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L'imitation de Notre-Dame la lune et autre complainte à Notre-Dame des soirs: la valse brune des chevaliers de la lune

L'imitation de Notre-Dame la lune est un recueil poétique de Jules Laforgue (1860-1887), publié à Paris chez Léon Vanier en 1885. Certaines des Complaintes, publiées trois mois avant l'Imitation de Notre-Dame la Lune (quoique composées deux années plus tôt), étaient consacrées à la lune ("Complainte à Notre-Dame des soirs", "Complainte de cette bonne lune", "Complainte de la lune en province") ou au personnage «lunaire» de Pierrot ("Complainte de lord Pierrot").

L'Imitation, dédiée à la «petite Salammbô» de Flaubert, reprend ce topos de la littérature «décadente» _ de Mallarmé à Verlaine _ pour en faire son sujet exclusif. L'Exergue rappelle en outre le séjour de Laforgue à l'île de la Mainau, sur le lac de Constance, pendant lequel le poète aurait longuement médité sur les reflets de la lune _ «Per amica silentia lunæ», selon la célèbre formule de Virgile dans le livre II de l'Énéide. On connaît en outre le succès, depuis les années 1830, des mimes Deburau, qui avaient popularisé la figure de Pierrot, qu'on retrouve dans l'esthétique nocturne des symbolistes. Le type de Pierrot, assurément, incarne la mélancolie toute saturnienne du poète, déjà mise en scène par les Complaintes: la lune elle-même «fai[t] de l'oeil / Aux coeurs en deuil» ("Litanies des derniers quartiers de la lune"). Le recueil, par sa tonalité affective, entend donc se placer sous les auspices de Diane, après avoir réglé ses comptes avec le «soudard» soleil, c'est-à-dire, rhétoriquement, avec le lyrisme éclatant de «Phoebus» _ d'Apollon. Plus qu'une thématique, l'Imitation fonde une esthétique en privilégiant la lune et ses «Pierrots», partageant le goût de Des Esseintes pour les chambres hermétiquement closes, éclairées à la lumière du gaz, à travers les fenêtres desquelles il contemple un paysage lunaire (voir A rebours). Cette mélancolie constitutive, signifiée par le deuil, la «misère» et l'«ennui» (les «spleens tout bleus» baudelairiens) où, comme dans les Complaintes, le «coeur» occupe une place centrale _ «Ah! ce soir, j'ai le coeur mal, le coeur à la Lune!» ("États") _ est alimentée par un pessimisme fondamental, «philosophique». De ce pessimisme témoigne la fréquence d'un vocabulaire médical, qui, dans le plus pur esprit du positivisme «fin de siècle», réduit les sentiments _ la mélancolie et l'amour, en particulier _ à des faits biologiques. Ainsi de la femme aimée: «Je voyais que vos yeux me lançaient sur des pistes, / Je songeais: oui, divins, ces yeux! mais rien n'existe / Derrière! son âme est affaire d'oculiste» ("Pierrot"), et de l'émotion à contempler la lune, aux rayons pourtant «fébrifuges», qui porte un «coup dans l'épigastre». C'est ainsi que le motif pétrarquiste de l'Amour décochant ses flèches est réinterprété en termes médicaux, et que Diane, devenue infirmière, «d'un trait inoculant l'être aptère», «prend [so]n carquois et pique». Pareille réduction des sentiments au corps, aux connotations péjoratives, s'inscrit aussi paradoxalement dans l'idéalisme de Schopenhauer. L'influence de la Philosophie de l'inconscient de Hartmann, disciple de Schopenhauer dont Laforgue avait sans doute lu la traduction française de Nolen peu après sa publication en 1877, se fait encore largement sentir _ selon un topos de l'esthétique décadente. Certes, Laforgue avait renoncé aux «vers philo» du projet très hartmannien du Sanglot de la terre; mais l'idée selon laquelle l'homme, gouverné par un vouloir-vivre irrésistible _ l'inconscient pour Hartmann _, est manipulé jusque dans l'amour, «L'Amour qui rêve, ascétise et fornique», visant à la