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Ouvrage de François Marie Arouet, dit Voltaire (1694-1778), publié à Genève chez Cramer en 1764, et comprenant 73 articles. Éditions augmentées en décembre 1764, en 1765, en 1767. La dernière version, intitulée la Raison par alphabet, parue en 1769, comprend 118 articles.

 

Le 28 septembre 1752 à Potsdam, au cours d'un souper, il fut décidé, nous apprend Collini, secrétaire de Voltaire, de se lancer dans une oeuvre collective sous le patronage de Frédéric II. On ferait un dictionnaire contre le fanatisme et les préjugés. Depuis l'arrivée de l' abbé de Prades en Prusse, à la suite de la condamnation de sa thèse par la Sorbonne, Voltaire avait de "beaux projets pour l'avancement de la raison humaine". Lui seul prend au sérieux ce projet et rédige quelques articles. Mais d'autres occupations le détournent de continuer cette tâche. A partir de 1755, il collabore à l' Encyclopédie. En 1758, il se retire après l'abandon de d'Alembert, découragé par les campagnes antiphilosophiques. Voltaire est persuadé qu'on ne peut imprimer en France des vérités utiles. L'idée d'un "portatif" se fait jour dans ses griefs contre l' Encyclopédie qu'il accuse de noyer l'essentiel dans un fatras.

 

Le 18 février 1760, alors qu'il a lancé sa grande campagne contre l'"Infâme", il fait cette confidence à Mme du Deffand: "Je suis absorbé dans un compte, que je me rends à moi-même par ordre alphabétique, de tout ce que je dois penser sur ce monde-ci et sur l'autre, le tout pour mon usage, et, peut-être, après ma mort, pour celui des honnêtes gens." La formule du dictionnaire lui paraît propre au combat qu'il mène et qui s'est intensifié depuis la mort de Jean Calas. En 1763, il affirme: "Je crois qu'il faudra désormais tout mettre en dictionnaire. La vie est trop courte pour lire de suite tant de gros livres; malheur aux longues dissertations." Le Dictionnaire philosophique portatif sort des presses alors que l'arrêt des juges de Toulouse vient d'être cassé. Voltaire mène, par correspondance, une étourdissante campagne de désaveu, attribue tantôt cet ouvrage diabolique à un apprenti théologien, nommé Dubut, tantôt à plusieurs auteurs. Il ajoute huit articles en décembre 1764, une Préface et seize articles dans l'édition Varberg de 1765, après la visite de Damilaville, un ami de Diderot et du baron d' Holbach. Le Dictionnaire est brûlé en 1766 sur le bûcher du chevalier de La Barre. Voltaire ajoute dix-huit articles en 1767, quatre en 1769 qui concernent surtout la Bible et l'histoire religieuse. Cette Raison par alphabet porte un net caractère de pamphlet antichrétien.

 

De l'article "Abbé", ajouté en 1765, à l'article "Vertu", le Dictionnaire philosophique est un pot-pourri de philosophie voltairienne. Impossible de résumer une oeuvre qui parie sur la discontinuité en adoptant l'ordre alphabétique. La Préface de Voltaire le précise: "Ce livre n'exige pas une lecture suivie." Pourtant quelques lignes de force peuvent être dégagées.

