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Publications de Christel Marchal (2)

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Le mythe secret de la forêt.

 

-          Crac !

La branche murmure sa douleur. L’homme trébuche et continue son chemin.

 

Perché au sommet d’un gros chêne, Jean le solitaire se perd dans sa vie. Il regarde l’agitation des chiens et des hommes à ses pieds.

Le cœur froid et sans espoir, l’homme pense…

 

-          Craac !

Une branche se plaint dans un chuchotement.

 

Dix jours que Jean passe d’arbre en arbre, à fuir ses tragiques souvenirs vécus avec elle.

Elle, la Dame-en-noir ayant jeté son dévolu sur lui, l’homme des bois. Sa femme pour le meilleur et pour le pire. Surtout le pire !

L’a-t-il aimée un jour, cette dame de la ville arrivée un matin de guerre ?

Il ne sait pas. Il ne sait plus.

Ce dont il se souvient, c’est que Betty a eu une vie dissolue de serveuse de bar et de maîtresse attitrée d’un notaire ou d’un médecin. Il ne sait plus très bien.

Ce dont il se souvient, ce sont ses robes, ses sorties et l’argent jeté par les fenêtres, cet argent qu’il gagne à la sueur de son front, dans le dur labeur des saisons et des bois ingrats.

Et puis, elle sait se plaindre Betty. Elle se plaint encore et toujours de ses jambes.

Ses jambes, elles la perdront et ça, Jean le sait. Il attend, avec cette patience propre aux hommes de la terre.

Il sait attendre Jean. Ce jour viendra. Il en est convaincu.

 

-          Craaac !

La plainte monte dans la nuit lourde et noire.

 

Ce matin-là, l’acariâtre mégère vociférait du haut de l’escalier, hurlait dans toute la maisonnée. D’un geste brusque, ses jambes lâches l’abandonnèrent.

La chute fut brutale.

Jean, sans un regard pour sa femme étendue à ses pieds, attrapa une cordelette et l’étrangla. Elle n’eut pas le temps de souffrir. Dans un rictus, elle s’éteignit.

Un soupir de soulagement siffla dans l’air aigre de la petite ferme où le calme s’invita sans y être convié.

 

-          Craaaac !

La ronde des chiens et des hommes en bleu rythment le secret de la lune au travers des nuages sombres.

 

Jean se laissa choir sur une marche de l’escalier, ralluma avec maladresse son mégot qui pendouille à ses lèvres fanées et se prit la tête entre ses mains rugueuses pour réfléchir.

 

-          Craaaaac !

 

D’un pas pressé, Jean dévala les ruelles du village pour se rendre chez Anna, l’épicière.

-       Deux litrons de chaux suffiront, c’est qu’elle n’est pas bien grosse Betty, chuchota l’homme placide aux hirondelles perchées sur les fils.

 

-       Craaaaaac !

Les pas vont et viennent. Ils vont. Ils reviennent.

 

Le corps du délit enfoui et la chaux vive éloignèrent à jamais Betty de Jean.

Et l’homme pense.

Il pense à l’histoire qu’il va devoir raconter. Dans les villages, les « on dit » se répandent très vite, il va falloir ruser.

L’homme, tel un renard à l’affût, sait ruser.

 

Il n’a pas peur.

Il a la paix. Il ne pleure pas sa chère épouse, mais il faudra bien justifier son absence.

Il en est sûr. Les langues vont se délier. Le boucher va s’étonner de ne plus livrer la viande de Betty, le boulanger aussi et Anna, la fameuse Anna !

Anna, épicière et épouse du Maire.

Anna, née dans le sang de sa mère, le 06.06.06… la marque du Malin !

 

-       Betty a pris le train à la petite gare voisine, la vie est si dure dans nos contrées.

Voilà ce qu’il racontera Jean, si quelqu’un lui demande des nouvelles de Betty.

 

-       Craaaaaaac !

