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Le jardin aux nénuphars

Le ciel n’est pas toujours bleu. Il a lui aussi ses caprices: tantôt gris, tantôt plein de cumulus ou de nimbus, tantôt blanc, tantôt noir, surtout quand la neige blanche tombe du ciel. Si le lac est clair, c’est uniquement parce que le ciel est bleu. Seul le lac de pierre reste insensible aux changements du ciel.
Le lac de pierre fondait toujours depuis ce jour d’octobre, quand le petit poisson doré avait commencé à le serrer entre ses petites nageoires brulantes. Goutte par goutte, l’eau s’accumulait chaude dans le creux de la montagne. Là, depuis longtemps, les cheveux blancs-dorés de Tissa avaient formé une majestueuse cascade, avant qu’ils ne soient tués par le manque d’amour du petit poisson. Afin de pouvoir se retrouver, ne fut-ce que pour quelques instants de bonheur, les jeunes amoureux avaient construit un pont en pierre entre le rivage de Mures et celui de la Meuse. Mais, avec le temps, le pont s’était émietté, et finalement il n’en restait qu’un amas de cailloux et de sable. Depuis lors, les eaux de Tissa s’étaient retirées dans cet endroit sombre qui abritait le Lac de pierre. Un lac muet et triste.
Le petit poisson Tiny travaillait ardemment, jour après jour, afin de faire fondre la glace du lac. Et, petit à petit, à la surface de la pierre apparurent quelques gouttelettes chaudes et fatiguées qui, mélangées avec de la terre et du gravier, ont fait naître une matière noire et dense : la boue.
Le petit poisson se lamentait effrayé: « Où sont les cheveux abondants de Tissa ? Où sont ses eaux dorées ? Où est le pont qui traversait le tumulte de notre amour ? »
Le pont était ruine et les eaux n’étaient que de la boue. Tiny était fatigué, voire découragé. Il était las de ne serrer contre sa poitrine que de la pierre et toujours de la pierre. Il demeurait, triste, au bord du lac boueux en se disant : « Ainsi donc… C’est ici que tout se termine, dans la boue… »
Et alors il entendit une voix qui venait de très, très loin, juste du Pays des souvenirs. C’était la voix de Blaga, qui lui murmurait un fragment de poème :
- « Ne sais-tu pas qu’uniquement dans les lacs avec de la boue au fond poussent les nénuphars ? »
Irrésolu, et en regardant la boue, le petit poisson lui répondit :
- Oui, je vois la boue, mais où est le lac ? Où sont les nénuphars ? Où est la poésie ?
La Voix de Blaga se tut. Il n’aimait guère expliquer ses poèmes. À cet instant-là, une autre voix, plus petite, venant d’en bas, du tréfonds de la terre, lui murmura: « Nénuphars, nénuphars ! Ne refuse pas les nénuphars ! Le lac est toujours dans le conte, ne sais-tu pas ? Il est toujours en train de naître. Jusqu’à sa mort il naîtra toujours et toujours. »
Le petit poisson sauta de joie, en se tapant le front avec sa paume : « Que je suis stupide ! C’est évident, le lac doit naître et c’est uniquement moi qui peux le faire naître. La boue reste collée sur le fond du lac. Elle est laide, c’est vrai… Elle est pourtant la force qui va nourrir mes nénuphars. Et je vais attendre qu’ils poussent à partir de ce moment même et dans cet endroit même. Tissa et moi seront de nouveau ensemble, avec chaque nénuphar qui naîtra de son être. »
