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Le "Commentaire sur la société du spectacle" de Guy Debord

En 1967, le philosophe et cinéaste Guy Debord publiait "La société du spectacle", "la seule théorie (selon lui) de la redoutable révolte de mai", qui inspira de fait plus d'un soixante-huitard. Vingt ans après, ses Commentaires sur la société du spectacle prolongent sa critique radicale du mode de vie et de pensée en vogue dans les sociétés contemporaines. Ennemi déclaré de l' "ordre" établi, Debord dénonce dans ce qu'il appelle "le Spectacle" un processus universel (et multiforme) de mystification sociale, à l'oeuvre dans toute société moderne quel qu'en soit le régime politique. Ce que Marx appelait "aliénation" ou "idéologie" atteint aujourd'hui son comble, son stade suprême, à l'époque précisément de la prétendue "fin des idéologies".

Le capitalisme en gloire, ou la tyrannie du Spectacle.
Pour Debord, l'apparition de la "société spectaculaire" (dans les années 20) constitue l'avènement du siècle, "et aussi celui qu'on s'est le moins aventuré à expliquer". Ses "Commentaires" s'ouvrent même sur un constat désabusé: depuis mai 1968, l'empire du Spectacle n'a cessé de s'étendre et de se renforcer.
Qu'est-ce que le "spectacle" au sens de Guy Debord? Ce n'est pas seulement l'omniprésence des médias, de la télévision, de la "communication" ou du divertissement, le règne des images, mais plus généralement un certain rapport social entre les personnes, médiatisé par des apparences et des images. Séparés du réel, de nos semblables et de notre être véritable dans la consommation d'un bonheur individuel et factice, nous ne vivons aujourd'hui qu'en représentation. Socialement, nous ne sommes plus, nous paraissons être et ne sommes que pour paraître. Le Spectacle est l'essence illusoire, fantasmatique, mensongère de toute la société moderne. Plus que jamais, la vrie vie est absente.
Cette conception de la vie moderne comme aliénation radicale repose sur une analyse de la société industrielle et marchande d'inspiration hégéliano-marxiste. Pour Debord, le capitalisme moderne a fondé une véritable religion terrestre: le culte de la Marchandise, de la Production pour la Production; le fétichisme de la valeur d'échange (dont l' argent est l'image symbolique et sacrée). Dans cette idolâtrie des produits échangeables, c'est la puissance du Capital lui-même qui se réalise sur le mode ostentatoire. Et la société entière, avec toute sa technique, tout son équipement, l'infinie profusion de ses biens matériels, n'en est que la représentation "spectaculaire" et triomphale.
Qu'est-ce alors que la marchandise-devenue-spectacle, sinon la forme très concrète de l'illusion sociale, la présence réelle de la fausseté, l'expression matérialisée d'une pure Idéologie, sans nom ni contenu, qui imprègne la pseudo-collectivité? Qu'est-ce que le "spectacle", sinon la dissipation de toute société réelle et le camouflage de la lutte des classes?
"L'expérience pratique de l'accomplissement sans frein des volontés de la raison marchande aura montré vite et sans exceptions que le devenir-monde de la falsification était aussi un devenir-falsification du monde."

Le nouvel ordre spectaculaire.
Or cette société où "le spectacle s'est mélangé à toute la réalité, en l'irradiant", correspond plus précisément au stade "post-moderne" du système de la "domination spectaculaire": celui du "spectaculaire intégré, qui désormais tend à s'imposer mondialement".
Dans "La société du spectacle", Debord distinguait "deux formes, successives et rivales, du pouvoir spectaculaire, la concentrée et la diffuse". Le "spectaculaire concentré" était représenté par les sociétés bureaucratiques totalitaires, qui entretenaient en fait un véritable capitalisme d' Etat, concentré idéalement autour de la personnalité d'un dictateur-vedette (Staline, Hitler, Mao, etc.). Le "spectaculaire diffus", quant à lui, correspondait aux sociétés libérales bourgeoises, sociétés d'abondance au mode de vie plus ou moins américanisé.
Mais, dès 1967, il était clair pour Debord que ces deux formes rivales en apparence reflétaient seulement le développement inégal d'un seul et même Système spectaculaire universel. Vérité qu'aurait pleinement vérifiée l'apparition récente, dans les Etats avancés, du "spectaculaire intégré", "unificatin fructueuse" des deux formes précédentes sur la base d'une victoire général de la forme "diffuse".

L'administration du mensonge.
Les "Commentaires" dégagent alors les caractéristiques particulières du "spectaculaire intégré", ou les "nouvelles techniques de gouvernement" d'un pouvoir "centralisateur par la force même des choses, et parfaitement despotique dans son esprit".
"Tendance la plus manifeste de ce siècle", la "fusion économico-étatique" est devenue le moteur du développement économique avancé. Progrès technique oblige: la gestion de la production et de la société requiert l'intervention de cohortes en tous genres. Mais ces derniers servent surtout de caution scientifico-médiatique aux décisions du pouvoir réel. Car tout projet important relève en fait des choix arbitraires et incontrôlables d'une poignée de décideurs-technocrates, qui sont les vrais "propriétaires du monde".
Du coup, la prétendue "communication" se fait toujours à sens unique. Leurre "spectaculaire" par excellence et simple monologue de l' ordre existant, elle "fait paisiblement admirer la décision déjà prise". D'une manière générale, l'information "autorisée", ponctuelle et invérifiable, n'est qu'une perpétuelle "désinformation", destinée à falsifier radicalement notre perception des choses.
Au fond, la toute-puissance du spectacle se mesure moin à ce qu'il montre qu'à ce qu'il cache. Debord l'affirme sans ambages, le spectacle "a fait triompher le secret", cet envers du décor spectaculaire. "Le secret domine ce monde, et d'abord comme secret de la domination." Les services secrets et tous les réseaux d'influence (y compris ceux de la Mafia!) ont des beaux jours devant eux.
Enfin, le "spectaculaire intégré" est le fossoyeur de toute pensée critique: "Jamais censure n'a été plus parfaite." Car, dans le monde dit "libre", il ne peut plus exister de vrai parti d'opposition, ni de programme politique vraiment alternatif. On voudrait même faire croire à la "fin de l'Histoire". Mais sur quoi repose ce très fallacieux "consensus spectaculaire", si l'on y regarde bien? Sur le recul de la conscience historique, l'appauvrissement d'une "pensée" engluée dans "un présent perpétuel" et en lui-même insignifiant. Sur la "paresse du spectateur", fasciné par le flux des "images(s) construite(s) et choisie(s) par quelqu'un d'autre", et qui fait ainsi "(l') expérience concrète de la soumission permanente". Et donc sur la liquidation du jugement, la "dissolution de la logique", la fin du dialogue et de la dialectique.
"Car in n'existe plus d'agora (...); nulle place où le débat sur les vérités qui concernent ceux qui sont là puisse s'affranchir durablement de l'écrasante présence du discours médiatique, et des différentes forces organisées pour le relayer."
L' opinion publique, est non seulment trompée, mais même impuissante à se constituer. Où est-tu, Démocratie?

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