 

La vie continue.

Elle pourrait enfin couler des jours heureux la vie de Jean, mais c’est sans compter sur la langue de vipère d’Anna.

Les rumeurs courent dans le petit village.

-       L’homme des bois a tué la Dame-en-noir.

-       Qu’il dise ce qu’il veut ! Betty, c’est lui qui l’a tuée !

Anna surenchérit avec fougue à chaque passage de paysan faisant tinter la clochette de l’épicerie.

-       J’lui ai vendu deux litrons de chaux vive !

 

 

-       Craaaaaaaac !

Les branches hurlent sous les souillures des pas sur leur robe brune.

 

Jean a le sang chaud. Il empoigne d’un geste rageur sa hache de bûcheron, cette amie de tous les jours et descend d’un pas léger à l’épicerie.

 

La clochette se plaint au passage de l’homme bourru.

-       Anna va pouvoir causer à bon escient maintenant ! se dit Jean.

 

Il quitte le village à vive allure.

 

-       Craaaaaaaaac !

 

Dix jours que Jean est recherché par la police pour tentative de meurtre et puis, grâce aux « on dit », elle semble de plus en plus persuadée qu’il a aussi tué sa chère épouse, la Dame-en-noir.

 

Jean a fui. Il se réfugie auprès de ses seuls amis. Les arbres hurlent leur peine dans cette nuit de lune pleine.

 

Dix jours qu’il fait la nique à la centaine d’hommes débarqués des quatre coins du pays, pour lui mettre la main au collet.

Question de prestige !

Jean adore le jeu du chat et de la souris.

Dix jours déjà qu’il gagne toutes les parties… C’est vrai, il a un sacré avantage sur les hommes, il sait tous les coins et recoins de la forêt. Il la connaît comme sa poche.

 

-       Craaaaaaaaaac !

Les bouts de bois pleurent des larmes de sève.

 

Jean sait qu’il doit se cacher à l’orée de la forêt car les hommes baisseront  la tête, les yeux sur le sol, pour entrer dans ce monde hostile.

Ils se promènent à la recherche du moindre indice, mais personne parmi tous ces hommes en bleu ne constate que les champignons ne poussent pas cette année, qu’il n’y a plus de baies sur les arbustes ou de fruits dans les vergers, que les sources sont taries.

Non, personne ne le remarque. Personne…

 

-       Craaaaaaaaaaac !

 

Jean peut vivre de longs mois dans ce refuge feuillu.

Plus il s’amuse Jean, plus la sympathie de ce pays campagnard l’accompagne dans son dangereux périple au travers les fourrés.

 

-       Craaaaaaaaaaaac !

La forêt hurle sa détresse.

 

Dix jours déjà qu’il est là, perché au sommet d’un gros chêne.

-       Zut ! Une envie pressante, murmure-t-il tout en se soulageant avec diligence.

Question de pudeur !

 

Un chien plus futé que la dizaine d’autres, mit fin à cette cavale.

 

L’homme en bleu caresse le héros de cette nuit lourde et noire, ses yeux se fixent sur le nez aiguisé de l’animal.

-       Euh… Ils font les mêmes pour les hommes ? murmure-t-il à la lune bienveillante.

 

Les branches se sont tues… S’en est fini du mythe secret que Jean a laissé derrière lui,  un vaurien au grand cœur, rusé comme un renard une nuit de lune pleine !

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Faim de vie.

Faim de vie.

 

Manon,

J’ai été rappelée au boulot. Je reviendrai vers 20 heures.

Il y a des pâtes dans le frigo.

Ton père finit sa garde après minuit.

Je t’embrasse. Maman.

 

Manon reste plantée devant ces quelques mots. Une sensation lui tord l’estomac : Coupable, la fuite de ses parents !

Le memo a rejoint les pâtes dans la poubelle.

 

Manon avale ses pensées.

