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La tondeuse verte.

 

Ce texte oublié dans un mauvais dossier,  ressort à la lumière de 2026,

je l'ai écrit en 1977,   il y a donc 49 ans. 

Certains paragraphes semblent prémonitoires ! surprised

 

J'attend vos commentaires.  Merci à toutes et à tous.

 

La vieille tondeuse - Été 1977

 

 

L'aube était là, fuyante derrière un brouillard léger, comme une fumée de cigarette poussée par le vent. Antoine était réveillé depuis un moment, il n'attendit pas la sonnerie du réveil et se leva pour se diriger vers la cuisine ; rien de tel qu'un grand bol de café avec quelques tartines de confitures pour commencer la journée. Mais ce matin là, le café resta dans la tasse. Antoine enfila un pantalon et un pull puis sortit dans le jardin. Il habitait en bout du village, un corps de ferme hérité de ses grand-parents. Quelques maisons étaient habitées par des retraités adorables, toujours prêt à rendre service. Antoine les connaissait depuis bien longtemps. Il venait souvent, quand il était enfant puis ado, vivre à la ferme pendant les vacances. Les ruelles du village n'avaient aucun secret pour lui.

 

Il déverrouilla la porte et sortit dans ce matin brumeux mais déjà chaud ; direction l'étang « du haut » au bout du vieux chemin. Tout en marchant vers ce petit coin de paradis, il se mit à penser à son grand-père, un gentil papy un peu râleur mais toujours en train de raconter des bêtises, ou à apprendre tous les petits détails de la vie que tu ne trouves pas toujours dans les livres.

 

  • Sais-tu ce que tu dois toujours avoir dans tes poches si un jour tu pars en randonnée pour la journée ? Mis à part bien entendu une gourde d'eau, deux pommes, un morceau de pain et quelques sucres ?

  • Heu non pas vraiment ! Une boussole peut-être ?

  • Oui c'est bien mais encore faut-il savoir s'en servir ! Je t'apprendrai. Dans tes poches ou ton sac tu dois toujours avoir quatre choses: un briquet/allumette, aussi appelé briquet permanent. Par simple frottement il fait des étincelles et peut s'allumer 8 à 10.000 fois. Puis il te faut une pelote de bonne ficelle, un couteau... pliant ça va de soit, et multi lames si possible, et un sifflet à roulette.

  • Un sifflet ? Pourquoi ce jouet ?

  • Ce n'est pas un jouet, il faut un vrai sifflet, comme les arbitres. Dans les bois on l'entend de loin, et si on te recherche c'est lui qui signalera ta présence, ici et pas ailleurs.

 

C'était ça le grand-père, tantôt bougon, tantôt instructeur de survie. Antoine se réveilla de ses souvenirs venus pendant sa marche vers l'étang, et continua son chemin en grignotant un gâteau sec qu'il avait chipé dans la boite en fer avant de quitter la maison. Plus il avançait vers son but, plus il se sentait intrigué et sur le qui-vive. Cette forêt qu'il n'avait pas revue depuis bien longtemps, vingt cinq ans peut-être lui semblait étrangère : elle avait changé. Il s'arrêta et écouta. Rien ne l'intrigua, rien tout était silencieux et calme. Il reparti lentement vers la forêt de châtaigniers à la recherche d'un écureuil roux, il y avait toujours un ou deux couples qui sautaient d'arbres en arbres, ou plutôt de tronc en tronc, rapides comme l'éclair ils avaient vite fait de disparaître remplacés par d'autres, dans ce théâtre vivant qu'était la forêt il restait souvent assis à regarder leur manège. 1)

 

 

Antoine sortit de ses pensées et, en caressant le tronc de l'arbre, le dossier d'un client compliqué (que ce soit le dossier ou le client), le ramena mentalement au « boulot ». Bouleau / boulot ! Il se prit à sourire à l'association d'idées, mais le charme était rompu, la forêt de dossiers avait remplacé la forêt d'arbres verdoyants. Les téléphones sans fil et leurs batteries en bandoulières, les ordinateurs, les mail, les fax, tous ces « outils » qui en définitive mangeaient le potentiel temps d'humanité, c'était la vie de toutes et tous en ville, pensa Antoine. Il s'aperçut que malgré le changement de lieu, cette vie trépidante reprend très vite le dessus sur l'essentiel, le moment présent, et il avait l'impression de se trouver dans une salle de cinéma en train de regarder deux films sur le même écran.

 

Que se passe t-il autour de moi ? Dans ma ferme ? pensa Antoine. Et comme s'il avait besoin de vider un trop plein d'énergie il se mit à parler tout seul.

 

  • Je ne comprends pas... J'ai l'impression d'être devenu sourd, tout semble lourd et étrange.

 

Ces pensées troublaient Antoine depuis un moment, il n'avait pas d'explication rationnelle. Quelques minutes après, il aperçut l'étang « du haut », comme les gens le nommait, brillant comme mille diamants sous le premier soleil du matin. Les années avaient passé et la longue alignée de peupliers avait doublé de volume. Les arbres n'avaient pas souffert des récentes tempêtes. Il mit les pieds sur la chaussée, où gamin puis adolescent, il posait ses cannes à pêche pour attraper les gardons de l'étang et les gougeons venant des ruisseaux. Antoine retrouva très vite le gros rocher plat qui souvent servait de table pour le casse-croûte. Il s'assit et sursauta quand un poisson bondit hors de l'eau pour, sans doute, échapper à une grosse perche qui le chassait pour son déjeuner. Trente ans, peut-être plus... Plus de trente ans étaient passés depuis la disparition des grands parents, trente ans pour le grand-père et trente ans et quelques mois pour la grand-mère ! A croire que l'un sans l'autre, la vie sur terre n'avait plus d'attrait. Depuis leurs départs, Antoine revenait à la ferme cinq ou six fois par an pour seulement deux ou trois jours. C'était trop court pour aller en forêt ou au bord de l'étang. Alors il se contentait de respirer l'odeur de la maison avec sa grande cheminée en pierres, les granges qui sentaient encore le foin séché, quelques petits boulots d'entretiens, une balade dans les alentours, sans oublier de discuter avec les voisins qui avaient repris la ferme de leurs proches. C'était bon de passer quelques heures à refaire le monde. Mais le temps passant vite, Antoine devait toujours repartir le lendemain ou le surlendemain pour Limoges. Aujourd'hui, c'était différent ! Il était en vacances, fatigué de tous ces conflits avec les collègues, ainsi que l'administration qui semblait prendre un malin plaisir à compliquer les choses au lieu de les simplifier.

 

Un jour Antoine avait acheté un jouet pour le fils d'un copain : un taxi en tôle avec un moteur électrique. Les jouets avaient tous ou presque des moteurs à piles, fini les moteurs à clés. Il se surprit à sourire de la pensée qu'il venait d'avoir : « quand nos voitures seront-elles électriques ?  Antoine se mit à rêver. Bientôt les voitures à essence auront des moteurs électriques comme les jouets. Un petit robot tondra la pelouse à ta place et un autre servira une drogue douce devant la piscine pour t'empêcher de réfléchir.   Stop pensa Antoine.

2)

 

Il était en vacances... bien décidé à dormir et à se balader dans la propriété, SA propriété désormais, mais aussi se balader dans celles des autres, car ouvrir une barrière en bois en la refermant derrière soi, ce n'était pas très compliqué, pas besoin de boîtier à boutons pour l'ouvrir et la fermer. A la campagne c'était une question de confiance entre le propriétaire du champ et le promeneur, lui avait dit la grand mère un jour de cueillette des champignons. Si tu oublies de fermer la barrière, les moutons ou les vaches, qui sont au prés, trouveront la porte et se sauveront, l'herbe étant toujours meilleure chez le voisin.

 

Antoine passa le reste de la matinée à faire le tour de l'étang du haut, puis dans les forêts de chênes et de châtaigniers où poussaient girolles et gros cèpes, que la grand-mère se dépêchait à mettre en bocaux pour les futures omelettes ou pommes sautées. Curieusement, il reprit le chemin de la ferme la boule au ventre. Un sentiment de perte et d'abandon le tourmentait sans cesse. Le retour vers la ferme fut très rapide. Quelque chose le poussait à entrer entre les murs épais et protecteurs, d'allumer un bon feu, comme ça pour le plaisir, d'entendre crépiter le bois sec et admirer les flammes dansant dans l'âtre avant de s'échapper en fumée par le large conduit. La ferme revivait avec cette fumée sortant en haut du toit et, Antoine en était convaincu, les voisins disaient : – Tiens le Toine est là !

 

La nuit fut compliquée et agitée sous les draps et dans sa tête. Antoine ne comprenait pas pourquoi il avait ressenti ces grands moments de solitude à l'étang, dans les forêts et dans les champs. Pourquoi ???? Le téléphone sonna sur la table de ferme en merisier le rappelant que son monde était bien loin... de l'autre côté du village.

 

  • Allô ! … Salut Georges .... Non, je n'ai pas oublié mon ordi ! Oui oui ce dossier est bouclé. Et non non et non, je suis en vacances à la ferme, et tu le sais très bien ! Tu connais le mot vacances ? Ecoutes-moi Georges, tu oublies mon adresse, tu oublies mon numéro d'urgence et s'il y a le feu, tu fais le 17. Bonne journée à toi et à l'équipe. Clic !

