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La douleur était restée à la surface de sa peau pendant un fugitif instant, puis s'était inexorablement répandue dans tout son corps, glissant sur chacune de ses cellules comme un sirop épais enveloppant des galets. Certaines parties de son corps s'étaient mises à gonfler, alors que Judith sentait encore les ailes de nombreuses abeilles, prisonnières du couvre-lit, vibrer contre son épiderme.

Elle aurait donné très cher pour sombrer immédiatement vers l'inconscience, car elle savait que cette lente chute ne lui apporterait aucun réconfort. Le voile noir auquel elle aspirait serait précédé par la paralysie. Peut-être des spasmes, aussi, assez violents pour qu'elle se brise une côte, ou même la colonne vertébrale. L'idée même de se révolter, de hurler, du moindre mouvement dont elle puisse décider vraiment, tout cela était déjà derrière elle. Une marée noire et venimeuse envahissait sa chair, la pénétrait en profondeur, et partout sur son passage entraînait la panique, jusqu'aux confins de son système nerveux. Son corps allergique ne fuyait pas le venin, il ne se révoltait pas. Il se désorganisait sans offrir la moindre résistance.

Dans un ultime effort, Judith tenta de maintenir un peu de cohérence dans ses pensées. Son homme allait arriver. Il se souviendrait de ce qu'il faut faire.

N'hésite pas, Mimmo.

En cas de surdosage, elle serait bonne pour une désintoxication progressive de la cortisone qu'il lui injecterait, mais c'était un moindre mal.

Si toutefois il arrivait. Avait-il crié ? Montait-il les escaliers ?

Judith aurait bien voulu entendre ses pas précipités sur les marches, mais le bourdonnement assourdissant des abeilles était lui-même déjà bien loin. Judith ne pouvait plus entendre que son cœur, et sa respiration. Si elle voulait garder espoir, il était grand temps qu'elle s'en désintéresse, sinon elle prendrait vraiment peur.

Mais la peur elle-même était vibrante et désordonnée. Elle allait et venait par vagues, un coup je meurs un coup j'étouffe, mon corps se ferme s'endort et pèse des tonnes. Judith n'était plus le médecin tombée amoureuse de son Mimmo un matin de mai. Judith n'était plus une jeune femme non plus. Judith était un corps à la torture. Judith n'avait peut-être plus beaucoup de vie en elle, mais elle gardait une conviction : il fallait s'accrocher à quelque chose.

Avant qu'il ne soit plus possible de décrire le fil de ses pensées avec des mots, Judith se pelotonna mentalement autour de son ultime richesse. Celle qui l'avait amenée à la vie.

C'est ainsi qu'elle avait été appelée par sa maman, juste au moment où on l'avait déposée sur son ventre.

Et quel que soit son avenir proche, qu'elle reprenne conscience sur cette terre ou ailleurs, on viendrait la chercher en l'appelant ainsi.

Judith.

Franz et Gerhard Kettenmeyer étaient installés à l'arrière de la limousine qui les conduisait vers le centre de recherches de MeyerLintz à Burtigny, à quelques kilomètres à peine de l'aéroport de Genève. La contrariété avait envahi Franz après sa conversation avec ce français prétentieux. Elle l'avait presque distrait de son appréhension au moment de l'atterrissage, mais elle lui avait aussi donné mal à la tête. Franz avait franchi un nouveau seuil de mauvaise humeur lorsque son assistante lui avait présenté un verre d'eau et un tube de paracétamol, comme si elle avait pu lire le mot céphalée sur le front du capitaine d'entreprise. Franz aimait que l'on réponde à ses attentes, mais détestait que l'on se montre trop prévenant. L'anticipation était son privilège exclusif. Finalement, la coupe avait débordé lorsque Franz avait aperçu la silhouette de son frère sur le tarmac au moment où le Falcon s'était immobilisé.

Son frère cadet s'était engouffré dans la voiture sans mot dire, au moment même où Franz s'apprêtait à le saluer.

— Je suppose que tu as de mauvaises nouvelles à m'annoncer, lui dit Franz en pénétrant dans le véhicule.

— Pas du tout, répliqua son frère. C'est l'impatience qui m'a fait me déplacer jusqu'ici. Vas-tu encore me demander de me montrer patient ?

— Vingt-quatre heures tout au plus.

— Cela m'en laisse à peine douze pour tout paramétrer. Tu n'es pas sérieux, Franz !

— Si.

— Tu es totalement inconscient.

— Tu as des leçons à me donner ? Qu'as-tu fait les trois derniers jours ?

— Ça te regarde ?

— Tu as trompé ton attente dans la salle VIP du casino de Montreux ?

— Arrête, Franz. Ne me fais pas la morale.

— Et comme tu as perdu des sommes colossales, tu as fini au lit avec... comment s'appelle-t-elle encore ? Tania ? À moins que cette fois-ci ce soit Inge, l'interminable Hollandaise que tu as emmenée se faire rougir les seins à Nassau le mois passé ?

— Franz...

— Tu les paies au mois pour avoir l'exclusivité de leurs faveurs ou tu acceptes de partager ?

