suis de moi» (Lettres à la marquise de Coigny). Cette inquiétude se manifeste au premier chef par une mobilité exubérante. Le prince de Ligne a traversé l'Europe de long en large, au gré de ses campagnes militaires, de ses missions diplomatiques ou de ses désirs. Partout, il écrit, griffonne, prend des notes et fixe le mouvement d'une pensée furtive et excentrique. De là une plume qui court après tous les sujets, dans un vagabondage littéraire qui ne manque pas de décousu. De là, aussi, une oeuvre fragmentaire, dont il souligne d'ailleurs la «poétique»: «Les pensées détachées sont le genre le plus facile pour un homme d'esprit; mais, comme tout ce qui est facile cela exige d'autant plus de valeur réelle» (Pensées diverses). Derrière la fanfaronnade d'un aristocrate pour qui prendre la plume est avant tout un délassement, on retrouve également un des modes d'expression privilégiés des moralistes et sa prédilection pour le genre bref si souvent remarquée. Chez cet observateur lucide de lui-même et des autres, l'essentiel de l'enquête porte sur la différence de l'être et du paraître: «Je travaille trop pour la galerie», dit-il de lui-même. Son style est celui de la langue orale, dont il emprunte le naturel et la négligence, jusqu'à la parataxe. Toujours mordant, il abhorre la pédanterie et surprend par son effronterie autant que par son franc-parler. Si le texte vise le plus souvent à produire sa propre mythologie de «l'homme heureux», il nous séduit infiniment par les revers d'un hédonisme qui vacille quelquefois, par cette superficialité avec laquelle il joue, et qu'il ne désavoue jamais. Le meilleur de cette oeuvre est donc d'abord dans quelques morceaux de bravoure, dans une désinvolture aux effets soigneusement calculés.

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Commentaire de Paul Mayeur le 29 juin 2010 à 12:14
Pour ce qui est de l'art des jardins, c'est Charles-Joseph de Ligne qui disait "je veux devant mon château des parcs qui ressemblent à des forêts et des forêts qui ressemblent à des parcs". Devant le château, se succèdent ainsi le "petit parc" avec son étang et des allées bien ordonnées qui se rejoignent harmonieusement à la statue de Neptune qui fait le pendant au château, le "grand parc" qui est une forêt mais avec des allées bien ordonnées qui se rejoignent d'un côté aussi à la statue de Neptune et de l'autre côté à un étang plus sauvage appelé "la canarderie ou canardière" et enfin, la forêt de Beloeil avec sa grande allée qui conduit le visiteur aux pavillons (aujourd'hui vandalisés) qui se trouvent au bout de la forêt. Du château aux pavillons, il y a 3 km. De nos jours, le tout est encore une merveille.

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