 

Ce n'était pas le jour, mais au moins c'était clair, net et précis.

 

Antoine ne voulait pas se laisser envahir par cet sentiment inconnu de la veille et qui lui échappait. Il prit sa douche, puis le café avec des tartines de confiture et se rappela les recommandations du grand-père ; dans le petit sac à dos, il mit deux pommes, une bouteille d'eau en plastique, un morceau de pain, quelques sucres dans une boite en fer dégotée dans un placard de la cuisine, puis chercha une pelote de ficelle dans le petit atelier. Il manquait le couteau. Le couteau pliant ! Il chercha partout dans la cuisine, pas de couteau pliant. Pourtant il fallait respecter la liste, Antoine avait l'impression que c'était important ; il ne devait pas déroger aux recommandations du grand-père. Rien dans le tiroir de la table de ferme, rien dans ceux de la cuisine, que des couteaux normaux. Antoine s'agaçait. Il posa les fesses sur un petit tabouret face au bout de la table, la place habituelle du grand-père et vit : le tiroir du chef comme disait la grand-mère pour faire râler son homme. Il l'avait oublié ce tiroir de bout. Antoine l'ouvrit presque respectueusement. Il ne l'avait jamais fait. Il fouilla et découvrit divers petits couteaux pour les légumes et champignons, un vieux briquet

à essence sans sa molette, des boutons de veste de chasse, un doigt en cuir avec un lacet (pour les blessures sans doute), quelques stylos, un petit carnet, un permis de chasse, une multitude d'objets inconnus et puis, plié dans un mouchoir, un couteau suisse avec une étiquette... Pour Antoine !

 

Une larme coula sur sa joue, les années étaient passées comme passent les nuages un jour de grand vent et Antoine n'avait jamais ouvert ce petit tiroir… Merci papy !

 

Sac sur le dos, Antoine reprit le chemin de l'étang du haut bien décidé à comprendre cette angoisse qui lui avait gâchée sa journée d'hier. Il ralentit le pas, attentif à son environnement. En passant devant la petite fontaine à dévotions conduisant à un point d'eau pour les animaux, rien ne sembla le troubler, c'était calme. Il s'arrêta et regarda au fond de la petite fontaine Saint Rock surmontée d'une croix en fer qu'il avait toujours connue. Quelques pièces brillaient un peu dans l'eau, à croire que quelqu'un du village était venu nettoyer le fond. Antoine sortit son portefeuille. Il attrapa une pièce égarée dans la pochette puis la jeta dans la fontaine et instinctivement, comme il avait vu faire la grand mère des dizaines de fois, il marmonna une prière et mentalement fit le signe de croix (s'il te plaît Saint Rock, fais moi comprendre pourquoi j'ai le sentiment d'être un étranger chez moi, merci). La grand-mère devait rigoler, pensa Antoine.

 

Dans le milieu de la matinée, après avoir erré de l'étang à la forêt de chênes, puis des grands prés fraîchement fauchés de ce beau blé doré, il avait fait la rencontre de François, un habitant du village venu lui aussi respirer l'air de la forêt. Les échanges furent brefs car ce dernier n'était pas bavard, les villageois le nommaient « le taiseux » c'est tout dire sur ce personnage qui malgré son apparence était prêt à rendre service au moindre problème. Il était tout et son contraire le François !

 

La matinée touchant à sa fin, Antoine envisageât de s'arrêter manger une pomme avec un morceau de pain. Adossé à un arbre centenaire, il repensa au taiseux. Il est vrai qu'en sa compagnie c'était le silence le plus complet. … Le silence le plus complet ! Antoine arrêta de croquer la pomme et écouta la nature autour de lui.

 

Au bout de deux ou trois minutes, il entendit un insecte dans le buisson épineux, un bourdon certainement. Il resta ainsi de longues minutes à écouter la forêt, puis changea d'endroit et traversa le pré où, des années au-paravent, Monsieur le Maire faisait paître son troupeau de moutons. Antoine se planta au milieu du pré et attendit, il voulait entendre ce qu'il était venu chercher : les grillons, ces cri cri cri stridents et rassurants sur la journée ensoleillée à venir. Il se souvenait qu'après avoir trouvé leur trou, il s'amusait avec les copains à les faire sortir en les taquinant à l'aide d'un brin d'herbe. Le grand-père, lui, les attrapait pour aller à la pêche. En dix minutes, il en avait une pleine boite, une vieille boite en fer de médicament pour la toux.

 

Mais aujourd'hui, rien, rien de rien, où sont-ils passés ? Il marcha de long en large dans le pré et en entendit deux ou trois, c'est tout… Antoine commença à ne plus aimer cette solitude, tout semblait sans vie et il ne s'expliquait pas encore ce silence. Il se dirigea vers la mare aux grenouilles. Elle était bien là, enfin ce qu'il en restait, entourée de fougères et de plantes qui devaient aimer avoir les pieds dans l'eau. Mais point de grenouilles, disparues, plus de chant, ni de « floc » quand elles sautaient dans l'eau à l'approche du danger. Le pic-vert, les moineaux, les araignées d'eau, les libellules sur l'étang et la mare, les papillons jaunes, rouges, les mésanges, les rouges gorges....tous disparus ou presque ! Antoine en vit un qui passait haut dans le ciel bleu, un petit, un moineaux sans doute. Il venait de découvrir son malaise et son mal être. C'était le silence ! C'était çà qui l'oppressait ! La ferme de sa jeunesse, l'étang, les forêts, les prés ? Tout avait changé.... Le vivant qui embêtait le soir sous la lampe du jardin, les dizaines d'oiseaux qui te réveillaient le matin souvent avant le coq ? Tout avait disparu, tout n'était que silence ou presque ! Antoine se leva péniblement et sentit une sourde colère l'envahir, une colère contre lui et contre ce que les scientifiques et autres gros patrons ou financiers (ce sont les mêmes) appelaient le monde moderne. Il se rappela une discussion houleuse entre son grand-père et un voisin qui avait acheté un désherbant pour les carottes : un désherbant sélectif avait-il dit « il faut attendre que les carottes soient sorties de terre et on passe le désherbant ; ça tue toutes les herbes, sauf les carottes ». Le grand-père était fou furieux. Il avait viré son voisin sans plus de ménagement. Ils se sont réconciliés le lendemain derrière une chopine bien fraîche à condition que la boite de traitement anti-herbes-folles passe à la poubelle !

 

Antoine sourit à ce souvenir, mais la colère reprit le dessus. On avait massacré son village, ses fermes, ses forêts, ses prés. Il repartit vers la ferme en se disant que lui aussi avait participé à ce carnage de tout ce qui vit sur terre. Il était furieux contre lui et contre la terre entière.

 

En chemin, il croisa un vacancier qui se dirigeait vers l'étang avec son chien en liberté. Et ce qui devait arriver, arriva.

 

  • Bonjour, c'est quoi comme race votre chien, un chasseur ?

  • Oh non, Il est coupé avec un beagle et un corniaud. Il ne ferait pas de mal à une mouche.

  • Une quoi ? Une mouche ? Encore faudrait-il qu'il y en ait ! Vous trouvez qu'il y en a beaucoup d'insectes autour de nous ? Sincèrement, répondez-moi ! Et les oiseaux ? Vous en entendez beaucoup gazouiller dans les buissons et en haut des arbres ? Je viens depuis plus de 40 ans dans la ferme de mes grands-parents, et dans l'absolu, il y a d'avantage d'insectes à la campagne qu'en ville, les oiseaux s'en nourrissent, mais là... il n'y en a plus ou presque. Et les poissons dans les ruisseaux ? Disparus aussi pour certaines espèces. Avec mon grand-père, on attrapait des gardèches, des saies, je n'en ai pas vu un seul ce matin.... Les grenouilles dans la mare en bas avant l'étang ? Plus de grenouilles ! Il y avait des écureuils mais depuis presque trois jours que je suis là, je n'en ai vu qu'un couple, enfin j'espère que c'est un couple. Pardonnez-moi je vous gâche votre séjour mais je suis agacé et triste d'en prendre seulement conscience cet après-midi ! De nos jours, les hommes sont devenus dépendants des machines et je viens de me réveiller de ce cocon dans lequel on nous emprisonne en riant. Les moutons de Panurge, vous connaissez ? Voilà ce que nous sommes devenus. On obéit, on achète, on paye, on remplit les placards, et aujourd'hui, en l'an 1977, on ne veut plus rien foutre... Il faut des robots, des téléphones à piles, des jouets électriques ! Et pourquoi pas des vélos, des voitures, des 5) avions, des camions, des patins à roulettes ? et les chaussures hein ? Çà serait chouette ça, des chaussures à piles ou à batteries !

  • Mais c'est normal monsieur c'est le monde moderne.

  • Le monde moderne ? C'est ça le monde moderne ? Antoine devint rouge de colère. Ah ils veulent le silence même à la campagne ? Ah ils ne veulent plus entendre les oiseaux ? C'est ce que l'on va voir ! Faites attention à votre chien monsieur, il y a plein de vipères dans les murs de pierres autour de l'étang et dans les murets des prés.

