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"Comment ne pas gagner le prix Nobel" De Doris Lessing Prix Nobel

"Comment ne pas gagner le prix Nobel"
LE MONDE | 08.12.2007 à 13h57 • Mis à jour le 17.11.2013 à 16h27
Extraits du discours écrit par Doris Lessing à l'occasion de la réception du Prix Nobel de littérature 2007. Souffrante, l'écrivaine britannique n'a pas pu assister à la cérémonie à Stockholm.
"Postée sur le pas de la porte, je regarde, entre des nuages de poussière volante, dans la direction où il reste encore des forêts sur pied, c'est ce qu'on m'a dit. Hier, j'ai parcouru en voiture des kilomètres de souches d'arbre et de traces carbonisées d'incendies, là où, en 1956, s'étendait la forêt la plus magnifique que j'aie jamais vue. Entièrement détruite. Les gens doivent manger, ils doivent trouver du combustible pour leurs feux.
Ceci se passe au nord-ouest du Zimbabwe, au début des années 1980 ; je rends visite à un ami. Il est là pour "aider l'Afrique" ; ce qu'il a découvert ici, dans cette école, l'a choqué au point de lui provoquer une dépression dont il a eu du mal à se remettre. Cette école ne diffère en rien de toutes les écoles bâties après l'indépendance. Elle consiste en quatre grands cubes de brique, plantés côte à côte directement dans la poussière, un deux trois quatre, avec une moitié de salle à un bout, la bibliothèque. Ces salles de classe ont bien des tableaux noirs, mais mon ami garde les craies dans sa poche, sinon on les volerait. Il n'y a pas d'atlas, pas de globe terrestre dans l'établissement, pas de manuels scolaires, pas de cahiers ni de stylos bille ; la bibliothèque ne contient pas le genre de livres qu'aimeraient lire les élèves, seulement des ouvrages de rebut des bibliothèques des Blancs (...).
Pendant que je me tiens avec mon ami dans sa chambre, des gens entrent timidement, et tous, tous mendient des livres. "S'il te plaît, envoie-nous des livres quand tu rentreras à Londres." (...)
Je doute que beaucoup de ces élèves se verront décerner des prix.
Le lendemain, je me trouve dans une école du nord de Londres, un très bon établissement. Ces élèves reçoivent la visite hebdomadaire d'une personnalité (...). La venue d'une célébrité est chose normale pour eux.
Mais l'école enveloppée de poussière volante du nord-ouest du Zimbabwe est présente à ma mémoire. Je regarde ces visages légèrement curieux et tente de leur raconter ce que j'ai vu la semaine d'avant. (...) Je suis sûre que chacun d'entre vous ici, en prononçant son discours de réception, doit connaître ce moment où les visages que vous regardez deviennent inexpressifs. Vos auditeurs n'entendent pas ce que vous dites : aucune image mentale ne correspond à ce que vous leur expliquez. Dans le cas présent, (...) leur est-il vraiment impossible d'imaginer une pauvreté aussi nue ?
Je fais de mon mieux, ils sont polis.
Je suis certaine que, dans le lot, il y en aura qui obtiendront des prix. (...)
Restée avec les professeurs, je demande, comme toujours, si la bibliothèque marche et si les élèves lisent. Et ici, dans cette école pour privilégiés, j'entends ce que j'entends toujours quand je me rends dans des écoles ou même des universités : "Vous savez bien comment ça se passe. Beaucoup de nos élèves n'ont jamais rien lu, et la bibliothèque ne fonctionne qu'à moitié." (...)
Oui, en effet (...). Tous, nous le savons. Nous sommes dans une "culture à fragmentation", où nos certitudes datant d'il y a seulement quelques décennies sont remises en question, et où il est fréquent que les jeunes hommes et les jeunes femmes qui ont bénéficié d'années d'études ne sachent rien du monde, n'aient rien lu (...).
Ce qui nous est arrivé, c'est une invention incroyable : les ordinateurs, Internet et la télévision. Une révolution. Ce n'est certes pas la première révolution que nous, l'espèce humaine, affrontons. La révolution de l'imprimerie (...) a changé notre vision du monde et nos modes de pensée. Téméraires, nous l'avons acceptée sans réserve, comme toujours, sans jamais nous demander : "Que va-t-il maintenant advenir de nous avec cette invention de l'imprimerie ?" De la même façon, nous n'avons jamais pris une seule fois le temps de nous demander : (...) comment nos esprits vont-ils évoluer avec la nouveauté d'Internet (...) ?
Encore très récemment, tous ceux qui étaient un tantinet cultivés respectaient le savoir, l'éducation, et traitaient donc aussi avec respect notre grand fonds de littérature. Certes, nous savons tous que, pendant cet état de grâce, les gens faisaient souvent semblant de lire, feignaient de respecter le savoir, mais c'est un fait établi que les travailleurs et les travailleuses aspiraient à lire. (...)
La lecture, les livres faisaient autrefois partie intégrante de la culture générale. En s'adressant aux plus jeunes, leurs aînés doivent mesurer combien la lecture contribuait à l'éducation de l'individu, d'autant que les jeunes générations en savent tellement moins. Et si les enfants ne savent pas lire, c'est parce qu'ils ne lisent pas.
