Arts et Lettres

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Hommage à la faunesse de Saint Sauveur en Puisaye, en ce jour anniversaire de sa naissance...

Colette vous parle ».

(Chronique pour la TSF – 12 mai 1940)

 

Est-ce que vous saviez que la Pentecôte s’appelait « la fête des 1ers fruits » il y a très très longtemps chez les anciens Hébreux ? En tous cas je ne le savais pas, moi.

J’ai tant de plaisir à apprendre une chose que j’ignore et j’ignore tellement de choses que je suis assurée de ne jamais manquer de ce plaisir-là.

 

Nous célébrons donc aujourd’hui, sans fruits, la fête des 1ers fruits   …

Pentecôte est beaucoup moins joli à l’œil et à l’oreille, et tout anguleux de son origine grecque. Pentecôte n’est un joli mot que lorsqu’il devient le nom populaire d’une orchidée sauvage,mauve, qui fleurit les prés humides.

 

Il est bien rare que les noms populaires des plantes n’aient pas, chacun, leur poésie particulière.

Je n’ai jamais voulu connaître, de la botanique, que son intimité rustique, et son vocabulaire le plus familier. La fleur des prés, en forme d’étoile blanche et verte, qui s’ouvre quand le soleil est au plus haut, qui se ferme lorsqu’un nuage s’interpose entre elle et son astre bien-aimé, ne venez pas me dire que la science la nomme Ornithogale !Tant qu’il y aura des enfants, des paysans et des poètes, elle s’appellera« la Dame de onze heures »

 

Je n’admets pas que le printemps,enfin éclos, s’exprime en grec ou en latin !

Avouez qu’au lieu d’Alchemilla vulgaris, le nom de « Mantelet des dames », dépeint mieux une feuille veloutée, en forme de cape ? Et que vous aimez bien cueillir la« marguerite rosée » et non la Bellis perennis ?

Et qu’est-ce qui nous resterait du délicieux muguet, si nous le traitions de Convallaria maialis ?                                                                                                                                              

 

J’ai l’air de vous promener dans un jardin hérissé, jonché exprès de syllabes épineuses. Peut-être le fais-je un peu exprès, en effet. Les autres années, pour la Pentecôte, loin ou près, j’étais hors de Paris. Mais les autres années, il n’y avait pas la guerre …

Beaucoup d’entre vous, chères femmes qui m’écoutez, n’avaient pas le souci d’écouter la T.S.F., les autres années, à cette heure-ci.

 

Mais les autres années… ce n’était pas cette année-ci …

Solitaires, vous n’avez pas le cœur à rire. Combien d’entre vous se sont refusé, aujourd’hui, un divertissement que pourtant j’aurais été la première, pour la bonne hygiène du cœur et du corps, à vous conseiller ?

 

Mais vous ne voulez accepter, aujourd’hui, demain, que la solitude, et la fidélité.

Vous avez, enfermées avec un souvenir et ses images, contemplé, dehors le peu qui se découvre de votre fenêtre, et dedans, les murs, les meubles, le décor élus avec amour par l’amour …

 

Il y a beaucoup de chances pour que cette contemplation finisse dans une sorte de satiété. La vue de votre jolie commode galbée vous donne des bâillements nerveux, et vous tournez le dos à la table-bureau qui, tout d’un coup, comme ça, sans raison, vous soulève le cœur. Dégoûtée de ce qui vous plut, vous allez vous jeter sur le lit, le nez au mur,- et dans le dessin du papier de tenture, vous retrouvez les mauvais petits démons qu’il enfanta pendant certains jours de fièvre et de maladie … Tout est gâté, perdu. Une chambre d’hôtel serait moins maléfique. Oui, oui, j’ai connu de pareilles heures, où tout ce qui vous porta secours fermente et vous devient nausée morale. Vos lettres, chères femmes, m’en font la multiple confidence.C’est que vous passez un dur moment où la nature entière chuchote de renaître,d’étreindre, de se parer, de changer, de partir … Eh bien, n’hésitez pas,changer ! Vous à qui tous les liens, y compris la gêne matérielle,imposent l’immobilité, changez, déménagez. Déménagez sans rien dépenser, partez sans bouger. Je l’ai essayé vingt fois, et jamais sans succès.