  • Ah bon ? des vipères ? Tango, Tango, viens là mon chien, nous remontons à la voiture. Bonne journée monsieur, et merci de m'avoir prévenu.

 

C'est ça mon gros, pensa Antoine, les vipères ont fait comme le reste, elles ont disparu. Antoine reprit son chemin, le silence était pesant ; alors, il se mit à chantonner pour masquer cet absence de bruit, de vie. Il repensa au jouet japonais acheté pour le fils de son pote. Deux piles et en avant jeunesse, la voiture file tout droit vers le mur, le bute et part en marche arrière tout en changeant de direction grâce à la roue jockey, puis elle tape le pied de la table, repart en marche avant et ainsi de suite. Pourquoi ne pas adapter ce système à une tondeuse, pensa Antoine ? Achetez la tondeuse non-stop hurla t-il ! Ras le bol du silence, il voulait du bruit, sans doute pour se venger de lui-même, mais il se tut, s'arrêta et se rappela de la vieille tondeuse du Grand-père. Où était-elle passée cette vieille bécane qui puait l'essence et l'huile brûlée ?

 

Qu'est-ce que le grand père en avait fait ? Et tout l'après-midi Antoine fouilla les granges, déplaçant les vieux meubles, les planches, des vieux lits de coin.... mais rien, pas de tondeuse. Il ne l'a quand même pas descendu à la cave ! Non, rien non plus à la cave, à part des toiles d'araignées. Alors elle est au grenier, pensa Antoine, mais comment a t-il fait pour la monter ? Nous verrons demain, ce soir c'est bon la journée à eu son compte de pensées négatives.

 

Le lendemain après un copieux petit-déjeuner, il remplit à nouveau son sac et en rangeant les fruits, il se rappela les recommandations du grand-père. Il était interdit de se promener sous les poiriers dans la journée car il y avait des guêpes et des frelons qui s'invitaient au repas. C'est pour cela que la grand-mère allait en faire la cueillette les matins avec le lever du jour. Ce fut en croquant la poire bien juteuse qu'il s'aperçut que, la veille, il avait désobéi aux recommandations du grand-père en allant cueillir les poires en fin d'après-midi, et sans être nquiété par les insectes. Sa journée d'hier lui revint en mémoire, tout lui revenait après cette nuit sans sommeil......les scarabées bleus, les coccinelles, les libellules, les écureuils, les araignées d'eau, les pic-verts, les moineaux, les bouvreuils … disparus. Sa colère remontait doucement. Comment avait-il pu être aussi stupide ? Il vivait dans un monde d'argent, pas dans le monde des vivants, des gens ordinaires, des éveillés en définitive. La vie simple n'existe plus, se dit-il. Le monde moderne a tout pourri, tout délavé, tout tué ! La tondeuse.... où était cette fichue tondeuse à essence ? Dans le grenier ? Il monta les escaliers et ouvrit la porte qui donnait sur une petite chambre, le grenier étant derrière. Il y était monté deux ou trois fois dans sa jeunesse mais il faisait sombre et ça sentait le vieux comme disait la grand-mère. Aujourd'hui, l'odeur était la même ! Un grenier plein jusqu'aux tuiles, des cartons de vieilles vaisselles, 6) des miroirs cassés, des tuyaux en zinc, des valises pleines de vêtements, des armoires sans portes, mais pas de tondeuse ! Et puis... Antoine n'avait pas remarqué qu'il y avait des sous-pentes condamnées de chaque coté du toit. Soudain, il vit une ficelle qui dépassait d'une planche. Il tira sur cette dernière et une petite porte s'ouvrit. La tondeuse était planquée derrière avec, cerise sur le gâteau, un fusil de guerre, probablement largué par les Anglais en 1944 !

 

Antoine descendit la tondeuse dans la grange et sortit la caisse à outils du grand-père. Il n'était pas un pro en mécanique mais ces petits moteurs n'avaient pas de secret pour lui ; changer la bougie, les filtres et joints du carburateur, de l'huile pour motoculture, un peu d'essence pour nettoyer les pièces et de l'essence propre pour le réservoir, Après avoir établi la liste des pièces nécessaires, il ferma la grange laissant la tondeuse en pièces détachées sur la grande table de batteuse, et direction la petite ville de Saint-Léonard où il était certain de trouver ce dont il avait besoin.

 

Ah ils voulaient le silence, les allées bien propres comme le plancher du salon, ils ne voulaient plus d'abeilles et de guêpes, ça pique ces bestiaux-là, ni d'escargots, çà bouffe les jeunes pouces alors, on utilise de la poudre ou des granulés. Antoine était toujours très en colère contre la société dans laquelle il vivait, il râlait tout seul dans la cour de la ferme maudissant son aveuglement sur le changement radical de la nature. Après avoir réparé la tondeuse et certain de la faire redémarrer dans un bruit d'enfer, il irait tondre l'herbe de la cour. Il se ferait critiquer par les voisins, c'était certain, mais pourquoi ne pas inviter ses quatre copains fermiers et éleveurs autour de la table, et leur proposer de monter un dossier de culture bio pour toute la commune ? Jamais ça ne s'était fait, il s'occuperait de tout ce qui est paperasse administrative, rendez-vous avec l'administration, les syndicats, la presse et tous le cirque de la vie trépidante qu'il connaissait bien, et qu'il commençait à haïr. Pourquoi pas pensait-il, pourquoi pas ? Il se mit à parler tout seul, et sa colère repris le dessus ; ça ne marchera pas, ils ne voudront jamais changer radicalement d'habitudes, ils sont coincés dans le système.

 

Il émergea de ses pensées assis sur le banc dans la cour, et il entreprit de remonter le carburateur, fit le plein d'huile et, pour le plaisir, donna un coup de bombe verte sur le capot et les roues.

 

Antoine suivit les conseils du mécano et tira sur la ficelle de démarrage. Pouf pouf, il baissa un peu le starter ! pouf pouf pouf.

 

  • Démarre ma belle on va faire du bruit, démarre !

 

Pouf pouf pouf... et cette fois, la vieille tondeuse pétarada dans la cour, une fumée bleue envahie l'espace de la ferme. Hum qu'elle sent bon cette vieille odeur de gaz brûlé ! Les voisins allaient me traiter de fou, mais qu'importe, aujourd'hui c'est la fête de la tondeuse. Demain Antoine organiserait un rendez-vous avec ses voisins fermier, mais uniquement pour boire un coup. Ils amèneront leurs épouses pensa Antoine, ça fait longtemps que cette ferme ne vit plus comme avant. Il se mit à rire tout seul et poussa la tondeuse verte en criant à tue-tête la chanson de Jean Ferrat, « la femme est l'avenir de l'homme ». 7)

 

  • Allez ma belle on descend voir l'étang réveiller les truites et les grenouilles puis on cassera la croûte sur la grosse pierre.

 

A son retour vers le milieu de l'après-midi, épuisé mais heureux de sa bêtise, il rangea la tondeuse verte, ferma la porte de la grange et se dirigea vers la maison. Un tour de poignée et... porte fermée. Il se rappelait très bien avoir laissé la porte ouverte comme d'habitude, aucun risque de vol, le chien de Gilbert naviguait entre la maison de son maître et la ferme.

 

  • Qui m'a fait ce tour de cochon hurla t-il !

  • C'est nous Antoine, c'est nous, les pollueurs, les semeurs de granulés, les pulvérisateurs de poisons divers et variés. C'est bon ? Tu as tondu le prés aux chevaux ? J'espère que tu as fait le tour de l'étang et que les fossés sont propres ? Les deux fermiers étaient hilares et Antoine commençait à sentir la moutarde lui monter au nez, comme disait le grand-père juste avant de se mettre vraiment en colère, et là... il valait mieux baisser la tête.

  • Tu as bien pollué l'atmosphère avec ton tas de ferraille ? On a vu le démontage, bon boulot, et puis c'est chouette peint en vert, c'est bien pour la campagne, et ils se mirent à rire.

  • Pourquoi dites vous-çà ? Pourquoi vous foutez vous de moi ? Je suis en vacances pour trois semaines et j'aimerais bien en profiter un maximum avant de repartir à Limoges.

  • Pourquoi on rigole ? Oh c'est simple, depuis trois jours, tu parles tout seul, tu râles, tu cries, tu engueules la terre entière. Au début on a cru que vous étiez plusieurs et puis non, tu parlais à l'autre, enfin c'est toi qui le nommait ainsi. On a supposé que tu étais en pétard contre quelqu'un, et puis non, puisqu'un matin tu parlais fort dans la cour, et tu as dit : - Et toi l'Antoine tu es satisfait ? Alors on a compris. Tu rouspétais tout seul sans cesse mais vous étiez deux, l'Antoine de la ville, qui ne voit plus que les autoroutes, les fils électrique et les restaurants qui te serves à bouffer dans ta voiture, la télé, et tout le bazar des villes, et l'autre, celui qui voulait refaire le monde !

  • C’est vrai, vous avez raison, je parlais fort. J'étais et je suis encore très en colère...

  • Et bien figures-toi que tu intéresses le village, enfin ceux qui restent, une dizaine de famille dont trois qui bossent en ville.

  • J'ai compris, dit Antoine, vous voulez monter un cirque et je serai Monsieur Loyal, dit-il en colère.

