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Le pur et l'impur: «Notre infini était tellement pur que je n'avais jamais pensé à la mort»

"Le pur et l'impur" est un essai de Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette (1873-1954), publié à Paris dans Gringoire du 4 décembre 1931 au 1er janvier 1932, et en volume sous le titre Ces plaisirs aux Éditions Ferenczi en 1932. Le titre actuel est celui d'une version augmentée, parue aux Armes de France en 1941.

 

Commencé dès 1930, cet essai est, avec Chéri, le seul ouvrage auquel Colette, très sévère à son propre égard, vouait une véritable estime. Il connut, lors de la parution en revue, des difficultés semblables à celles qui advinrent au Blé en herbe: Bunau-Varilla, le directeur de Gringoire, suspendit, sous la pression de ses lecteurs scandalisés par le caractère immoral, selon eux, de l'oeuvre, la publication de Ces plaisirs après le quatrième chapitre.

 

Le Pur et l'Impur est une méditation, abondamment agrémentée d'exemples, sur le plaisir amoureux. A travers portraits, dialogues, anecdotes et souvenirs, Colette propose une réflexion sur le désir, la jouissance et l'amour tels que les vivent - différemment - l'homme et la femme. Le livre s'ouvre sur l'énigmatique et attachante figure de Charlotte, rencontrée, en compagnie de son très jeune amant, dans une fumerie d'opium. Puis avec le vieux séducteur Damien, Colette s'interroge ensuite sur Don Juan, et se livre à un long examen des amours saphiques. Elle puise pour cela dans ses propres souvenirs - ceux de la période de sa liaison avec Missy, la duchesse de Morny - et s'attarde à décrire deux figures connues, celle de la Chevalière et celle de la poétesse Renée Vivien. Elle évoque aussi, notamment à l'aide du journal tenu par l'une d'entre elles, la vie des demoiselles de Llangollen, deux jeunes filles de l'aristocratie anglaise qui, au siècle dernier, s'enfuirent de chez elles pour partager, durant cinquante ans, une tendre et paisible existence. L'écrivain dépeint ensuite l'homosexualité masculine, radicalement différente des amours de Lesbos. L'ouvrage, après avoir étudié les rouages de la jalousie, se termine par un dernier hommage aux amours secrètes et pures des demoiselles de Llangollen.

 

Avec le Pur et l'Impur, Colette prétend «verser au trésor de la connaissance des sens une contribution personnelle». Sa réflexion s'étaie sur une expérience personnelle puisée dans la vie ou dans les livres, et que l'auteur évoque à l'aide de récits pittoresques, plaisants et émouvants, exemples destinés à illustrer la démonstration et à convaincre. Ils confèrent à cet ouvrage un tour concret qui en constitue le charme mais en approfondit aussi le sens: Colette cherche moins à proposer des vérités universelles et figées qu'à étudier les méandres mystérieux et complexes du comportement humain.

 

Pudique et vrai, ce livre, qui «tristement parlera du plaisir», sait faire fi des préjugés mais évite toujours l'écueil de la complaisance et du voyeurisme. Au fond, n'en déplaise aux pudibonds et obtus lecteurs de Gringoire, le Pur et l'Impur est un ouvrage très moral. Colette y présente moins le plaisir comme une fin en soi que comme une quête de la plénitude et du bonheur, en somme du véritable amour. Ainsi, Charlotte, qui feint le plaisir avec son jeune amant, fait preuve d'une abnégation et d'une délicatesse amoureuses exemplaires: rien de pervers dans cette attitude mais, au contraire, un tact et une tendresse extrêmes. De même, c'est comme malgré elle que la Chevalière inspire aux femmes le désir, car «la séduction qui émane d'un être au sexe incertain est puissante». «Ce qui me manque ne se trouve pas en le cherchant», confie-t-elle à l'amante dont «la petite main impure» veut l'entraîner vers le plaisir.

 

C'est cette soif d'un absolu encore à découvrir qui transmue l'impureté en pureté. Le Pur et l'Impur n'est ni un traité ni un plaidoyer mais véritablement un essai, au sens où l'entendait déjà Montaigne, c'est-à-dire le fruit des expériences d'une vie ainsi qu'une quête de la sagesse qui ne s'immobilise pas sur des certitudes définitives. Au terme de ses analyses, Colette, qui a contribué à lever certains préjugés à l'égard d'attitudes trop vite taxées d'«impures», avoue humblement que le pur, entrevu, demeure encore hors d'atteinte. Après avoir cité ces mots de l'une des demoiselles de Llangollen qui vient de perdre son amie - «Notre infini était tellement pur que je n'avais jamais pensé à la mort» -, elle laisse son livre ouvert sur une poétique aporie: «Le mot "pur" ne m'a pas découvert son sens intelligible. Je n'en suis qu'à étancher une soif optique de pureté dans les transparences qui l'évoquent, dans les bulles, l'eau massive, et les sites imaginaires retranchés, hors d'atteinte, au sein d'un épais cristal.»

 

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Commentaire de Solen LEMONNIER le 10 novembre 2012 à 20:30

Je rejoins l'avis de Joëlle Diehl et vous remercie Monsieur Robert Paul .
Les "Claudine " ne me quittent pas et ce "Pur et cet impur " me tente beaucoup .

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