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                                ELIETTE GRAF ENTRE POESIE ET MAGIE

Du 14-12 au 31-12-17, l’ESPACE ART GALLERY (Rue lesbroussart 35, 1050 Bruxelles) a eu le plaisir de terminer l’année en vous présentant une exposition consacrée au peintre suisse, Madame ELIETTE GRAF, intitulée DE LA POESIE A LA MAGIE DU REVE.

Est-ce le rêve qui est poétique? Est-ce la poésie qui est magique? L’un étant consubstantiel à l’autre, cette alchimie onirique trouve son expression dans l’univers candide et feutré de cette très belle artiste.

Que ce soit dans les grands formats comme dans les petits, le dénominateur commun réside tant dans la délicatesse des couleurs que dans celle du trait. A un point tel qu’à l’analyse, le trait s’étiole, comme aspiré par la couleur. Il ne demeure que la forme, à la fois sensible et fantomatique, aboutissant dans la magie de l’apparition. Car il y a dans l’œuvre de cette artiste une dimension épiphanique, créée par la délicatesse d’un chromatisme pastellisé. Rares sont les couleurs violentes. L’atmosphère est tendre, baignant dans la poésie de l’instant. Instant lequel par le traitement du sujet, cadré à l’intérieur de l’espace, devient intemporel. Le chromatisme s’étale comme une brume enveloppant l’ensemble. La forme naît de la couleur et s’empreigne jusqu’à se muer en une matière à la fois physique et onirique. A’ la charnière entre figuratif et abstrait, la forme devient vaporeuse au point de faire de la figure humaine une silhouette se fondant dans la composition. Les œuvres sur grands formats sont extrêmement fouillées par rapport aux petits formats, plus dépouillées. Progressivement, la « poésie devient magie du rêve ». Le conte de fées devient peinture.

Trois écritures définissent l’œuvre de l’artiste :

  • Grands formats : a) sujets féeriques soutenus par un chromatisme fouillé b) sujets exclusivement urbains centrés sur des vues nocturnes
  • Petits formats : dépouillés avec un chromatisme efficace mais moins prononcé sur la surface de l’espace

Le visiteur constatera sans peine que la couleur dominante dans l’œuvre de l’artiste est le bleu.

RONDIN (95,5 x 94 cm-huile sur toile)

A’ partir de cette même note bleu scintillent d’autres couleurs, telles que le vert, le jaune ou le rouge, traités comme des satellites autour de la ronde que forme les 10 silhouettes évoluant autour des deux personnages centraux.

La peinture d’ELIETTE GRAF ruisselle de symboles. Certains appartiennent à sa mythologie personnelle, d’autres sont d’origine maçonnique.

LES VEILLEURS DE NUIT (111 x 114 cm-huile sur toile)

La couleur bleu est toujours la couleur dominante. Seule lui est opposée le blanc servant à donner le volume à l’architecture dans la volonté nette de dynamiser l’ensemble par le biais d’un jeu cubique. Dans cette œuvre les personnages-silhouettes semblent être plastiquement plus affirmés, en ce sens que chacun d’eux s’inscrit matériellement dans la couleur par laquelle il est issu. Le bleu que l’on retrouve comme un leitmotiv sur la plupart des toiles est un bleu en différents dégradés, ce qui tend à donner du paysage nocturne un aspect festif, presque solaire, s’il ne s’était pas agi de la nuit. L’astre lunaire dont la lumière baigne la toile a des allures de soleil nocturne.

REVE DE CIRQUE (70 x 93 cm-aquarelle)

Il y a dans cette œuvre une atmosphère « chagallienne » à la fois par l’élan partant du bas vers le haut, assemblant la ville dans un espace ramassé. Ensuite par l’attitude du personnage à la pipe de laquelle s’échappent des bulles. Son attitude penchée vers le bas rappelle fortement (même de façon involontaire) celle de certaines figures de Chagall. Il s’agit d’une image lointaine. D’un cirque lointain. Une vue plongeante sur le chapiteau. Mais ce n’est qu’une évocation onirique du cirque. Nous ne l’apercevons que de loin. Nous n’y entrons pas comme chez Chagall. Les personnages évoluent dans les airs, exactement comme dans un rêve. Le rêve vole au-dessus de notre tête. Au-dessus de notre rationalité. Ici, il vole au-dessus du cirque. Les artistes évoluent dans le bleu du ciel. Ils sont évanescents, presque immatériels. Tandis que chez Chagall, par le biais du traitement chromatique fait de couleurs vives, ils incarnent la magie dans une inconditionnelle matérialité plastique.  

Les toiles de petites dimensions constituent un tour de force.

DIS-MOI OU TU VAS? (60 x 40 cm-aquarelle)

la couleur bleu-nuit enveloppant l’arbre dilaté, confère à ce dernier une matérialité aussi plastique que si cette œuvre avait été réalisée à l’huile. Admirables sont les personnages-silhouettes. Ils sont le sujet du tableau.