  • Cré Vendiou, on dirait ton grand-père, tu es une vraie tête de mule, tu peux écouter un instant ou tu as l'intention de passer trois semaines à hurler comme un putois. 

 

Antoine se ferma dans sa coquille, mais il était ravi qu'on le compare à son cher grand-père.

 

  • Figures-toi que la petite Marie Mérigot vient d'obtenir son droit d'ouverture en bio pour ses chèvres et ses fromages.

 

Antoine, surpris, s'assit sur le vieux banc les jambes coupées, le cœur en vrac.8)

 

 

Pourquoi deux voisins qui à l'évidence se moquaient de lui  étaient là, dans la cour, à lui parler de Marie qu'il connaissait depuis seulement trois ans.

 

  • Pourquoi me parlez-vous de la petite Marie ? Je la connais à peine !

 

C'est à ce moment-là qu'un autre voisin, le Pierre, entra dans la cour un panier en osier sous le bras avec Marie et deux femmes hilares, qui embrassèrent Antoine avec affection.

 

  • Tu es surpris le Toine ? Ça t'apprendra à chanter à tue-tête que « la femme est l'avenir de l'homme »

 

Tout le monde se mit à rire et Antoine aussi bien évidemment, c'est vrai qu'il chantait un peu fort en répétant le refrain de cette chanson.

 

  • Tiens voilà tes clés, j'ai apporté deux bonnes bouteilles et une roteuse pour les femmes.

  • Ah mais avec grand plaisir, dit Antoine, il fera plus frais dans la maison, et puis il faudra qu'on fasse un repas pendant mes vacances. Mais dis moi, on fête quoi aujourd'hui ?

 

Antoine ouvrit la porte et fit entrer ses amis dans la pièce fraîche qui sentait bon les poires cueillies du matin. Antoine ouvrit l'armoire et commença à sortir les verres. Gilbert, contre toute attente, ouvrit le tiroir de bout et sortit un tire-bouchon.

 

  • Tu es surpris que je sache où est le tire-bouchons ? Quand tes parents sont partis travailler en ville, mon père a pris l'habitude de venir donner un coup de main à ton grand-père, et puis un jour il lui a dit : je ne sais pas si l'Antoine reviendra sur ces terres, mais en attendant que ce jour vienne, c'est toi qui fera aérer la maison.

 

  • C'est pour ça que la ferme ne sentait jamais le vieux comme disait la grand-mère ? C'est ton père et toi qui ouvraient la maison ?

 

Gilbert se contenta d'un hochement de tête avec un grand sourire de fierté. Antoine était ébahie. Voilà pourquoi mon père a refusé l'héritage en ma faveur pensa t-il ! Il se leva doucement et ce fut un long moment de complicité entre les deux hommes.

 

  • Bon alors, vous ne m'avez toujours pas répondu, on fête quoi aujourd'hui ?

     

  • C'est très simple, puisque à l'évidence tu aimes parler tout seul nous avons entendu quelques mots de colère que nous partageons aussi. C'est ta faute, avant hier, hier et ce matin tu as vécu comme si tu étais sur une île déserte. Alors pour une fois fermes-là mon petit Toine, et écoutes bien, ça va être très court.

     

    Gilbert se leva du vieux banc devant la cheminée, et le temps sembla continuer sa route en mode ralenti, tous le monde se regardait sans dire un mot, attendant l'intervention de Gilbert.

     

  • Voilà Antoine, nous avons un projet à discuter aujourd'hui, avec toi, avec Marie et … l'autre !

     

Le village bio allait-il voir le jour ?

 

 

Gérard BRETON - 1977 9)

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Avec mes excuses

Un revenant ? Après deux déménagements en 7 ans, dont un changement de région me voilà de retour. J'ai remarqué des changements sur le site, et mes photos ont disparu.

Je suis ravi de revenir parmis vous, et de partager,

"CHOUCHEN"    Un pastel sur carton Touch  50 x 70

 Gérard BRETON31082766880?profile=RESIZE_584x

 

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Terres sacrées, pierres de légendes

12273388053?profile=originalCoup de foudre sur la sierra
(paesine, marbre de Florence)

Pouvoir incantatoire des pierres, puissamment évocateur, jeux de la nature, obsidienne, miroir fumant de l’Aztèque, larmes d’Apache, agate, lithophyse, œuf de tonnerre, fulgurite, céraunie, glossopètre, pierre de foudre, cristal de roche, marbre, pietra paesina


Dans ces messages codés, ces signaux de fumée, ces traces laissées par le temps, j’y ai vu d’étranges correspondances…

12273388283?profile=original Pluie de cendres sur un monde perdu
Gioacchino Toma (1836-1891)
(huile sur toile, détail ; La pioggia di cinere a Napoli)

« Les roches elles-mêmes semblent bavarder, fraternelles,
débordantes de sympathie.
Ce qui n’a rien d’étonnant,
nous avons tous les mêmes père et mère. »,
                                                                                               John Muir (1838-1914)

Dès lors poursuivons le dialogue.

12273388656?profile=originalCoup de tonnerre sur les Chiricahua Mountains

(paesine, marbre de Florence)

Il y a très longtemps, par une violente nuit d’orage, Eclair à plusieurs reprises frappa Femme Peinte en Blanc. C’est ainsi qu’elle donna le jour à Enfant de l’Eau. Quand Eclair jugea qu’Enfant de l’Eau était digne d’être son fils, il lui fit don d’une telle force qu’Enfant de l’Eau put anéantir Géant. Ainsi le Peuple des Forêts, tels que les Apaches se nommaient eux-mêmes, put vivre tranquillement, chassant, cueillant pour subvenir à ses besoins.

(Légende apache)

 

On dirait une terre d’orage

Levée en plein ciel

Une terre de rouille et de ruine

D’ombre

Et de marbre

 

Quelque chose de brutal et d’injuste

En pleine nature

Presque une vengeance       sauvage

De l’homme

Comme revenu de lui-même

Arnauld Pontier, Marbre, 2007

 

12273388869?profile=originalTerre apache

(paesine, marbre de Florence)

Cette pierre, née du hasard, ressemble étrangement au mont Graham.

Même profil que cette montagne sacrée, le « Mont Assis » des Apaches,

 Dzit Ncha Sí Án

« Ici, sur cette terre éternellement jeune et formidablement ancienne, [l’homme] se sent à la fois plus petit et plus grand. Ses yeux ont une portée exceptionnelle, car ils sont confrontés avec des choses qui se trouvent dans l’espace depuis des millions d’années. »,

                                                                                         Elliott Arnold (1912-1980)

« Les actes accomplis et les mots prononcés se sont immédiatement pétrifiés, comme l’exigeait une loi mystérieuse,

à jamais incompréhensible. »

id.

 

12273388696?profile=originalLe chant de la foudre

(paesine, marbre de Florence)

C’est aux sommets des monts Graham, Turnbull, Chiricahua et White Mountain, avec le grondement du tonnerre, que viennent se réfugier les nuages et les Êtres Tonnerres. C’est à eux que les Apaches adressent leurs prières. Gibier, récoltes, pluie, longue vie…

Alors les Gans, les Esprits de la Montagne, « ceux qui ne meurent pas », les envoyés d’Usen, le Grand Esprit des Apaches, le donneur de vie, purent danser.

(d’après les textes recueillis et traduits par Claude Dordis, in Voix des Apaches)

 

12273389874?profile=original Crown Dancer

Septaria (San Sebastian, Guipuscoa, Espagne)

(concrétion marneuse indurée dont les veines de rétractation sont emplies ici de calcite)

Le danseur couronné incarne le Gan, l’Esprit de la montagne.

Il « invoque et danse autour du feu et éloigne la maladie.

Il chasse le maléfice et apporte le bien. »,

Elliott Arnold.

Je suis l’Eclair éblouissant et éclatant,

La vie se tient là, dans sa coiffe,

Dans le cliquetis de ses pendentifs il y a la vie,

On entend ce bruit et il résonne

Et mon chant entoure les danseurs

Et les protège.

C’est le chant de la vie sous le soleil.

 

12273390098?profile=original Hilili

Bois flotté (ramassé pour être honnête sur une plage de Crète)

Les Crown dancers sont souvent cinq, quatre Gans représentent les points cardinaux et un clown sacré.

Koyemsi, le clown sacré des Hopis, introduit d’un cri l’entrée du

maître de cérémonie, Hilili

Riez, tremblez…

 

12273390688?profile=originalGrés de Kanab

(Utah, Etats-Unis)

 

12273390490?profile=originalMonument Valley

(Agate paysage du Brésil)

Vision panoramique, profondeur de champ, dans un technicolor éblouissant, on se projette dans un film de John Ford. Les vastes étendues entre Arizona et Utah, tout ça dans moins d’un millimètre d’épaisseur et dans la dimension d’une vignette (4 x 2,8cm).

 

« C’est un miroir merveilleux qui, à un moment donné,

a reçu l’empreinte et reflété l’image d’un grand spectacle…

la vitrification de notre planète. »,

George Sand (1804-1876)

 

12273391673?profile=original Esprit de la Montagne

Bout de terre sacrée

Grès de Monument Valley ramassé au pied d’une butte au cœur du

 Territoire Navajo.