perpétuation de l'espèce, apparaît dans de nombreux poèmes: «Je m'agite aussi! mais l'Inconscient me pèse; / Or, il sait ce qu'il fait, je n'ai rien à y voir» ("La lune est stérile"). Ce pessimisme schopenhauérien porte toutefois en lui sa solution _ à travers l'Art, qui seul permet d'échapper au vouloir-vivre. Ainsi que le nirvâna bouddhiste, auquel on trouve des allusions dans la nostalgie affichée du «néant» et du sein primitif, dont la lune est l'image toute maternelle, la volonté est comme suspendue. La poésie, telle que Laforgue l'évoque dans l'Imitation, sublime la mélancolie: «Tu fournis la matière brute, / Je me charge de l'oeuvre d'art», exprime l'inconscient et, par-là même, s'en libère. Au-delà de ce schopenhauérisme, certes bien convenu, d'une rédemption par l'Art, l'Imitation montre que la mélancolie doit être surmontée par le «dandysme lunaire» de la poésie, qui permet d'accéder à la béatitude «madréporique»: «Et pourtant, Ah! c'est là qu'on en revient encore / Et toujours, quand on a compris le Madrépore.» Si Laforgue paraît s'inscrire dans la filiation d'un romantisme exacerbé _ à la Musset, par exemple _ en faisant du «coeur» l'objet même de sa poésie, c'est pour s'en démarquer, non seulement par un pessimisme délibérément réducteur et parfois cynique, mais encore par une volonté d'autodérision: «Ah! tout le long du coeur / Un vieil ennui m'effleure... / M'est avis qu'il est l'heure / De renaître moqueur.» La démystification de l'émotion passe alors par une stylistique du burlesque. Certes, la désarticulation de la syntaxe et, surtout, de la versification (mètres inégaux, coupes intempestives, rimes prosaïques, etc.) _ aux confins du vers libre dont Laforgue, traducteur de Walt Whitman, est sans doute l'inventeur, après Rimbaud _ contribuent à dénier le sérieux de la philosophie hartmannienne. Mais c'est surtout, semble-t-il, le travestissement et la transposition de thèmes religieux ou mythologiques dans un contexte quotidien prosaïque qui accomplit le projet iconoclaste. Innombrables sont en effet les références religieuses dans un recueil au titre en soi parodique (l'Imitation de Notre-Dame la Lune selon Jules Laforgue). Les motifs chrétiens y sont abstraits de leur contexte et appliqués à la lune, elle-même sacralisée («Voilà notre Hostie et sa Sainte Table»; «béatifiants baptêmes»; «mystiques ciboires», etc.). Il en est de même pour les références mythologiques ou antiques, également nombreuses, qui se mêlent syncrétiquement et ludiquement aux allusions religieuses («Eucharistie / De l'Arcadie»; «Léthé, Lotos / Exaudi nos»), grâce en particulier à des bribes de citations latines. Le raccourci de certains rapprochements surréalistes avant la lettre _ "Sphinx et Joconde", par exemple _ détache la poésie du lyrisme ostentatoire du romantisme. L'effet polyphonique créé par ce mélange des styles et des genres dans le burlesque contraste avec la gravité affectée par certains poètes décadents _ Gustave Kahn, son ami, par exemple, et Mallarmé lui-même, qu'il admirait _, qui proposent une version plus sombre des mêmes mythes.

Cette veine ironique et démystificatrice, qui permet à Laforgue de se protéger d'une angoisse fondamentale, est à l'origine d'une descendance littéraire _ Apollinaire, Reverdy, Max Jacob, Léon-Paul Fargue en France; T.S. Eliot, Ezra Pound, Fernando Pessoa, à l'étranger, où Laforgue occupe une place de premier rang.

 

 

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Commentaire de Robert Paul le 18 février 2013 à 17:28

Une belle édition des Complaintes de Jules Laforgue. Lithographies originales de Gabriel Dauchot. (Paris), Société normande des Amis du livre (Fequet et Baudier typographes), 1957

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