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Le drame spirituel de "L'Imposture" d'une bourgeoisie assoiffée de pouvoir selon Bernanos

Le projet initial d'un vaste roman ayant pour titre les Ténèbres dut, pour diverses raisons, être scindé en deux: "L'Imposture" (1927) de Bernanos, forme la première partie du diptyque; "La Joie", publiée en 1929, en constitue la suite. On y retrouve l'abbé Cénabre, et Chantal dont il est devenu le confesseur.

Première partie. Pernichon, chrétien médiocre, folliculaire ambitieux, s'entretient avec l'abbé Cénabre. Chanoine admiré, celui-ci est un être supérieur sur le plan de l'intelligence - mais dévoré par l'orgueil et l'hypocrisie, il ne croit plus depuis longtemps. Dans un geste satanique, il appelle en pleine nuit l'humble abbé Chevance, ancien curé, destitué, de Costerel-sur-Meuse. Il prétend vouloir se confesser; en fait il souhaite se moquer de cet être fragile dont la pureté l'inquiète. A la suite de leur entrevue, il tente de se suicider, mais en vain: son revolver s'enraye.

Deuxième partie. Chez Mgr Espelette, évêque de Paumiers, sont réunis des notables de la IIIe République et des catholiques bien-pensants. Avec une politesse sournoise et beaucoup de diplomatie, ils s'acharnent tous contre Pernichon qu'ils veulent perdre maintenant qu'il ne leur sert plus. Désespéré, Pernichon, l'ex-rédacteur de la Vie moderne, va retrouver Guérou chez lui. Auteur à la mode, cet infirme cacochyme qui entretient avec son domestique (un ancien légionnaire) des rapports homosexuels est pris d'une horrible crise qui achève d'ébranler Pernichon.

Troisième partie. Au cours d'une de ses errances nocturnes, Cénabre rencontre un misérable clochard. Il joue avec ce "pauvre diable" un jeu pervers sans que l'on puisse savoir lequel des deux incarne le plus l'esprit du mal, du mensonge, de la veulerie.

Quatrième partie. Chevance est mourant. Il souhaite revoir Cénabre mais n'a pas le temps de parvenir jusqu'à lui: ses forces l'abandonnent. Le délire de l'agonie est entrecoupé de visions qui témoignent de la profondeur de son sentiment religieux. Chantal, une jeune fille qui admire son mysticisme et partage l'ardeur de sa foi, est à son chevet.

On apprend, dans une sorte d'épilogue, que Pernichon s'est donné la mort.

Aucune intrigue, à proprement parler, ne guide le lecteur dans ce roman composé de plusieurs fragments indépendants où apparaissent deux personnages résolument opposés, Cénabre et Chevance, et une galerie de portraits traités par Bernanos avec une magistrale ironie. Un drame spirituel unique se joue pourtant: celui d'un prêtre et peut-être aussi de toute une société qui a perdu ou qui n'a jamais connu la foi. La déchéance du chanoine - semblable à celle de Clamence dans la Chute d'Albert Camus - est décrite avec une délectation complaisante. Elle symbolise tous les vices d'une bourgeoisie assoiffée de pouvoir et prête aux pires compromissions pour satisfaire son vain besoin de gloire. Bernanos trouve, pour décrire cette jungle où les moins aptes sont acculés à l'autodestruction, les paroles les plus cinglantes. Autour de "Sa Grandeur", l'évêque Espelette, gravite une coterie qui n'a rien à envier, sur le plan du ridicule, au clan des Verdurin que Proust met en scène dans Un amour de Swann (voir A la recherche du temps perdu): entichés de leurs succès mondains ou de leur notoriété littéraire, les êtres les plus vils s'y disputent la palme de la fatuité. Parmi eux, une poétesse vieillissante, Mme Jérôme, brûle d'impressionner l'évêque de Paumiers et tire de son sac, avec une fébrilité de jeune fille, une mince plaquette: "C'étaient là ses dernières poésies, éditées grâce à la générosité d'un amant. Elles s'intitulaient A mon vainqueur et étaient dédiées à son mari!"

Respecté de ses pairs, candidat à l'Institut, le cauteleux abbé Cénabre est un historien illustre. Il se meut avec aisance dans cet univers de farce où les apparences de la religion suffisent à vous donner une place, et personne ne semble lui reprocher d'être notoirement incrédule: "Il remplit à la lettre les devoirs de son état." Cela suffit à lui garantir une excellente réputation. A l'opposé, Chevance, "l'abbé des bonnes", comme s'amusent à le surnommer les beaux esprits, est un personnage hors du commun. Il rayonne d'une lumière surnaturelle dont seules des âmes d'exception, telle la jeune Chantal, savent percevoir l'éclat et l'authentique sainteté. Réduit à une longue agonie dans un galetas misérable, abandonné de tous, l'abbé Chevance revit à son insu les différentes phases de la passion du Christ: désespoir, doute, solitude. Le souffle du divin y traverse parfois la souffrance humaine en des images fulgurantes qui donnent tout son sens au sacrifice, et annoncent ainsi le thème de la rédemption qui sera développé ultérieurement par Bernanos dans "La Joie".

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