 « Le moindre caillou, niché au fond d’une poche, peut représenter un instant de mémoire absolu. »,

Maurice Rajsfus (1928-2020)

 

 

 12273391295?profile=originalPeinture sur sable Navajo

Phil & Lucinda Benally, Indiens navajos de Shiprock (Nouveau-Mexique)

Le peuple Navajo croit en un monde d’équilibre.

Mais l’homme peut le renverser, provoquant désastre ou maladie. L’homme-médecine peut tenter de rétablir cet équilibre naturel et guérir celui qui y a contrevenu par des herbes, des prières, des peintures sur sable qui seront dispersées par le vent.

Et des chants.

Ho – Na – Dzon – Age – Ne – Yo

Où sont passés tous les miens ?

Chant de Geronimo

 

12273392669?profile=originalYo – l’oiseau

Agates (lithophyses de l’Esterel, Var)

 

12273393684?profile=originalKokopelli

Fac-similé d’un pétroglyphe anasazi incisé dans le grès acquis auprès d’un indien Hopi au Canyon de Chelly (Nevada, USA).

Courbé par la vieillesse et jouant de la flûte, Kokopelli symbolise la virilité masculine autant que l’humidité bienfaisante et féconde de la saison des pluies pour les peuples indiens du sud-ouest des Etats-Unis.

 

12273393890?profile=originalKachina

Hopi (XXe siècle. Racine de yucca, plumes, cuir)

Kachina-Aigle (?).

Les Kachinas-Oiseaux sont des esprits intercesseurs des dieux très aimés des Hopis. Ils dansent en poussant des cris stridents lorsqu’ils entrent dans la kiva (espace cérémoniel).

Ces poupées magiques fascinèrent les surréalistes, notamment Max Ernst et André Breton. Ce dernier, en juillet 1945, sillonna le Nevada, l’Arizona et le Nouveau Mexique, rencontra les Indiens Hopi, collecta ces Kachinas. Effigies des forces de la nature, règnes animal, végétal, minéral.

 

 

12273394478?profile=original Three Mesas, les ruines d’un monde

ou les veines ouvertes de l’Amérique indienne

Septaria

(les fentes de rétractation sont ici juste saupoudrées de pyrite)

 

 

12273395077?profile=originalCrépuscule indien

Jaspe paysage

Comme dans le Joueur de flûte de Hamelin,

 traités et promesses ne furent guère tenus.

On finit par les parquer dans des réserves

Terme de la Longue Marche Tragique

des Navajos et des Apaches

Piste des larmes

des Cherokee

Soleil Hopi.

12273395469?profile=originalPointe de lance indienne

Jaspe.

Utah

 

12273395500?profile=originalGrés paysage

Finitude d’un monde enclavé, étranglé

sur lequel je pleure.

12273395895?profile=original Politique de la terre brulée

Un monde aujourd’hui renait, déterminé.

Grés (Etats-Unis)

 

Apache sèche tes pleurs

Sur la piste

une étoile

a déposé

une fleur

un calice

Pour qu’au firmament

Terre et Hommes puissent

Passer la voute du temps.

M. L.

 

12273396690?profile=originalThunder egg

(lithophyse « œuf de tonnerre », Oregon)

 

12273397478?profile=originalGrés

Mais que sont les mots pour le temps…

 

12273397885?profile=originalLithophyse

Ce temps qui, tel Cronos le Titan, dévore ses enfants.

Cronos armé de sa faucille, Zeus tenant la foudre.

Tous les hommes sont de la même terre pourtant.

 

« Les oiseaux quittent la terre avec leurs ailes,

et nous, les hommes, pouvons également ce monde,

non pas avec des ailes, mais avec l’esprit. »,

Black Elk (1863-1950),

homme-médecine des Lakota oglala

 

Pour vous conter cette histoire j’ai nourri mon imaginaire de ces curieuses formes minérales, quand « la nature imite si bien les productions de l’art » (Patrin) autant que l’art semble imiter la nature.

12273398098?profile=originalPierre de Florence (Pietra paesina)

Peint par Jacques Deseve, gravé par Gérard-René Le Villain pour l’

Histoire naturelle des minéraux de Eugène-Melchior-Louis Patrin (1742-1815)

 

Michel Lansardière

(texte et photos)

 

Glossaire :

Obsidienne : roche volcanique vitreuse

Miroir fumant : miroir divinatoire en obsidienne destiné à invoquer le dieu Tezcatlipoca.

Larme d’Apache : obsidienne guttulaire.

Agate : quartz microcristallin, une calcédoine déposée en couches très graphiques et aux couleurs contrastées.

Lithophyse : nodule d’origine volcanique empli d’agate.

Œuf de tonnerre : lithophyse où l’agate forme souvent une étoile à cinq branches (thunder egg de l’Oregon).

Fulgurite : tube de silice creux formé par la foudre frappant le sable.

Céraunie : objet que l’on croyait d’origine céleste (cela pouvait être une hache de pierre préhistorique, un minéral comme la marcassite, une météorite, un fossile, bref une étrangeté dont on ne comprenait pas l’origine).

Glossopètre : encore un objet que l’on croyait tombé du ciel (nous sommes Gaulois que diantre ! Il s’agissait en fait d’une dent de requin fossile ou d’une pointe de flèche du temps d’avant Taranis).

Pierre de foudre : synonyme de céraunie.

Cristal de roche : quartz transparent et incolore.

Marbre : calcaire métamorphique, cristallin.

Pietra paesina : la paesine (ou pierre de Florence) est une forme de marbre au graphisme pouvant évoquer une ville en ruine (« pierre aux masures », marbre ruinatique). Très prisée à la Renaissance, on la trouvait fréquemment dans les cabinets de curiosités.

 

Nota : Murillo a peint sur obsidienne, des « miroirs fumants » d’origine aztèque ; Orazio Gentileschi, Antonio Carrache, le Cavalier d’Arpin ou Antonio Tempesta sur lapis-lazuli ; Filippo Napoletano, Francesco Ligozzi, Jacques Stella sur paesine… Après tout où trouver plus belle palette que notre planète.

Dans mes compositions seule la nature a œuvré (un sciage a suffi pour en révéler la subtilité, et un polissage parfois pour en sublimer la beauté), laissant libre-cours à l’imagination.

12273398875?profile=originalPeinture sur paesine (Toscane, début XVIIe)

« Il n’y a pas de miracles.

Plutôt tout est miracle. »,

                                                                                        Saint François d’Assise

M. L.

 

 

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Réflexions sur notre «double »

nos croyances (ou pas),

notre inconscient ou nos intuitions.

Commençons ce court billet par citer un grand bonhomme, cela permettra de positionner le sujet sur un socle en granit, moins friable que le calcaire.

Pasteur a déclaré un jour :

«Le hasard n'aide que les esprits préparés» C'est en effet à cette rencontre du hasard

et d'un esprit préparé consciemment ou inconsciemment, et tendu vers un but donné

que l'on doit de petites ou grandes inventions.

Difficile de mettre en doute la pensée de cet esprit brillant. De là à penser que certaines de nos pensées se détournent du présent, pour imaginer un futur afin de recréer un nouveau présent modifié, il n'y a qu'un pas.

En un seul mot, l'intuition; cette dernière n'est pas le fruit d'un imaginaire utopique ou surréaliste, bien que ce dernier soit très souvent inspiré par des pensées, des gestes ou des actes dépassant la volonté immédiate, dans le temps présent, de son auteur. Comme l'écriture automatique, la peinture automatique existe, et dans ces deux cas de figure, ce n'est plus la main du temps instantané qui écrit ou peint, mais le mental qui se trouve projeté de quelques millièmes de secondes en « avant » du geste. Il ne s'agit donc plus de création pure dans le temps présent, mais d'intuition créatrice impossible à réaliser dans des conditions dites normales. Le mental et la projection de ce dernier dans un futur créatif, permet donc de réaliser des écrits ou des œuvres différentes, qui ne seront pas obligatoirement comprises dans le temps contemporain de la création.

Parmi les citations d'Einstein, j'aime bien celle-ci :



- Il est plus facile de désintégrer un atome qu'un préjugé.

Chacun d'entre-nous n'a t-il pas entendu au moins une fois dans sa vie:

- Tu n'as pas de chance ces temps-ci !

Ton ange gardien t'aurait-il abandonné ?

Bien entendu cette phrase est prononcée avec beaucoup d'ironie par le plus grand nombre, tandis que d'autres vous parlerons de guide, qu'il soit spirituel ou pas, et certains plus cartésiens vous diront que des phénomènes inexpliqués ou inexplicables ne sont dus ni plus ni moins qu'au seul fruit du hasard. Pourtant, des physiciens et chercheurs de renom se sont penchés sur ces manifestations étranges, qui font partie intégrante de notre enveloppe charnelle et de notre mental, dissociés mais pourtant indissociables que sont : le phénomène du dédoublement, celui du sommeil paradoxale, ainsi que des études faites en imageries cliniques qui démontrent désormais de manière scientifique que dans certaines conditions pour une même expérience le temps écoulé est … différent ! Bien entendu, pour l'instant, silence radio sur ces découvertes, beaucoup trop d'enjeux écrits et actés seraient mis en première ligne, tant au point de vue spirituel que scientifique.