Les jours et les nuits passaient comme les secondes et comme les saisons. Et un beau jour le printemps fut de retour. Le lac n’était qu’un étang, il devait encore s’agrandir. Le soleil jouait gaiement dans ses ondes claires, enfantines, et le ciel ne lui parlait que dans des nuances de bleu. Sur la surface tranquille de l’eau des canards sauvages nageaient sans arrêt, avec leurs poussins accrochés à leur mère comme une traine vivante. Ce fut vers le milieu de mars quand le premier nénuphar blanc et timide sortit sa tête de l’eau, afin de saisir le soleil et de connaître le monde dans lequel il venait d’arriver comme ça, à l’improviste. - Bonjour, monsieur Soleil. Bonjour monsieur Ciel. Où suis-je?
- Tu es sur la terre, l’une de mes enfants – lui répondit le soleil.
- Tu te trouves sur une planète de mon royaume – lui dit le ciel.
- Ainsi donc : je suis sur la terre et je vis dans le royaume du ciel. Mais qui suis-je? Qui sont mes parents ?
- Mais, saisis-toi ! Tu as les racines dans la boue, mais tu te nourris de lumière et ton corps est blanc comme le lait, fin comme le museau de l’agneau non encore sevré et frais comme les eaux de montagne. Tu es une partie d’Elle – dit le soleil.
- Elle… C’est qui Elle? – demanda le nénuphar.
- C’est une longue histoire… En fait Elle c’est toi. C’est toi et ce n’est pas toi… Comment je viens de te dire, tu es une partie de son être. Quand vous serez tous réunis, alors vous pourrez la voir, car vous serez Elle, enfin entière, accomplie et puissante – dit le ciel.
- Je ne comprends plus rien - dit le nénuphar. C’est pourtant Elle ma mère, pas vrai?
- Non. Ta mère est la boue – dit le soleil.
- Ainsi donc, je suis quelque chose de répugnant, si je vis dans la boue. Suis-je la boue ?
- Non. Tu es une fleur – dit le ciel – l’une des plus mystérieuses de toutes les fleurs, car tu gouvernes les quatre éléments essentiels du monde : la terre, l’eau, l’air et le feu. Ta racine est dans la terre, la tige est soutenue par l’eau, et la fleur et les feuilles respirent l’air et se nourrissent du feu du soleil. N’aye pas honte ! Tout ce qui est vie sur la terre se nourrit de la boue. Elle est la nourriture primordiale. Tu n’es pas le seul être qui fait ça. Tous font pareil, autrement ils ne pourraient pas exister. Les plantes prennent l’eau et la lumière et préparent la matière organique végétale. Les animaux herbivores se nourrissent des plantes, herbes, feuilles et fruits. Mais les animaux carnivores dévoreront ces derniers, pour vivre.
- Et l’homme ? – demanda le nénuphar.
- L’homme, pour contenter tout le monde, mange tout : plantes, fruits, animaux herbivores et carnivores, insectes, vers et mollusques. Omnia. Tout. C’est d’ici que vient son nom : homme. L’homme, étant tout, se nourrit de tout ce qu’il y a sur terre. C’est lui le maître, un maître impitoyable et destructeur. Vois-tu les eaux, comment elles se révoltent depuis quelque temps ? Pourquoi crois-tu qu’elles font ainsi ? Eh bien, elles ne supportent plus la tyrannie de l’homme, trop cupide et trop égoïste pour mener une vie équilibrée. J’ai été moi aussi blessé par l’homme et je me venge comme je peux. Regarde les typhons et les tornades et les vents fous des ouragans ! J’ai permis au soleil de punir l’homme en incendiant champs et forêts. L’homme doit être secoué un peu, pour devenir plus humble. Lui, la créature, se croit Créateur. Il est convaincu que c’est lui qui a créé la terre, et même l’univers. Il ne lui connait pas encore toutes les lois, mais essaye d’imiter le Grand œuvre, en se conduisant selon des lois temporaires, qui aujourd’hui sont, demain elles ne sont plus. En vertu de ces lois passagères, il donne des sentences et opère dans la chair des êtres et des choses, en les détruisant de l’intérieur. L’homme est l’animal le moins réussi, le plus destructeur de l’univers. L’évolution de la matière vivante est en fait involution, l’homme représente la matière organique dans son stade ultime de décadence.