Cette triste histoire est connue de nous tous.
Mais nous n'en connaissons pas la fin.
Nous pensons au vieil adage : "La lecture apporte à l'homme plénitude." (...)
Cependant, nous ne sommes pas le seul peuple au monde. Il n'y a pas si longtemps, je recevais un coup de téléphone d'une amie qui me disait être allée au Zimbabwe, dans un village dont la population n'avait pas mangé depuis trois jours mais discutait de livres et des moyens de s'en procurer. (...)
J'appartiens moi-même à une petite organisation qui a démarré avec le projet d'introduire des livres dans les villages. (...) Ayant moi-même financé une petite étude sur ce que les gens voulaient lire, j'ai découvert que les résultats étaient comparables à ceux d'une étude suédoise dont j'ignorais l'existence. Les gens voulaient lire ce que veulent lire les Européens, si tant est que ceux-ci lisent : romans de toutes sortes, science-fiction, poésie, romans policiers, pièces de théâtre, Shakespeare. Les ouvrages pratiques, par exemple comment ouvrir un compte bancaire, venaient en bas de liste (...). Le problème avec l'approvisionnement des villageois en livres vient de ce qu'ils ignorent ce qui est disponible (...).
Parfois je reçois des lettres de gens habitant dans un village qui n'a peut-être pas encore l'électricité ou l'eau courante (à l'exemple de notre famille dans notre cabane de torchis tout en longueur) : "Je serai écrivain moi aussi, parce que j'ai le même genre de maison que tu as eue."
Mais la difficulté est là. Non, ce n'est pas vrai.
L'écriture, les écrivains ne sortent pas de maisons vides de livres.
Voilà la différence, voilà toute la difficulté.
Afin d'écrire, afin de s'engager en littérature, il doit exister une relation intime avec les bibliothèques, les livres, la Tradition.
Là, je parle de livres qui n'ont jamais été écrits, d'écrivains qui n'ont pas pu percer parce que les éditeurs sont absents. Je parle de voix inaudibles. Il est impossible d'évaluer ce grand gâchis de talents, de potentiels. Mais même avant ce stade de la création d'un livre qui exige un éditeur, un à-valoir, des encouragements, il manque autre chose.
On demande souvent aux auteurs : "Comment écrivez-vous ? Avec un microprocesseur ? Une machine à écrire électrique ? Une plume ? A la main ?" Mais la question essentielle est celle-ci : "Disposez-vous d'un espace, de cet espace libre qui devrait vous entourer quand vous écrivez ?" A l'intérieur de cet espace, qui est proche d'une forme d'écoute, d'attention, vous viendront les mots, les mots que diront vos personnages, des idées : l'inspiration.
Si l'écrivain ne peut pas trouver cet espace, alors poèmes et histoires peuvent être mort-nés. (...)
Sautons à une scène apparemment très différente. Nous sommes à Londres, une des mégapoles. Il y a un nouvel auteur. (...) Le nouveau ou la nouvelle venu(e) dans le monde des lettres est salué(e) par tous, croule peut-être sous les à-valoir. (...) Le ou la voilà fêté(e), applaudi(e), promené(e) illico dans le monde entier. Nous, les seniors, qui avons déjà tout vu, plaignons le ou la néophyte qui n'a aucune idée de ce qui se passe vraiment. Il ou elle est flatté(e), ravi(e). Mais demandez-lui au bout d'un an ce qu'il ou elle pense. Je l'entends déjà : "C'est la pire chose qui aurait pu m'arriver." Certains nouveaux auteurs ayant bénéficié d'un grand lancement se sont arrêtés d'écrire ou n'ont pas écrit ce qu'ils voulaient, avaient l'intention d'écrire.
Et nous, les seniors, souhaitons murmurer à ces oreilles innocentes : "Avez-vous toujours votre espace ? Le seul lieu qui vous soit personnel et nécessaire, où vos voix intérieures peuvent vous parler et où vous pouvez rêver. Cramponnez-vous-y, ne le lâchez pas !"
Mais il faut aussi une forme d'éducation.
Mon esprit est plein de somptueux souvenirs d'Afrique, que je peux ranimer et contempler à loisir. Ces couchers de soleil, or, pourpres et orange, qui envahissent le ciel au soir ! Les buissons aromatiques du désert de Kalahari fleuris de papillons, de phalènes et d'abeilles ! Ou encore moi assise au bord du Zambèze, dont les eaux vert foncé et luisantes - c'est la saison sèche - roulent entre de pâles berges herbues où s'assemblent tous les oiseaux d'Afrique. (...) Mais que dire du ciel nocturne d'un noir merveilleux, encore vierge de pollution, criblé d'étoiles effervescentes !
J'aimerais que vous vous imaginiez quelque part en Afrique du Sud, dans un magasin indien d'une zone pauvre, par temps de grande sécheresse. Les gens, surtout des femmes, font la queue, munies de toutes sortes de récipients pour l'eau. Tous les après-midi, ce magasin reçoit un camion-citerne d'eau de la ville voisine et les autochtones attendent cette eau si précieuse.