 

Vous qui vivez dans un intérieur dont vous avez, seule ou aidée de votre raison de vivre, élaboré les détails, depuis combien de temps respectez-vous vos décisions désuètes? Les deux fauteuils confortables, la petite table à tout faire qui les sépare, est-ce qu’ils n’ont pas pris racine, là où ils sont ? La bibliothèque ? Je vous entends d’ici :

« Oh c’est bien simple, la bibliothèque, on  ne peut pas y toucher,il n’y a pas dans l’appartement d’autre panneau assez large pour elle ! »

 

Et le lit, donc ! Vous en avez dépensé, de la logique géométrique et décorative, avant de le caser !

Et ce gentil petit arrangement du coin, le coin bien féminin, petit bureau, ou table basse à ouvrage, lampe,T.S.F., quelques livres à portée de la main… J’en ai honte pour vous, tant sa négligence étudiée est immuable depuis votre emménagement ! Et … et tout le reste !

Retroussez vos manches,mesdames ! A vous la blouse de ménage, et fichez-moi tout ça en l’air ! la bibliothèque d’abord ! Elle ne tient pas dans le panneau d’en face ? Mettez-la dans l’antichambre, on n’en parlera plus, et la pièce qu’elle opprimait devient, du coup, immense et aérée.

 

Votre coin  si féminin, secouez-le un peu, mettez-y le bureau qui fera sérieux, sur lequel vous écrirez à l’aise de longues lettres à M. Quelque-part-en-France. La table à ouvrage ? Oui, c’est agréable, une table à ouvrage en merisier. Amenez-la donc où nos mères et nos grands-mères la mettaient, en pleine lumière de la fenêtre. Et quant à la jolie commode,fourrez-la dans la chambre à coucher. Une commode, c’est un meuble intime. Là,ça va !

 

A moins que … Attendez, j’ai une idée : si vous mettiez la chambre dans le salon, et inversement ?

Comme ça vous auriez le soleil sur votre lit en vous éveillant. Et quant à la salle à manger … Comment, vous avez une salle à manger ? Mais c’est un luxe complètement inutile ! La meilleure pièce du logis consacrée à vos repas de 10 minutes ?  Vous allez faire cadeau de la salle à manger à vos 2 enfants. Leur table de travail, leurs jouets, leurs livres,cantonnez-moi tout ça là-dedans, et peut-être même leurs 2 petits lits. Ils vivront là, ils goûteront là, ils y satisferont l’instinct de propriété (qui est très vif chez les enfants), et ils vous laisseront la paix chez vous, dans cette sorte de garçonnière de 2 pièces que je suis en train d’aménager avec vous dans l’appartement conjugal.

 

Je vous en prie, n’attribuez à ce remue-ménage aucun caractère définitif. Essayez. Secouez la poussière, et les microbes de l’ennui et de la neurasthénie qui s’étaient établis chez vous. 

Prenez chaud, tapez-vous sur les doigts avec le marteau. Couchez-vous en contemplant votre œuvre, éveillez-vous complètement perdue. Si, au bout de 8 jours de villégiature dans un logis inconnu, vous voyez que ça ne se tasse pas, eh bien ! Vous recommencerez.De ce cataclysme en cataclysme, vous arriverez à un arrangement idéal – provisoirement idéal, bien entendu – et à la permission de l’absent. Ici, nous entrons dans l ’incertain… Qu’est-ce qu’il dira, l’absent ? Il n’a guère le choix. Ou bien il criera au miracle, ou bien il va jurer et sacrer, ou bien il prendra un air méditatif et il dira :

 

« Ce n’est pas mal, mais … mais ce n’est pas encore ça…J’ai une idée, viens donc m’aider … »

Alors il tombera la veste, roulera ses manches de chemise, et tout sera à recommencer, et ça, soyez tranquille, ça sera très amusant !

 

Colette

Prose issue de Paysages et Portraits

Transmise par Solange Boulanger,
comédienne
...

L'Été de  Galileo Chini

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Commentaire de Robert Paul le 30 janvier 2014 à 1:23

Colette, déja désignée dans sa jeunesse comme "un joyau tout en or" par sa mère

Commentaire de Louis Van Cappellen le 29 janvier 2014 à 18:03

Cette chère Colette était en forme ce 12 mai 1940 pour tirer à fleuret moucheté, tel un Rhipsalis, sur "tout ce qui ne bouge pas" !

Rhipsalis, encore un mot barbare pour une plante, mais joli à l'oreille.

Commentaire de Gohy Adyne le 29 janvier 2014 à 11:31

Bonjour Deashelle,

Je me suis régalée à lire ces lignes de Colette.

Merci pour ce partage.

Amicalement.

Adyne

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