- Ô, ciel, tais-toi ! J’espère que l’homme ne t’a pas entendu, car il te détruirait s’il savait comment tu le juges.
- Tu dis qu’il me détruirait… Que des paroles vaines, non fondées ! Mais il est incapable de le faire, car la Nature est beaucoup plus forte que l’homme ; elle a ses propres lois et quand elle ne supportera plus la domination accablante de l’homme, elle s’en secouera comme des poux. Et tout deviendra poussière. Moi, le ciel, avec mon fils le soleil et avec ma petite fille, la terre, referont le monde tout comme au début, à partir des quatre éléments primordiaux. Il y aura un nouveaux Commencement, un nouvel Adam, une nouvelle Eve, une nouvelle histoire et un nouveau drame de l’humanité. Car tout est cyclique et l’histoire se répète sur les trajectoires d’une spirale. Le soleil donnera de nouveau aux êtres terrestres la lumière et le désir de s’élever aux cieux. Ainsi se fait-il qu’à la fin, toi et d’autres êtres – tous les êtres de la terre – viendront dans mon royaume. Mais, afin d’arriver aussi haut, vous devez d’abord vous trainer dans la boue. C’est ainsi que le veut la loi. Ne me demande pas plus, car moi non plus je ne connais pas plus que ça – dit encore le ciel, après quoi il s’amuït.
- Qui est madame la Loi ? – insista le nénuphar.
- Ce n’est pas une « madame », c’est une règle ordonnée par Quelqu’un. Voici, moi aussi je reste cloué ici haut, car ce fut sa volonté. Elle m’a dit de monter la garde dans le royaume. Personne ne l’a vue mais tous l’écoutent et la suivent aveuglement.
- Mais comment se fait-il que j’apparus, comme ça, soudainement, sur le lac ?
Ici se ciel se tut. Se tut aussi le soleil. Seulement un petit canard eut à lui dire :
- Il n’y a pas si longtemps que j’ai vu par ici un petit poisson doré, qui agonisait. Il gisait, la bouche sèche, largement ouverte, sur un lambeau de terre crevassée par la sècheresse. De temps en temps, un tressaillement de la queue le réveillait, en le poussant à se battre encore et encore pour cette miette de vie qui lui restait… « De toute cette eau que j’ai eue… De toute cette eau qui a coulé en Tissa… Ses merveilleux cheveux blancs-dorés, où sont-ils ? L’amour, où est l’amour ? » - se demandait amèrement le petit poisson, en mordant goulûment l’air, en quête d’une goutte d’eau, d’une goutte d’amour.
Un Homme, qui portait sur la tête une couronne d’épines, est descendu de la montagne. Il a marché jusqu’au fond de l’étang, où il s’est mis à creuser des petits trous dans la boue. Dans l’un de ces petits trous il trouva Tiny, la bouche ouverte, criant sans voix, au secours. L’homme l’a pris dans sa paume, l’a aspergé de ses larmes pures et a soufflé un souffle de vie sur son corps. Ensuite, il s’assit au milieu de l’étang et commença à pleurer. Il croyait que personne ne le voyait, mais j’étais cachée sous une pierre, près du rivage et j’ai tout vu. Tandis que l’Homme regardait pensif la boue sèche, de ses yeux doux et tristes se mirent à tomber, une par une, des perles d’argent. Pic, pic, une perle et ensuite une et encore une… Une perle pour chaque petit trou dans la boue. Ensuite, l’Homme a déclenché un grand orage, immense orage. Les eaux abondantes, venant du ciel, ont rempli l’étang et, peu après, le jardin se remplit des nénuphars. C’est toi qui fus le premier à avoir vu la lumière. Le Jardinier a regardé encore une fois le merveilleux Jardin aux nénuphars.
