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En 1935, Louis Guilloux publie « Le sang noir ». On pourrait penser que Cripure, le héros de ce roman, n'est qu'un vieil homme au coeur débordant de haine et qui, dans son impuissance, rêve d'épouvantables vengeances. S'il n'est que cela, comment expliquer l'émotion, la sympathie, l'admiration que sa tragique figure éveille? Qui est-il? un martyr, un génie, un fou, un être brisé par la souffrance, un révolté, un saint? Il est laid, ridicule, sale avare, lâche, hypocrite, mais il est aussi capable d'extrême courage, d'attaquer tous les conformismes, de se battre, de risquer sa vie, d'être désespérément fidèle au souvenir de la seule femme qu'il ait aimée et qui a trahi son amour. On ne peut pas définir Cripure. Dès les premières pages du livre, il s'empare du lecteur, le fascine sans qu'il puisse démêler la part de la haine et la part de l'amour dans son regard captif. Le vrai nom de Cripure est Merlin, mais les élèves du lycée déshérité où il enseigne la philosophie lui ont donné ce sobriquet de Cripure (à cause de la "Critique de la raison pure" que ses élèves appellent "la Cripure de la raison tique"). Dans son dos ils scandent: "Crip... Crip... Cripure!". Bien plus, ces potaches le torturent de mille manières, par exemple en dévissant les roues de sa bicyclette. Depuis longtemps il n'a plus aucune autorité. Le drame est plus grand: ses collègues le détestent, le calomnient. Toute la population rit de lui. Quand on le croise on se touche le front: il est fou! En vérité son comportement peut le laisser croire. Il y a son allure d'abord, cette peau de bique qu'il porte en toutes saisons, son gilet taché. Il y a son regard inquiétant; il y a ses pieds immenses dans lesquels il s'empêtre: il y a enfin sa déchéance sociale: ce professeur est marié à une virago "ramassée" à Marseille, ignoble gothon au coeur généreux peut-être mais qu'il n'apparaît pas tant la vulgarité le cache. La société peut-être pardonnerait et baptiserait tout cela originalité. Mais Cripure est prodigieusement intelligent -au point qu'on pense à lui parfois comme à un Monsieur Teste affronté à l'univers réel et non plus au monde abstrait dans lequel Valéry plaça le sien, comme aussi Monsieur Ouine de Bernanos. Son intelligence a le dangereux pouvoir de rendre manifestes tous les ridicules et la bêtise. Il est dangereux. On se moque de lui parce qu'on le craint. Un jour pourtant, un choc va se produire. Du fond de sa détresse, Cripure sera soulevé, révélé par la révolte. Lui le faible, le craintif, trouvera le courage fou de provoquer la bêtise et l'absurdité générales incarnées dans un autre professeur, Nabucet. Au cours d'une scène d'une violence inouïe, il va entamer le combat qui le mènera à la mort, mort grotesque et tout ensemble grandiose que Louis Guilloux nous décrit avec un incroyable talent de peintre fantastique. Vision inoubliable que celle du cadavre de Cripure conduit tout le long des rues, dans un antique fiacre d'où dépassent et se balancent ses grandes jambes avec, tout autour, la foule stupide qui se presse et qui répète, terrifiée l'incroyable nouvellle: "C'est Cripure! Cripure est mort!".

Le "sang noir", lors de sa publication, portait cette bande désespérée: "La vérité de cette vie, ce n'est pas qu'on meurt, c'est qu'on meurt volé." Les plus méprisables créatures de ce roman, aux yeux de leur auteur, ont une excuse dans la souffrance de vivre. Et cependant, le livre tendu et déchirant qui mêle à des fantoches misérables des créatures d' exil et de défaite, se situe au-delà du désespoir ou de l' espoir. Nous sommes avec lui au coeur de ces terres inconnues que les grands romanciers russes ont tenté d'explorer. Les êtres y courent à leur fin, à la fois solitaires et confondus, identiques et irremplaçables. Placés au-delà de la justification, ils se détachent alors avec la puissance de la vie, assez semblables à nous pour que nous les reconnaissions, mais portés au-dessus de nous, agrandis par la souffrance qui fixe leurs attitudes dans la mémoire du lecteur et les rend exemplaires: ce sont les grandes images de la compassion.

Voilà le grand art de Guilloux qui n'utilise la misère de tous les jours que pour mieux éclairer la douleur du monde. Il pousse ses personnages jusqu'au type universel, mais en les faisant d'abord passer par la réalité la plus humble. "Le sang noir", tenu par Gide pour l'un des tous premiers romans de ce siècle, justifie pleinement ce jugement. Outre la chaleur et la vérité humaine qui s'en dégagent, outre les pages d'une exceptionnelle beauté dramatique, il y a dans ce livre des énigmes que l'on sent essentielles et qu'inlassablement on interroge. Qui dira pourquoi Cripure se suicide? Est-ce par folie, pour tuer l'être infernal qui s'agite en lui? est-ce par désespoir ou parce que ainsi seulement viendront le repos et la paix? Peut-être se tue-t-il pour retrouver sa dignité perdue et nous donner la conscience de la nôtre, à nous qui sommes ses frères. Mais le personnage de Cripure, s'il est d'une importance extrême, ne résume pas tout l'intérêt de ce roman, qui dresse par ailleurs un tableau obsédant de l'atmosphère de la Grande Guerre, de l'écroulement des valeurs bourgeoises et de cette mort absurde à laquelle toute la jeunesse d'alors se sentait inutilement promise. Malraux a d'ailleurs souligné: "La mort, immédiate et lente, celle des soldats tués ou celle de Cripure... La mort est le personnage principal du "Sang noir". C'est d'elle qu'il tire malgré son désordre son étonnante unité... Elle qui permet à l'auteur...de chuchoter tout au long du livre sa vérité tâtonnante, sa vérité à la fois indignée et désespérée d'aveugle: "Les hommes ne sont pas au niveau de leur douleur - Les hommes ne sont pas dignes de leur mort"... car il y a dans ce livre l'éternelle rancune, contre le réel, du poète que la nature de son talent contraint à s'exprimer non par le lyrisme, mais par le réel même."

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