Leur évanescence, presque translucide, répond à la question placée dans le bas de la toile : « Dis-moi qui tu es. Dis-moi où tu vas ». Le décor désertique de l’ensemble ajoute une dose d’angoisse dynamisant le questionnement métaphysique. L’arbre est conçu à partir d’une variation sur le gris-noir laquelle par son côté squelettique amplifie la vérité de ce questionnement. Seuls les trois oiseaux couleur or, se profilant dans leur frêle silhouette, apportent l’espoir à ce même questionnement.

Observons que la couleur bleu du ciel qui d’habitude enveloppe l’espace est ici contenue par le blanc du cadre. Le chromatisme ne recouvre pas l’entièreté de l’espace.

LA GRANDE VILLE (45 x 35 cm-aquarelle)

on ne peut qu’être médusés par la verticalité constituant la ville à partir de la finesse du trait exécuté sur un si petit espace. Les personnages, presque des insectes observés de loin, entament un chemin ascendant qui les conduit vers la ville. Il s’agit d’une ville « calme », aux couleurs tendres se détachant à partir d’un arrière-plan laiteux. Il ne s’agit en rien de la mégapole que nous connaissons. Mais bien d’une ville trouvant son visage humain à travers le conte de fées, par laquelle les personnages s’engouffrent à travers une brèche lointaine.

A côté d’un figuratif généralement fuyant (les personnages-silhouettes), l’abstraction a également droit de cité.

PARADIS DE COULEURS (99 x 96 cm-huile sur toile)

est une symphonie chromatique où les couleurs se répondent sans s’entrechoquer formant un ensemble vibrant.

PAYSAGE MAGIQUE (56 x 82 cm-huile sur toile)

l’abstraction tourne à l’aperception. L’abstrait fait ici figure d’alibi car le visiteur peut y voir tout ce que la culture figurative permet : silhouette humaine, vapeur thermique, nuage…Le rêve, dans l’émanation cérébrale qui s’incarne dans le langage de la poésie.

ELIETTE GRAF est issue d’une famille du Jura suisse installée dans les Franches Montagnes.

L’artiste insiste sur le fait que cette région a engendré des hommes à l’esprit indépendant, épris de liberté. Son enfance a été bercée par le fantastique et les contes de fées.

La tradition maçonnique est le second élément qui a déterminé son langage créatif. Certains de ses ancêtres (sans être spécifiquement Francs-Maçons) travaillèrent comme maîtres maçons à la cathédrale de Strasbourg. En présentant les personnages par groupes de trois, RONDIN (cité plus haut) joue avec la symbolique maçonnique. Le chiffre trois étant le symbole de la créativité. Chiffre que nous retrouvons, notamment, dans la triade chrétienne incarnée dans la Trinité. L’univers des cathédrales se retrouve également dans son œuvre. LES VEILLEURS DE NUIT (cité plus haut) sont en réalité les crieurs de la cathédrale de Lausanne chargés de rassurer la population pendant la nuit noire, en criant, au fil des heures que tout était tranquille.

Comme nous l’avons spécifié, l’artiste entretient une relation particulière avec la couleur bleue. Il s’agit d’un bleu vivifiant, carrément dynamique. C’est, en réalité, le bleu de l’hiver. Il y a un lien entre l’hiver et la nuit, en ce sens que l’hiver est la saison de l’endormissement. Mais cette nuit n’en est pas vraiment une puisque l’astre lunaire brille comme un soleil. Le bleu devient la couleur du rêve. Une couleur protéiforme puisqu’elle illustre l’espace de la poésie. L’artiste a une double formation : elle possède, en plus d’être une autodidacte, une expérience académique. Elle peint depuis maintenant trente-six ans et a présenté ses œuvres dans quelques soixante-dix expositions. Une autre caractéristique la concernant réside dans le fait qu’elle est également illustratrice. Cela se remarque, notamment, dans le traitement qu’elle apporte à la figure humaine, issue d’on ne sait quel grimoire aux recettes magiques. Sorcières et fées s’entremêlent pour le bonheur de l’enfance qui habite un coin de l’âme du visiteur. Car pour aimer cette peinture, il faut se laisser nourrir par le vertige du fantastique. Elle a débuté par l’aquarelle pour enchaîner avec le pastel et terminer avec l’huile. Sa philosophie est la suivante : L’aquarelle lui sert pour obtenir une image précise sortie de son esprit. Tandis que son rapport avec l’huile est essentiellement technique, en ce sens qu’il s’agit d’une matière qui se travaille. Elle insiste sur le fait qu’une symbiose doit s’installer entre le tableau et l’endroit qui devra l’accueillir. Une magie supplémentaire à celle de la création puisqu’une toile est un être vivant destiné à évoluer dans un biotope adéquat. L’un nourrira l’autre. Et le flux de la création issu de la poésie baignera la terre fertile de la magie qui respire en nous.

François L. Speranza.

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