- Et après ?
- Après il a pris la route.
- Où est-il parti ? – s’intéressa le nénuphar.
- C’est ce que je lui ai demandé aussi : Où vas-tu, Jardinier ? Il s’est tourné vers moi, en me parlant ainsi : « Je pars garder mon troupeau de moutons et de chèvres, car, s’il n’y a pas de berger, ils deviennent une proie facile pour les loups ».
Je l’ai suivi, car j’étais très curieuse de connaître moi aussi les moutons et les chèvres. Lorsqu’il arriva chez lui, le Berger-Jardinier trouva beaucoup de moutons déchirés, certains étaient mangés à moitié, d’autres boitaient ; et les autres, muets d’effroi, couraient chacun au petit bonheur la chance. Le berger chassa les loups d’un seul regard. Pourtant, il trouvait chaque matin quelques moutons déchiquetés. Que des moutons.
- Qui les déchiquetait cette fois? – demanda curieux le nénuphar.
- C’est ce que je lui ai demandé moi aussi : Qui a mangé tes moutons, Berger ? Et le Berger m’a répondu ainsi : « Quand il n’y a plus des loups, la chèvre devient loup pour le mouton ; pire, même le mouton devient parfois loup pour le mouton. Le mal leur a attaqué l’être et leur a abîmé l’âme. Je dois monter la garde, afin de séparer les moutons des chèvres et faire attention à ce que les moutons ne se mangent pas entre eux ; je dois même les faire s’aimer les uns les autres, chose qui n’est pas toujours facile».
- Dans le Jardin de chez nous, mes frères ne se déchirent point les uns les autres. Nous, les nénuphars, nous nous entendons bien entre nous, partageons l’eau et le soleil, et de l’air il y en a assez pour tous. Comment se fait-il qu’uniquement dans le Jardin aux nénuphars la haine et les crimes n’existent pas ?
- Simple : vous êtes issus de ses larmes. Là où il tombe une larme d’amour sur un sol sec, un nénuphar blanc apparait.
- Mais qu’en est-il du petit poisson doré, Tiny ? Qu’est-ce qu’il lui est arrivé après que le Jardinier l’ait sauvé ?
- Après le départ du Jardinier, Tiny est resté pleurer dans l’étang plein de nénuphars. Et il pleure encore aujourd’hui. C’est comme ça que l’étang est devenu un grand lac et ne sèche jamais, car Tiny pleure sans cesse. Une larme pour chaque goutte d’eau des cheveux de Tissa. Une larme pour chaque goutte d’amour qu’il n’a pas été capable d’accueillir à temps.
- Mais il y a une chose que tu ne m’as pas dite : qui est Elle ? Tu disais, qu’une fois tous réunis, nous la verrons et nous la connaîtrons. Maintenant nous sommes tous là et Elle n’est toujours pas visible... Où est-Elle ? Pourquoi ne veux-tu pas me le dire ?
- Mais je te l’ai déjà dit… Je m’étonne que tu n’aies pas compris.

Antonia Iliescu

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Commentaire de Antonia ILIESCU le 24 juin 2011 à 12:11
Merci, Marie-ange et merci Nicole, pour votre regard profond.
Commentaire de Nicole Duvivier le 23 juin 2011 à 20:06

Bonsoir Antonia,

Un souhait ...que ce beau texte connaisse le succès auprès de tous... les enfants qui comprendront le mieux... les adultes qui se mettront peut-être à réfléchir... les personnes âgées qui se souviendront ...

Un superbe moment dont je vous remercie ... infiniment ...

Belle soirée à vous ! Cordialement , Nicole V.Duvivier

 

Commentaire de marie-ange gonzales le 23 juin 2011 à 13:51

Fabuleux et de temps en temps un rappel à l'ordre pour l'humain qui est c'est vrai le dernier maillon de la chaîne, le prédateur de toutes vie.

J'aime vraiment beaucoup

Bravo et merci Antonia

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