Ce tour d'horizon philosophique privilégie la critique religieuse. Dans son état définitif de 1769, les trois cinquièmes des articles sont consacrés au judéo-christianisme, soit 36 articles sur la Bible et 35 sur le christianisme. Le Livre saint, auquel l'auteur conteste une inspiration divine ("Prophètes"), est désacralisé. Les vérités révélées ont été empruntées à des cosmogonies antérieures: ainsi la Création en six jours, l'idée d'un paradis terrestre, celle du Déluge, la création de l'homme ("Adam", "Genèse", "Moïse"). Les Juifs ont copié les Égyptiens ("Carême", "Circoncision"). Leur histoire est remplie de cruauté ("Histoire des rois juifs", "Jephté"). Les grandes figures de l' Ancien Testament sont dévalorisées ("Abraham", "David", "Ézéchiel", "Jephté", "Job", "Joseph", "Moïse", "Salomon"). Le christianisme fait l'objet d'une attaque frontale ("Christianisme"). Il y eut de nombreux messies ("Messie"). L'Incarnation et la Rédemption ne s'expliquent que par le dogme absurde du péché originel, inconnu des Juifs ("Péché originel"). Voltaire remet en cause la valeur historique du Nouveau Testament ("Apocalypse", "Christianisme", "Évangile"), survole l'histoire de l'Église avec ses hérésies ("Arius"), ses arguties théologiques ("Conciles"), ses récits exagérés des persécutions ("Martyr"). Il jette le discrédit sur l' infaillibilité pontificale ("Pierre"), démontre que les sacrements sont d'invention humaine ("Baptême", "Confession"), prétend que la foi consiste à croire ce qui est impossible ("Foi", "Miracle"), stigmatise des croyances monstrueuses ("Transsubstantiation"). Il dénonce des discours vains ("Divinité de Jésus", "Grâce", "Résurrection"). Il instruit le procès de l' intolérance ("Inquisition", "Julien", "Papisme", "Persécution", "Tolérance"), invite à réformer des abus ("Abbé", "Convulsions"), à réfléchir sur le rôle du clergé ("Catéchisme du curé", "Lois civiles et ecclésiastiques"). L'ensemble est donc imposant. L'ordre alphabétique multiplie les points de vue. Il autorise aussi la plus grande variété.

 

La cinquantaine d'articles qui ne sont pas centrés directement sur des questions religieuses se répartit équitablement entre des textes à connotation proprement philosophique ("Bien" [souverain bien], "Bien" [tout est], "Bornes de l'esprit humain", "Caractère", "Certain, certitude", "Chaîne des événements", "Fin, causes finales", "Idée", "Liberté", "Nécessaire", "Sensation") et des textes à connotation politique ("Égalité", "États, gouvernements", "Fraude", "Guerre", "Lois", "Luxe", "Maître", "Morale", "Tyrannie", "Torture").

 

Quelques articles, plus isolés, traitent de questions relatives à la psychologie humaine ("Amour", "Amour-propre", "Amitié", "Gloire", "Orgueil"), d'autres, de questions esthétiques ("Beau", "Critique"). Mais en feuilletant ce livre, on tombe aussi sur "Apis", sur "Anthropophage" ou sur la "Chine".

 

Le XVIIIe siècle est le siècle des dictionnaires: il aime classer et thésauriser le savoir; il sut conférer de la dignité à ces sommes qui accèdent, avec le Dictionnaire historique et critique de Bayle et avec l' Encyclopédie, à un niveau dépassant celui d'un répertoire ou d'un instrument de travail. Voltaire participe de cet engouement. Il pratique Bayle depuis longtemps, il s'est fait "garçon encyclopédiste", mais il prétend que des in-folio ne sont pas susceptibles de promouvoir une révolution dans les esprits. Il croit aux vertus des livres brefs. D'où l'idée d'un portatif, vade-mecum nécessaire aux honnêtes gens. On fera remarquer que des portatifs avaient vu le jour avant celui de Voltaire. C'étaient des ouvrages spécialisés, condensant les connaissances par matière: ainsi des dictionnaires portatifs de médecine, de théologie ou des cas de conscience. En qualité d'abrégés, ils visaient à répondre aux besoins d'une clientèle précise. Voltaire ne songe pas à offrir des résumés à ceux qui ne pourraient pas consulter les grands ouvrages de référence: il s'agit pour lui de proposer une sorte de quintessence de la philosophie des Lumières. Dans cette perspective, point de souci d'exhaustivité: il importe au premier chef de montrer l'esprit critique en action. D'où une liberté dans le choix des sujets, dans la manière de les traiter, dans le rythme de l'ouvrage. Voltaire veut moins vulgariser des connaissances que diffuser un certain état d'esprit. Son public est à la fois restreint et susceptible d'extension, comme le montrent les contradictions plus apparentes que réelles de sa Préface, dans laquelle il affirme à la fois que "les personnes de tout état trouveront de quoi s'instruire en s'amusant" et que seules "les personnes éclairées" peuvent lire ce livre. En fait, le dessein est clair: les Lumières doivent être diffusées en priorité auprès des honnêtes gens et "tout honnête homme doit chercher à être philosophe, sans se piquer de l'être". Le Dictionnaire philosophique se taille donc une place à part et fort éminente parmi les sommes du XVIIIe siècle. Il ne cherche pas à dresser un inventaire du savoir humain, comme l'Encyclopédie. Il veut, "à quelque endroit qu'on l'oeuvre", donner à réfléchir.