Les physiciens, Jean-Pierre et Lucile Garnier-Mallet, nous parlent de dédoublement de la personnalité ; un corps physique : le nôtre, et un corps éthérique : notre double. A ce point de la discussion je préfère vous recopier mot pour mot un passage de leur livre. Je précise bien que dans les lignes qui suivent et dans leurs deux livres, nous ne sommes pas dans une logique de croyances religieuses ou divinatoires mais dans le monde très... spécifique des physiciens. Malgré tout, à votre grande surprise, ils vont justement reprendre certains passages des livres sacrés toutes religions confondues, pour en tirer des enseignements et des similitudes extrémement troublantes et fascinantes.

Un passage d'un des deux livres de ces deux physiciens.

................................................

L'Ana-g-elos

Notre double (notre autre "moi") est bien un simple éclaireur ou « messager du septième temps » Ce qui se disait autrefois Agguelos en Grec, contraction de ana-g-elos ou angelos en latin et ange en français.

Il est dangereux d'utiliser un nom dont la connotation religieuse ou traditionnelle véhicule des erreurs très graves capables de construire des potentiels dangereux. Il est préférable de retrouver l'origine purement scientifique d'un mot que des siècles d'obscurantisme ont galvaudé.

En effet, le Grec a l'avantage d'être une langue qui a codifié la loi du dédoublement dans un formalisme très performant. En retrouvant son sens initial, nous lui redonnons vie.

La loi du dédoublement était déjà connue au début de notre ère puisque Saint jean en parle dans le début de son Apocalypse sans en faire un mystère : « C'est moi l'Alpha et l'Oméga, dit le Seigneur Dieu, Il est, Il était et Il viendra.»

Bien connue autrefois, cette idée de passé, présent, futur, demeure une définition parfaite du dédoublement des temps.

Comme Platon, les Égyptiens enseignaient aussi la division d'un Créateur Unique par dédoublement des temps : « Je suis l’Hier et je connais le Demain... » disaient-ils, ajoutant : « l'Hier m'a enfanté ; voici qu'Aujourd'hui, je crée les Demains... »

Le Livre des Morts Égyptiens fourmille d'exemples où la logique du dédoublement apparaît sans contestation possible : « Au moment où de l'autre rive, je verrai l'Autre Moi.»

................................................ Fin de citation

Une autre approche, entre autres, ou étude des «indices» laissés par

les 5 derniers millénaires.

Les chiffres 12 et 40 - Des similitudes sont retrouvées partout depuis des milliers d'années

Le chiffre 12.

* Nos jours sont divisés en 2 fois 12 heures.

* L'année à 12 mois.

* Les Apôtres de Jésus étaient au nombre de 12.

* Les signes du zodiac sont également 12.

* Les divinités de l'olympe étaient au nombre de 12.

* Le chiisme duodécimain reconnaît douze Imams.

La tradition Juive parle des douze tribus d'Israël.

Le chiffre 40.

* Certains malades étaient et sont mis en quarantaine.

* Le Carême (Contraction du chiffre quarante)

* Les 40 jours de prières des Musulmans sur la tombe des défunts.

* Dans les traditions juives, chrétiennes et musulmanes : la locution Quarante jours et quarante nuits décrit la période durant laquelle la pluie est tombée lors du déluge de Noé.

* Les 40 jours de momifications des Pharaons Egyptiens.

* Sans oublier l'expression s'en foutre comme de l'an 40, qui a plusieurs significations.

* Née durant la Révolution Française elle aurait été utilisée par les sans-culottes pour se moquer de la durée présupposée du règne de Louis XVI (40 ans )

* Ou, Il pourrait s’agir en fait d’une déformation d’« Alcoran », mot qui apparaît vers le XIVe siècle pour désigner le livre sacré des Musulmans, le Coran.

Toutes ces similitudes ne sont pas le fruit du hasard.

Le premier de ces livres n'est ni trop scientifique ni très compliqué à « ingurgiter ». Il vous mettra en face de vous-même en mélangeant sans complexe des érudits comme Einstein, et des rapports de données scientifiquement reconnus depuis peu. Le tout saupoudré de certains passages de textes anciens qu'ils soient tirés de la Bible, du Coran, ou autres écritures Sumériennes, Grecques, ou Celtiques. Ceci donne un mélange étrangement constructif tout en étant destructeur de certaines de nos certitudes. Actuellement à la lecture, un livre sur le Druidisme, et il est curieux de retrouver des similitudes ahurissantes avec certains textes religieux, notamment de la Bible, dont certains passages sont identiques (sur le fond) au Coran, puisque Chrétiens et Musulmans ont un Dieu (apparemment le même) et des Saints communs.

Deux livres passionnants : « Changez votre futur » et « Le double...comment ça marche ? (Version plus ludique) de Jean-Pierre et Lucile Garnier-Mallet aux éditions Le Temps Présent. Mais à mon avis l'un ne va pas sans l'autre !

A dévorer absolument - Bonne lecture, ou plutôt... Bonnes lectures !

Gérard BRETON

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Le MOMENT Présent.

LE MOMENT PRESENT.

VOTRE TEMPS présent est celui qui fait avancer vos pas, un par un, sur un chemin de montagne donc avec des creux, des bosses et des rochers affleurants. Votre mental est donc entièrement consacré à l'adaptation de votre marche en fonction de ce qui va se trouver sous votre pied gauche puis sous votre pied droit. C'est le seul moyen d'éviter la chute ou la blessure. Mais si vous voulez profiter de ce temps présent en admirant le paysage, une PENSEE va vous obliger à lever le nez et à regarder la colline suivante ou l'aigle royale planant au dessus de la vallée en contre-bas. Votre mental enregistrant ainsi deux situations différentes va donc vous faire perdre la réalité de VOTRE TEMPS PRESENT... la marche sur un chemin cabossé, et éventuellement vous faire avancer un pied vers une racine qui peut provoquer un déséquilibre voir une chute. Vous devez donc, mais ça c'est complexe, éloigner cette pensée qui vous oblige malgré vous à faire deux choses à la fois. Arrêtez-vous et admirer la montagne et ses habitants à plumes. Votre pensée voyant que vous ne l'avez pas écouté, vous laissera profiter du paysage vous permettant ainsi de perdre la notion d'un temps présent soumis à deux contraintes, qui sera vécu ainsi de manière positive.

Les PENSEES du Passé sont encore pires. Vous êtes devant votre clavier, votre feuille de dessin ou d'écriture, ou devant la lampe de chevet à réparer, et vous œuvrez dans votre TEMPS PRESENT. Votre main droite s'active à écrire ou à travailler, et une PENSEE du passé vient soudain cohabiter votre mental. A cet instant précis vous n'êtes plus maître de votre vie présente, car une PENSEE antérieure au temps présent, vient se mélanger à vos gestes, qui deviendront moins précis, voir contraire à la décision initiale de votre « moi » profond qui dictait vos gestes ou votre esprit.

Un exemple : J'écris sur mon clavier ce présent texte, et soudain je pense qu'hier (donc le passé) j'avais regardé la météo qui annonçait de la pluie pour la journée. Mon mental va donc mélanger les deux ; taper mon texte sur le clavier et penser à quel moment de la journée je vais pouvoir tondre la pelouse. Pire, je vais arrêter d'écrire pour allez consulter le site météo du jour pour prévoir un futur proche afin de passer, ou pas, la tondeuse. Reprenant mon travail interrompu, et donc perturbé, il est certain que je n'écrirai pas la même chose, ayant quitté MON TEMPS PRESENT.

Les PENSEES de mon passé viennent donc de modifier mon temps présent, donc obligatoirement... mon futur. Cet exemple est simple car il ne s'agit que d'une page d'écriture et d'une heure de tondeuse, mais imaginez-vous dans une autre situation plus délicate !

Vous êtes en rendez-vous avec l'acheteur de votre maison, ses enfants sont venus seuls quelques jours auparavant et ont confirmé que c'était « LA maison pour papa ». Lui-même c'est sa deuxième visite, et il vient très certainement confirmer l'achat car c'est la maison de ses rêves, le terrain est idéal et l'éloignement des commerces plus que raisonnable. L'agence a même prévu le compromis de vente.

La contre-visite commence et bien entendu il vous parle dans VOTRE TEMPS PRESENT à tous les deux, puis soudain une image de son passé vient perturber son mental, et il vous parle d'un drame qui vient de vous affecter. Étrangement votre acheteur potentiel vous annonce qu'il a eu le même moment douloureux il y a quelques années, et subitement arrête de parler de votre maison, mais de sa femme disparue trop tôt. La discussion va tourner autour de ce sujet pendant plusieurs minutes, et vous n'arrêterez plus le processus mental engagé. Le PASSE a envahi son TEMPS PRESENT et va donc modifier vos futurs à tous les deux. La transaction ne se fera pas. Vous avez perdu un client, et lui a perdu ce qu'il recherchait depuis longtemps.

Nous pouvons donc conclure sur ces quelques mots, VIVEZ VOTRE TEMPS PRESENT, et si une pensée vient perturber ce moment primordial, qu'elle vienne du passé ou du futur, si elle n'est pas directement liée au TEMPS PRESENT, vous l'occulter. N'analyser pas cette pensée. Il y a de fortes probabilités qu'elle soit négative ou au mieux ne serve à rien dans CE temps présent.

