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La chambre comme univers: aimables vagabondages autour de la chambre de Xavier de Maistre

XAVIER DE MAISTRE  (1763-1852) fut Conteur et moraliste, issu d'une famille de très ancienne noblesse, Xavier de Maistre, frère de Joseph de Maistre, est né à Chambéry. Officier dans l'armée sarde, une malheureuse affaire de duel lui vaut quarante-deux jours d'arrêts, au cours desquels il écrira le Voyage autour de ma chambre (1795), essai philosophique et littéraire se présentant sous la forme d'un aimable vagabondage plein de parenthèses et de digressions. La même liberté d'allure et de ton, où l'humour et la nonchalance épicurienne du grand seigneur trouvent leur terrain d'élection, caractérise l'Expédition nocturne autour de ma chambre , écrite en partie peu après le Voyage , reprise et publiée trente ans plus tard. Lors du rattachement de la Savoie à la France, le comte Xavier de Maistre émigre en Russie. Attaché à l'état-major de Souvorov, il fera une assez brillante carrière militaire, prenant part à des campagnes au Caucase et en Perse, et mourra général.

Ses autres oeuvres, Le Lépreux de la cité d'Aoste (1811), Les Prisonniers du Caucase , La Jeune Sibérienne , publiés en France en 1825, sont des récits d'une écriture sobre et élégante, soucieux avant tout de réalisme et de vérité anecdotique. Ils remportèrent un vif succès en France; Xavier de Maistre, à peu près à la même époque, se décidera donc à visiter la France à l'occasion d'un traditionnel séjour en Italie.

Voyage autour de ma chambre. ; 1794.

Le "Voyage autour de ma chambre" est un récit de Xavier de Maistre (1763-1852), publié sans nom d'auteur et avec d'énigmatiques initiales à «Turin» [en réalité Lausanne] en 1794.

Reprenant la veine badine du célèbre Voyage sentimental de Sterne (1786), Xavier de Maistre, alors officier dans l'armée sarde, mit à profit des arrêts de rigueur à la suite d'un duel en 1787 pour composer ce texte qui inspirera à son tour Alphonse Karr, dont le Voyage autour de mon jardin (1854), simple et plaisante causerie horticole, ne lui empruntera que la légèreté, sans la mélancolie propre au thème de l'émigré.

Organisé en 42 courts chapitres correspondant aux jours où l'auteur, qui conserve Joannetti, son domestique, est consigné dans sa chambre, le récit dispose les rêveries qui occupent les heures vides de sa détention. Après la description de la chambre, cette «contrée délicieuse», et l'apologie du voyage dans un espace confiné, érigé en «système», vient le souvenir amoureux déclenché par le portrait de Mme de Haucastel, qui mêlera aux échappées imaginaires les prestiges d'une histoire d'amour récurrente. Ainsi l'évocation de certain tertre gravi ensemble réduit-elle le chapitre 12 à ces mots: «le tertre»; ainsi le chapitre 39 restitue-t-il un dialogue. C'est ensuite une série de méditations provoquées par la contemplation des peintures et gravures ornant les murs de la pièce. Les petits faits de la vie quotidienne rythment les chapitres; quand arrive la libération, tout redevient normal. Le héros aura cependant appris comment s'évader, tout en comprenant que «la solitude ressemble à la mort».

Ce voyage immobile dans vingt pieds carrés nous entraîne dans des excursions rêvées, mais où tout l'appareil du voyage est convoqué, l'auteur mimant son périple (latitude et longitude, habit de circonstance...). Meubles, bibelots, tableaux et estampes, souvenirs de lectures, de rencontres, d'événements, de paysages, moments du jour, avec une attention particulière à l'atmosphère vespérale sont autant de prétextes à la divagation. Si l'auteur s'efforce de maintenir un ton plaisant, signe de distinction, une tristesse mélancolique s'empare parfois de lui: «Je m'étais promis de ne laisser voir dans ce livre que la face riante de mon âme; mais ce projet m'a échappé comme tant d'autres» (chap. 22). Les jouissances évoquées et les souvenirs toujours vivants dans la mémoire l'éloignent toutefois d'un trop sombre désespoir.

Sensibilité empreinte du XVIIIe siècle finissant, grâce sans coquetterie, mélancolie sans éclat et tristesse proche du romantisme à venir: une tradition critique célèbre à l'envi ces qualités évidentes. Le contexte révolutionnaire, au moment de la publication de l'ouvrage, confère cependant à la nostalgie du pays natal, à l'évasion dans l'imaginaire, à l'oscillation entre euphorie et mélancolie des résonances spécifiques. Si la chambre devient tout un univers, le divertissement prend une tonalité ambiguë par l'évocation du temps présent, comme si le rêveur, dont le «coeur éprouve une satisfaction inexprimable [lorsqu'il] pense au nombre infini de malheureux auxquels [il] offre une ressource assurée contre l'ennui, et un adoucissement aux maux qu'ils endurent», se comportait comme ces émigrés dont parlera Mme de Souza dans Eugénie et Mathilde (1811): «Ne possédant rien à eux, ils apprirent comme le pauvre, à faire leur délassement d'une promenade, leur récompense d'un beau jour, enfin à jouir des biens accordés à tous.»

Teinté d'humour et d'ironie, ce Voyage sédentaire sollicite souvent la complicité du lecteur. Privilégiant un ton enjoué et dégagé, se donnant comme entreprise de consolation, le texte se révèle célébration de la liberté: «Ils m'ont défendu de parcourir une ville, un point; mais ils m'ont laissé l'univers entier: l'immensité et l'éternité sont à mes ordres» (42). Il définit également une singularité, exacerbée par la solitude. Le sujet s'éprouve, s'analyse, explore les recoins de son moi, suit les méandres de sa personnalité. L'épreuve de l'enfermement ne donne pas lieu aux développements qu'un romantique n'eût pas manqué de composer, mais elle révèle la dualité de l'être, pris entre le regret des jouissances imaginaires et l'attirance pour la vie réelle. Pourtant, est-il encore du repos sur cette «triste terre» (23)?

 

Xavier de Maistre écrira une suite, Expédition nocturne autour de ma chambre, publiée à Paris chez Dufré en 1825, rédigée rue de la Providence à Turin et à Saint-Pétersbourg.

 

Expédition nocturne autour de ma chambre.

Nous sommes en 1798, dans une autre chambre, ermitage occupé volontairement cette fois, et les 39 chapitres du récit se peuplent d'événements; chaque objet rappelle quelques épisodes de sa vie à l'auteur, qui, emporté par sa rêverie, manque de se rompre le cou en tombant de sa fenêtre. Alertée par le vacarme, une voisine dépêche son mari sur les lieux de l'accident, mais le narrateur, sain et sauf, déclame des vers! Celui-ci reprend le fil de ses rêveries, sur le bord de sa fenêtre, et contemple les étoiles, quand la pantoufle d'une autre voisine, fort jolie, imprime un nouveau cours à ses pensées et à ses «dissertations». Les douze coups de minuit sonnent et une voix virile se fait entendre; c'est alors que la rêverie doit prendre fin.

Drôlerie, vivacité, distance encore plus affirmée: la manière de Xavier de Maistre offre ici l'une de ses meilleures productions, plus dramatisée que dans le Voyage.

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