 

Comment agir sur ces honnêtes gens et promouvoir, en quelque sorte, un changement dans les mentalités? Voltaire répond en classique: il faut "instruire en amusant". D'où la stratégie adoptée. Il privilégie la forme brève. Point d'argumentations pesantes, point de longues dissertations, point de compilations sans fin. Chaque article est une unité indépendante; il s'inscrit aussi dans une constellation d'articles. Le jeu des reprises, échos et variantes invite à des lectures non suivies, mais fort actives avec retours en arrière ou comparaisons à expliciter. Les protocoles de lecture peuvent varier en fonction du lecteur censé étendre les pensées qu'on lui a proposées. Ainsi Voltaire a-t-il joint "l'agréable à l'utile". L'agréable, c'est la création du genre inclassable de l'article tel qu'il l'a conçu. Il prend toutes les formes. Il accueille des éléments de fiction ("Lois", "Maître", "Égalité", "Gloire"). Il se transforme parfois en petits dialogues philosophiques ("Fraude", "Nécessaire", "Dieu", "Liberté de penser" et la série des "catéchismes"). De libres propos incluent des réflexions historiques et des anecdotes ("Anthropophage", "Torture"). Des commentaires impertinents de la Bible ("Abraham", "Ézéchiel", "David", "Job") voisinent avec de courts essais ("Julien le philosophe", "Idole", "Tyrannie", "Vertu") ou des résumés historiques percutants ("Conciles", "Martyr"). L'agréable, c'est encore la virtuosité d'un style polémique, les finesses de l'ironie, les surprises de la fantaisie. Une veine facétieuse traverse tous ces textes. Mais point d'art gratuit. Les ouvertures ou les chutes piquantes des articles, les images obsédantes, les interventions d'un narrateur malicieux ou indigné, les sarcasmes d'un esprit féroce sont au service d'une machine de guerre. Ce livre qui "sent le fagot" est un condensé de la pensée voltairienne, avec ses interrogations sur le mal et sur la chaîne des événements, avec son scepticisme à l'égard des dogmes, sa fascination horrifiée quant aux erreurs dans lesquelles se complaît la malheureuse humanité, sa haine de toutes les formes d'assujettissement, ses exigences de lucidité. La leçon porte moins sur un contenu que sur une méthode. Voltaire comme l'Anglais Boldmind de l'article "Liberté de penser" donne l'exemple de celui qui ose penser par lui-même et invite les autres à "apprendre à penser". Dans ce contexte s'éclaire l'affirmation de Voltaire: "Les livres les plus utiles sont ceux dont les lecteurs font eux-mêmes la moitié." Le Dictionnaire philosophique se classe donc parmi ces livres qui stimulent et engagent à lutter contre toutes les tyrannies qui prétendent asservir les esprits.

 

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Commentaire de antonia ramarozaka le 28 avril 2011 à 11:28

Oui, Voltaire a tout compris.

Depuis le temps du lycée, je suis imprégnée de son verbe fécond et bref, brutal et froid, qui se passe de dissertations qui n'amusent que ceux qui les écrivent. Mon livre de chevet, des années durant : Candide, dont aucun mot n'est superflu et sur lequel je me suis appuyée, des années durant et encore aujourd'hui, pour m'assurer l'illusion d'une certaine culture.

Ce dictionnaire est une merveille pour pousser à la réflexion, librement.

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