- Et le vécu me direz-vous ! L'apprentissage réalisé dans le passé ! On l'oublie dans le temps présent ?

Non bien entendu, mais ce passé-là qu'il soit positif ou négatif est intimement mélangé à notre vie de l'instant présent, et mécaniquement notre mental analyse les deux situations et nous fait accomplir les bons gestes. Ce sont les PENSEES autres, n'ayant rien à voir avec notre occupation du moment qu’il faut apprendre à chasser afin de bien vivre notre temps présent. Seul ce dernier nous apportera la plénitude et l'harmonie nécessaire à bien vivre notre vie.

Ces deux pages sont un résumé de ce que nous devrions toutes et tous faire sur cette terre dans NOTRE VIE de tous les instants, mais c'est un exercice difficile à mettre en pratique,

sauf si la volonté de chasser son ego se manifeste enfin. Si je me réfère au Petit Larousse la définition du mot ego est la suivante :

Ego : Mot invariable : racine latine. Sujet conscient et pensant. Le « Moi » en psychanalyse

Bonne journée à vous et soleil dans votre vie.

Gérard BRETON

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Passé, mon présent t'efface !

Passé tu as vécu ! Mon présent t'efface !

En toute logique le passé est derrière nous, il ne nous poursuit pas ; il ne doit pas nous poursuivre, il est simplement présent dans notre mémoire inconsciente. Il a accumulé dans ses tiroirs toutes nos erreurs, nos débordements, nos bienfaits, nos coups de cœur ou de folies, nos amours, nos désamours, nos échecs, nos réussites, nos offrandes et nos vols, nos bonnes actions et nos méfaits, nos bonnes pensées et nos pensées négatives qui souvent sont dévastatrices car elles nous guident vers une mauvaise solution !

Mais ce passé n'est plus, puisque en toute évidence il est impossible de revenir en arrière, il n'existe que dans les moments ou en pensée consciente, nos souvenirs reviennent, et sortent des tiroirs. Et ce simple fait est souvent négatif, car l'humain est ainsi fait qu'il à souvent tendance à regretter certaines choses, plutôt que de se repasser en pleine conscience les bons moments. Ces bons moments du passé sont toujours présents en nous, ils sont notre source de joie ou de lumière, et nous font vivre au mieux le temps présent. A l'inverse les mauvaises pensées ou les regrets, influence notre temps immédiat.

Le passé dans sa globalité, n'existant plus, il nous faut vivre au mieux le temps présent. Si nous réussissons à l'améliorer en conscience et inconscience, nous améliorerons ainsi notre futur par simple acquis des expériences, échecs ou réussites qui sont sagement rangées dans les tiroirs de notre passé. Tiroirs qu'il faut savoir ouvrir et vider, car il ne sert à rien ne garder en soi, les mémoires grises qui empêchent nos mondes intérieurs de s'épanouir !

Tous les thérapeutes expliquent ces fameux tiroirs par trois mots simples : Faire le vide ! Ce ne sont que trois mots, certes, mais savoir faire le vide, c'est très long et difficile à programmer dans notre mental ; on vide un tiroir, et quelques temps après, il est à nouveau rempli. Alors il faut refaire le vide pour se sentir en paix. C'est une pensée mécanique que nous devrions toutes et tous apprendre à appliquer. Notre paix du temps immédiat ne dépend que de notre volonté à se servir des bases positives du passé, pour imaginer un futur construit sur des actions et pensées positives, offrant ainsi à notre présent la pleine conscience de nos mots, de nos gestes, et de nos maux, oubliés ainsi dans le délire des sens !

Enfin, ce que j'en dit aujourd'hui, 24 septembre 2016, c'est très certainement pour vider des tiroirs.   Voilà qui est fait !  

Gérard BRETON

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Double miroir !

DOUBLE MIROIR.

Y a t-il un miroir de l’autre côté… du miroir ? Pas un miroir à deux faces, non, un miroir qui nous renverrait la face cachée de nous-même ? Et si c’était le cas sur quelle face nous regarderions-nous le plus souvent puisqu’elles seraient identique ? Aurions-nous le courage parfois de l’inverser afin de connaître notre face cachée ? N’en aurions nous pas peur, et cette dernière aidant, par pure lâcheté, ne ferions nous pas mine d’ignorer cet autre moi avoué ou inavouable ?

Nous sommes d’accord pour admettre qu’une glace nous permet de regarder notre visage, notre corps, afin d’en reconnaître les défauts et les qualités, et donc d’en modifier la forme naturelle dans sa plus libre expression, et de la modifier par la coiffure, l’habillement, le maquillage ou tout autre artifice qui nous permet de donner une identité, une apparence, à celles et ceux qui croiseront notre route ou notre regard dans les prochaines heures. Ce miroir est donc notre laisser passer pour une identité sans cesse renouvelée, afin de pouvoir argumenter notre façon d’être et de vivre envers la communauté qui nous accueille ou nous entoure.

… Essai ...

Georges se lève vers 7h, il enfile ses pantoufles, un slip, le tee-shirt de la veille négligemment posé sur la chaise, et se dirige vers les toilettes.

  • Le pipi du matin ! Dira t-il comme d’habitude.

Puis sans un mot se dirige vers la salle de bain, se lave les mains et le visage, entre dans la cuisine et d’une manière mécanique ouvre la porte gauche du placard mural, sort une tasse avec une anse, toujours la même, allume la machine à café automatique, insère une capsule, ajoute un verre d’eau dans le réservoir, attends le bip de la machine et appuie sur le bouton vert qui clignote. Pendant que le café s’écoule lentement il sort 2 toasts, le pot de beurre allégé, un yaourt, un fruit et quatre ou cinq gâteaux secs. Après avoir déjeuné, il range le bol et les couverts dans le lave-vaisselle, replace le beurre dans le frigo, essuie la table en enlevant les quelques miettes des toasts, passe un coup d’éponge avec une cuillerée de javel sur la table et dans l’évier, jette un coup d’œil sous la table, et d’un pas lent se dirige vers la chambre pour la faire aérer. Puis il entre dans la salle de bain, allume l’eau chaude de la douche, se retourne et se retrouve comme tous les matins devant le miroir.

Georges s’avance vers lui-même, dans le miroir, se caresse le visage pour toucher sa barbe de la nuit, se gratte les cheveux, ouvre la bouche, et tourne le robinet du lavabo, puis le referme, comme tous les matins. D’abord la douche, puis Georges coupe l’arrivée d’eau chaude, et reste sous l’eau froide quelques secondes, s’essuie vigoureusement et se dirige vers le lavabo pour se savonner la barbe et brosser les dents. Puis vient le soin de la peau, pourquoi pas, et la touche finale, un peu d’eau de toilette et le brossage des cheveux. La brosse démêle les boucles en désordre et Georges fini à la main d’aligner les quelques mèches rebelles habituelles.

Il a terminé, il se regarde dans le miroir et se trouve changé, les yeux sont un plus ouverts, les cheveux ont retrouvé un ordre appliqué, l’eau de toilette s’instille dans les narines et donne une touche supplémentaire à l’éveil des sens. Direction la chambre ou Georges enfile des sous-vêtements propres, la chemise blanche immaculée, le pantalon en velours, puis cherche une cravate parmi la quinzaine bien alignée sur le présentoir, se regarde dans la glace et satisfait de l’ensemble se dirige vers le salon tout en nouant sa cravate. Puis il allume son ordinateur, l’ouvre pour voir les messages de la nuit. Attrape son téléphone portable, et se connecte pour voir les derniers SMS. Il allume la télé pour connaître la météo du jour et s’assoit quelques instants pour savourer ce moment de plénitude maintenant qu’il est prêt à affronter le monde extérieur. Soudain… il se relève pris d’une angoisse indicible qui lui sert les tripes, il se dirige vers la salle de bain tout en libérant le nœud de sa cravate, entre dans la pièce encore embuée et attrapant le miroir le tourne à l’envers. Surprise il y a un autre miroir de l’autre côté, mais Georges n’est plus lavé ni habillé, il est encore avec ses cheveux hirsutes, sa barbe de la veille, ses yeux fatigués. Il retourne le miroir sur l’autre face et se retrouve de nouveau en cravate les cheveux bien alignés. C’est une histoire de fou, Georges retourne une nouvelle fois le miroir et cette fois-ci reste à se regarder plus profondément, il touche ses joues bien rasées sous la peau de la main et mal rasées dans le miroir, il frôle le dessus de son crâne et sent ses cheveux bien ordonnés alors que le miroir lui renvoi une autre image, sa cravate a disparu pour laisser voir les poils blancs de sa poitrine sur laquelle apparaît une croix de Jésus, pas de chemise non plus dans le miroir, pourtant Georges sent les boutons quand il touche sa poitrine, c’est à devenir fou, qui est celui qui est dans le miroir. Alors il hurle, il crie, chante une chanson guerrière mais rien ne se passe, son image du miroir ne bouge pas, ne chante pas, ne hurle pas, pire, plus Georges s’énerve plus un petit sourire ironique s’affiche à la commissure des lèvres de son propre reflet.