— Laisse tomber, tu veux ? J'attendais que tu me fournisses ce que tu m'avais promis, est-ce que je dois te le rappeler ? Pendant que tu trafiquais nos comptes avec ton ami John, j'étais sensé tout tester, de bout en bout. Nous n'aurions plus qu'à appuyer sur le bouton.

— Si tout est prêt, tu n'as pas à t'inquiéter.

— Franz, ça, c'est à moi d'en juger. Mon rayon. Pas le tien. Il manque une pièce à mon puzzle, et elle doit s'adapter parfaitement. La moindre erreur serait fatale.

— Alors qu'attends-tu pour m'expliquer ce que tu comptes faire ?

Avant de se rendre compte que Franz faisait diversion, Gerhardt s'était laissé entraîner sur la pente technique.

C'était un ingénieur hors pair. À la fin de ses études, il s'était consacré à la modernisation de l'ensemble des services du groupe MeyerLintz. Depuis la mort de son cousin Charles – de vingt ans son aîné, et dernier représentant de la famille Lintz au sein du groupe – il avait pris à bras le corps un dossier crucial : l'autorisation de la vente de leurs produits pharmaceutiques auprès des autorités nord-américaines. Il s'était doté pour cela de moyens rarement consentis au sein d'autres entreprises du secteur, mais était parvenu à considérablement augmenter le score de leurs dossiers, offrant à MeyerLintz quelques jolies avancées au sein du premier marché mondial.

— L'algorithme est ok, dit Gerhard. Nous l'avons testé dix fois sur nos nouveaux serveurs. Ces machines sont les meilleures dans ce créneau.

— Et ?

— Et elles ont été mises hors d'état en moins de vingt secondes. Ce sera encore plus rapide sur les serveurs que nous visons.

La limousine ralentit pour pénétrer dans le domaine bien entretenu qui abritait le centre de recherches. C'était un bâtiment moderne, qui formait un anneau de plusieurs centaines de mètres de circonférence, tout en vitres et en armatures métalliques. L'ensemble siégeait au centre d'un arboretum ouvert au public chaque week-end.

— Tu as entendu pour la centrale de la Bâtiaz ? demanda Gerhard.

— Oui. C'est d'ailleurs pour cette raison que tu n'as pas eu la « chute des dominos » plus tôt.

— Que veux-tu dire ?

— Je veux dire que c'était le test ultime.

Gerhard écarquilla les yeux.

— Quoi ?

— Tu as bien entendu.

— Tu es en train de m'expliquer que cette attaque était destinée à tester la « chute des dominos » ?

— Exact. La preuve de son efficacité a été faite. Il ne te reste plus qu'à l'utiliser.

— Quand vous en êtes-vous emparés ?

— Cela te regarde ?

— Oui, Franz, ça me regarde à plus d'un titre. Je veux être sûr de disposer de la version qui a fichu le bordel à Émosson.

— Je te le confirme.

— Cela veut dire qu'elle avait été volée il y a moins de vingt-quatre heures.

— En effet.

— Et si cette opération avait été un échec ?

— Nous aurions dû patienter. C'était un risque à courir.

Les joues rondes de Gerhard devinrent rouges. Il sortit de la voiture et se dirigea à grand pas vers l'entrée sans attendre son frère. Franz se laissa distancer, et compta mentalement jusque trois. Comme à son habitude depuis qu'ils étaient tout petits, Gerhard s'emportait, s'éloignait de son frère, puis revenait comme une balle de jokari, le doigt tendu vers sa poitrine.

— Cela fait des mois que je prépare ma bombe, et que tu me promets de me fournir le véhicule qui va l'acheminer là où elle doit exploser. Et c'est maintenant que j'apprends qu'en réalité, tu as failli rentrer bredouille ?

— Calme-toi.

— Non, je ne me calme pas ! Tu prends des risques inconsidérés !

Une fois encore, Gerhard repartit à nouveau vers l'avant. Franz marcha à son rythme vers le bâtiment. Cette fois-ci il prit le parti de reprendre la parole dans le dos de son cadet :

— Tu auras ce que tu veux dans quelques heures. Je sais bien que tu n'aurais pas procédé de pareille manière, mais tu m'as dit toi-même il y a six mois que tu n'étais pas en mesure de concevoir quelque chose qui ressemble de près ou de loin à la « chute des dominos » sans y consacrer deux années entières. Tu ne m'as guère laissé de choix : je me suis mis à la recherche d'une solution prête à l'emploi. Je l'ai trouvée. Et elle vient de faire ses preuves.

Les deux hommes s'étaient engagés dans le couloir qui menait au bureau de Gerhard.

— Il n'empêche que ta solution arrive bien tard.

— Peut-être. Mais dans tous les films, on désamorce la bombe à trois secondes de l'explosion, non ? Ah oui, j'oubliais. Tu n'es pas cinéphile. Pas le temps. Le sexe a ses raisons que la raison ne connaît pas.

— Ta désinvolture me laisse indifférent, Franz.

— À chacun ses défauts. J'ai rempli ma partie du contrat. Maintenant dis-moi comment, toi, tu comptes procéder.

Gerhard ouvrit la porte de son bureau en poussant un long soupir.

— Entre. Tu connais déjà l'essentiel.

Alvéoles est disponible en texte intégral ici...

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