Elle mâche et remâche sa colère. Elle rumine ses mots. Manon n’a pas faim, elle s’alimente de sa tristesse.

Enfermée dans ce corps qu’elle déteste, prisonnière des chaînes de la détresse, elle ne sourit plus.

Etouffée par ce monde cruel, dévastée par l’envie d’être belle, elle ne pense plus.

Obsédée par son poids, jour et nuit, forcée de traîner son corps maigre et sans vie, elle ne mange plus.

Déchirée tous les jours par le noir, fatiguée de vomir son désespoir, elle n’en peut plus.

Etranglée par son besoin d’amour, décidée à partir pour toujours, ce soir elle ne rit plus.

 

 

Sa vie est sans faim.

Seule, dans cette grande maison, Manon trouve le silence angoissant. La musique, toujours la même, rythme le noir de son désespoir.

 

Cendrillon, pour ses vingt ans, est la plus jolie des enfants…[1]

 

Manon sent son ventre crier famine. Son corps réclame avec avidité de déguster des dessins de fleurs. De savourer la chaleur de Mozart et d’un violon, sel de vie. De se délecter des rires du soleil et des rêves d’étoiles.

Elle n’a plus le goût de vivre. Seule, sa main décharnée se blesse à l’os saillant de la hanche. Manon sourit. Douce violence.

Seuls, ses doigts maigres suivent les petites rivières que sont ses veines.

Manon sourit. Douce violence.

 Seuls, ses genoux osseux se cognent. Echos lancinants d’osselets jetés sur une table de jeux.

Manon sourit. Douce violence.

 

Manon se laisse bercer par la musique. Sa seule amie les soirs affamés de tendresse.

Elle oublie le temps. Dans son palais d’argent. Pour ne pas voir qu’un nouveau jour se lève. Elle ferme les yeux et dans ses rêves. Elle part, jolie petite histoire…

… d’un morceau de chocolat ! Une pensée brutale : « Tu n’as pas le droit. Tu ne mérites pas de te faire plaisir puisque personne ne t’aime. Et tu ne veux pas ressembler à une énorme vieille fille, pas vrai ? Ecoute-moi… Tu resteras une adorable petite fille ! »

Elle commence à boire. A traîner dans les bars. Emmitouflée dans son cafard…

 

Sa peine se noie dans un verre d’alcool. Ses larmes, amères, coulent. Inaperçues. Des fantômes.

Manon est un fantôme. Un être sans chair. Un fantôme du vide. De l’absence. Du rien. Un fantôme si léger que le moindre souffle de vent pourrait l’emmener avec lui.

Elle étrangle son verre pour se remplir le cœur.

 

Manon se sert un autre verre d’alcool. Il y a des traces de vie dans l’eau de vie et, quelques petites pilules recluses dans leur prison de carton argenté.

Elle hésite un moment. Joue avec les comprimés. Elle avale le tout avec la même passion que les bonbons multicolores de l’enfance.

 

L’aiguille de l’horloge a  continué son chemin et a largement dépassé 3 heures.

Un nuage de lait ponctue le ciel de la nuit. Noire.

 

Manon s’assoupit, épuisée. Les blessés de l’âme le savent. C’est lorsque nous fermons les yeux que nous voyons le mieux.

Un coma éthylique la guette.

 

… Elle tue sa dernière chance. Tout ça n’a plus d’importance.

 

Un coma idyllique pour écrire le mot fin.

 

 Elle part. Fin de l’histoire.

 

Un sourire serein habille son visage. Un sourire d’ange.

 

Notre Père qui êtes si vieux. As-tu vraiment fait de ton mieux. Car sur la terre et dans les cieux. Tes anges n’aiment pas devenir vieux.

 

Quelques mots oubliés sur la porte du frigo.

 

Ne plus être.

Ne plus devenir.

Pour enfin exister.



[1] Cendrillon by Téléphone in Dure Limite.

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