L'Indien se tient avec les paumes de main à plat sur son comptoir ; il observe une femme noire penchée au-dessus d'un gros paquet de feuilles qui a l'air d'avoir été arraché d'un livre. Elle lit Anna Karénine. Elle lit lentement, formant les mots avec ses lèvres. Le livre semble difficile. C'est une jeune femme avec deux enfants en bas âge accrochés à ses jambes. Elle est enceinte. L'Indien est peiné parce que le voile de sa visiteuse, normalement blanc, est jaune de poussière. (...)
Cet homme est curieux. Il demande à la jeune femme :
"Que lis-tu ?
- Ça parle de la Russie, répond-elle.
- Sais-tu où se trouve la Russie ?"
Il le sait à peine lui-même.
La jeune mère le regarde bien en face avec dignité, même si elle a les yeux rougis par la poussière.
"J'étais la meilleure de ma classe. Mon professeur l'a dit, j'étais la meilleure." (...)
Elle a jeté un regard reconnaissant à l'Indien, consciente qu'il l'aimait bien et la plaignait, puis est ressortie dans les nuages de poussière volante. (...) L'histoire qu'elle lisait chez l'Indien occupait son esprit. Elle songeait : "Varinka me ressemble avec son foulard blanc, et elle s'occupe d'enfants elle aussi. Je pourrais être cette jeune fille. Et le Russe, il l'aime et va lui demander de l'épouser... - elle n'avait fini de lire que cet unique paragraphe. Oui, et un homme viendra me chercher moi aussi et m'emmènera loin de tout ça, il m'emmènera avec les enfants, oui, il m'aimera et prendra soin de moi." (...)
Elle reste absorbée dans ses pensées. "Mon professeur m'a dit que, là-bas, il y avait une bibliothèque plus grande que le supermarché, un grand bâtiment, plein de livres." Malgré la poussière lui volant au visage, la jeune femme sourit en marchant. "Je suis intelligente, pense-t-elle. Mon professeur m'a dit que j'étais intelligente. La plus brillante de l'école, elle a dit. Mes enfants sont intelligents comme moi. Je les emmènerai à la bibliothèque, cette maison pleine de livres, et ils iront à l'école, ils seront professeurs... Mon professeur m'a dit que je pourrais être professeur. Ils partiront loin d'ici pour gagner de l'argent. Ils habiteront près de la grande bibliothèque et vivront bien."
On peut toujours se demander comment ce lambeau de roman russe a pu finir sa course sur le comptoir de ce magasin indien. Mais ceci serait une autre histoire, peut-être un jour quelqu'un la racontera-t-il. (...)
Nous sommes blasés, nous dans notre monde - ce monde si menacé. Nous sommes les champions de l'ironie et du cynisme. Nous hésitons devant l'usage de certains mots et de certaines idées, tant ceux-ci sont usés jusqu'à la corde. Mais pourquoi ne pas réhabiliter certains mots qui ont perdu leur pouvoir d'expression ?
Nous possédons une mine - un trésor - de littérature, qui remonte aux Egyptiens, aux Grecs et aux Romains. Tout est là, cette profusion littéraire, prête à être sans cesse redécouverte par quiconque a la chance de tomber dessus. Un trésor. Imaginez qu'il n'ait jamais existé. Comme nous serions vides, pauvres ! (...)
Nous disposons d'un héritage d'histoires, de contes, transmis par les anciens conteurs - nous connaissons les noms de certains, mais pas de tous. Cette lignée de conteurs remonte à une clairière au milieu de la forêt où brûle un grand feu et où les anciens chamans dansent en chantant, car notre patrimoine d'histoires est né dans le feu, la magie, le monde des esprits. Et c'est encore là qu'il est conservé aujourd'hui.
Interrogez n'importe quel conteur moderne, et il vous dira qu'il y a toujours un moment où il est touché par le feu de ce qu'il nous plaît d'appeler l'inspiration, l'enthousiasme, et cela remonte à la naissance de notre espèce, au feu, à la glace et aux grands vents qui nous ont modelés, nous et notre monde. (...) Le conteur sera toujours là, car ce sont nos imaginaires qui nous modèlent, nous font vivre, nous créent, pour le meilleur et pour le pire. Ce sont nos histoires, le conteur de nos histoires, qui nous récréent - qui nous recréent - quand nous sommes déchirés, meurtris et même détruits. C'est le conteur, le faiseur de rêves, le faiseur de mythes, qui est notre phénix, ce que nous sommes au meilleur de nous-mêmes au plus fort de notre créativité.
Cette pauvre jeune femme qui chemine dans la poussière en rêvant d'une éducation pour ses enfants, croyons-nous être mieux qu'elle - nous qui sommes gavés de nourriture, avec nos placards pleins de vêtements, et qui étouffons sous le superflu ?
C'est, j'en suis convaincue, cette jeune fille et les femmes qui parlaient de livres et d'éducation alors qu'elles n'avaient pas mangé depuis trois jours qui peuvent encore nous définir aujourd'hui."

________________________________________
Traduit par Isabelle D. Philippe © The Nobel Foundation 2007

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