  • Pourquoi te caches-tu derrière l’eau de toilette, pourquoi as-tu mis ce morceau de tissus ridicule autour de ton cou, pourquoi as-tu aligné tes cheveux comme s’ils allaient à la parade ? Dis soudain son reflet dans le miroir !

  • Mais qui es-tu ? Quelle est cette sorcellerie ou cette blague idiote ?

  • Mais je suis toi ! Je suis celui qui s’est levé ce matin, je suis celui d’avant maintenant, avant que tu ne me changes, me lave, me maquille pour aller voir les autres. J’étais bien avant, tournes encore le miroir de l’autre côté !

Georges s’exécute et se retrouve cravate nouée devant l’étrange miroir, mais il ne sourit plus, il se touche les joues, bien lisses, sent l’eau de toilette au bout de ses doigts, et brusquement retourne le miroir. Rien, plus de double face, rien qu’un carton blanc avec une étiquette made in China bien entendu, comme si la France ne savait plus fabriquer quoi que ce soit. La double image avait disparu. Georges retourne le miroir, se regarde une dernière fois, se lisse les cheveux sur les tempes et se parlant à lui-même… :

T’as le choix mon pote, ou tu te laves, te rases, te peignes et t’habilles avec des fringues propres, ou tu te laisses aller, tu pues, et tu te caches! Puis il tourna le dos au miroir bien résolu à oublier ce délire. Mais en fermant la lumière de la salle de bain…

  • Bonne journée Georges, à ce soir !

Instinctivement Georges se signa, il savait que son mental lui jouait des tours, que la fatigue accumulée du travail et des soucis quotidiens lui empêchaient de bien gérer son calme intérieur. Il jeta un regard à son portable, huit heure et dix minutes, le temps d’attraper l’autoroute, c’était fichu il était en retard. Georges fit… peut-être 300m. et s’arrêta. Ferma les portières, se dirigea vers l’édifice, gravi les quelques marches, poussa la porte, entra et posa son doigt dans une vasque en pierre.

  • Vide, c’est quoi aujourd’hui cette manie de ne plus trouver d’eau bénite ?

Il se signa, avança vers l’autel, et se posa aux pieds de Marie. Un calme se répandait autour et en lui, un calme étrange, presque irréel. Georges sourit. Sacré miroir pensa t-il, mais je te remercie pour avoir guidé mes pas vers ce lieu de plénitude. Tu n’as plus qu’à m’aider à trouver une bonne excuse quand je vais embaucher avec une heure de retard !

En refermant la porte de l’église, Georges se toucha le front en se disant qu’en définitive le mental, était la bonne clé. Celle qui ouvre ou qui ferme les bonnes ou les mauvaises portes.

Gérard BRETON

                                                                                                                                                                    

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Vous m'inquiétez l'ami !

Vous m'inquiétez, l'ami !

Vous me dites, monsieur, que j'ai mauvaise figure,

Que je suis triste aussi et que je fais la gueule.

Que j'ai l'air fatigué, amaigri par l'usure,

Que je dois sans nul doute me sentir vraiment seul.

Que depuis quelque temps, vous me trouvez changé,

Que je ne réponds plus aux messages, aux écrits,

Que je ne rigole plus comme par le passé,

Et que c'est épuisant de rester mon ami.

...

Mais, cher monsieur ! Si je vous appelle ainsi,

C'est bien qu'à l'évidence, on se connaît très peu,

Il est donc impossible que nous soyons amis !

Et que ce mot, gentil, à mon goût est pompeux.

J'ai mauvaise figure ? J'ai l'air fatigué ?

Amaigri par l'usure ? Que je dois être seul ?

Mais de quel droit, monsieur, pouvez-vous me juger !

Posez donc votre bière, et prenez un tilleul !

Si j'ai l'air fatigué, monsieur, c'est bien d'entendre,

Des propos malveillants, sur papiers, sur les ondes.

Des images de violence, de haine, de désapprendre.

Des mensonges programmés, d'idées nauséabondes.

Mais qu'à cela ne tienne, devenons donc ami !

Venez par votre joie, votre désir d'aimer,

Montrez votre chemin où il fait si bon vivre,

En nous menant tout droit vers la sérénité !

Vous savez, mon ami, puisque vous le voulez,

Je vous trouve complaisant de prendre soin de moi.

J'apprécie d'autant moins votre air apitoyé,

Sachant qu'à l'évidence, on ne se connaît pas.

Franchissez donc la porte, et partez rassuré,

Car votre apitoiement et vos mots d'inquiétude

M'ont donné à l'envie de me désemmurer,

Voyez donc mon sourire, ma joie, ma gratitude !

A mon tour de vous dire, mais n'ayez pas de peur,

Que je vous trouve grossi, mal à l'aise, empatté.

Ne devriez-vous pas, d'un régime sans beurre,

Sans gras ni trop de sucre, retrouvez la santé ?

Vous m'inquiétez l'ami ! Mais chacun son chemin,

Ne claquez pas la porte, j'en aurais du chagrin !

Gérard Breton.

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Nadja d'André BRETON, la Vouivre et... moi.

Ce récit est une "aventure" le mot est bien grand, qui m'est arrivée pendant une durée de

quatre jours dans le courant du mois d'avril 2015.

Si vous avez 10 minutes de temps libre...

C'est... surprenant !

Bonne lecture.

Commençons par le livre "NADJA" d'André BRETON.

Dimanche 03 mai 2015.

Je vous livre en vrac dans ce court billet, une « aventure » troublante qui habite mes jours depuis le mardi 28 avril 2015, jusqu’à ce matin du dimanche 3 mai de la même année, où j’ai décidé d’un commun accord avec mes moi-mêmes (Je le suppose) de laisser le passé créer son avenir, et le présent faire des bonds d’un dix milliardième de seconde dans les images fugaces de mon futur. Mécanique quantique ou physique quantique vous attendent dans ce qui suit, mais aussi beaucoup d’interrogations face aux coïncidences plus que troublantes accumulées en inconscience pendant ces quatre jours. Ne prenez pas ce mot « inconscience » pour un terme relevant de la psychanalyse, mais d'une réalité établie. Ne dit-on pas... Inconsciemment j'ai … etc.

Ce que vous allez lire est une "aventure"... à tiroirs. Surprenante, parfois stressante, voir à réflexions multiples, même spirituelles ou ésotériques. Donc... Cartésiens s'abstenir !

Ce matin du 28 avril 2015 j’avais réfléchi quelques minutes devant mon chevalet en me demandant quel tableau j’allais commencer. Une  marine, paysage, nature morte, chevaux crinières au vent, mes idées partaient dans tous les sens. Et souvent dans ce genre de situation, quand tout ne vient pas d'une façon instinctive, je « m'échappe » sur tout autre chose. J'ai donc abandonné le projet immédiat de ressortir mon chevalet, et... pourquoi la récente lecture du livre d'un physicien parlant de guide spirituel (de dédoublement) a ressurgi dans mes pensées... je ne sais pas !

Ce qui va suivre va paraître complètement absurde pour certains, abstrait pour d'autres, scientifique

"à l'étude" pour quelques intellos, évident et présent depuis des millénaires pour un petit nombre de scientifiques et ...interrogatif pour le plus grand nombre.

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Ange gardien, il paraît que dans l’inconscient on a tous un ange gardien, ou un guide, qui n’attend que notre demande pour accéder à nos désirs. Enfin pas tous j’espère, car nous serions vous et moi riches et biens portants, ou pire, pauvre et malade. Alors mécaniquement, sans arrière pensée et sans aucune attente en retour, tout seul dans le salon debout devant mes tubes de peinture j’ai demandé à haute voix.

- Alors mon ange gardien, où es-tu ? As-tu un nom ? Aides moi à trouver une idée de peinture, je m’ennuie, je n'ai rien à faire dehors, il flotte et c’est un vrai déluge !

Bien entendu vous vous en doutez, pas de réponse, alors je me suis assis, je n’avais même plus envie de peindre, il fallait que je me réveille de cette léthargie. J’avais encore les yeux fermés et mentalement (c’est important pour la suite) j’ai vraiment entendu un mot : NAJA J’ai gardé les yeux clos et j’ai demandé à haute voix :

- Comment ? NADJA ou NAJA ! J’avoue que la deuxième réponse, (dans mon inconscient) était plus lointaine et floue que la première fois. J’ai insisté :

- C’est Russe ? J’ai encore entendu un mot, un mot comme … NARDJA cette fois.

Tout tournait autour de ces deux syllabes NA et JA mais avec des variantes sonores. Alors que fait un homme ou une femme du 21e siècle ? Il prend son dictionnaire ou son clavier et cherche NAJA puis NADJA.

Sur mon vieux Larousse, qui ne me quitte jamais, NADJA est une femme

qu’a connu André BRETON (Ça ne s'invente pas) pendant neuf jours.

Quelques années plus tard il écrivit leur courte histoire.

Sur Wikipédia la réponse est identique bien entendu mais avec des détails

supplémentaires. Alors j’ai poussé mes recherches plus loin et je suis allé à la médiathèque de Limoges chercher le bouquin d’André BRETON. Livre que je n'avais jamais lu et que mon faible cerveau de liseur ordinaire tenta de déchiffrer. A ce moment de mon récit avouons que si nous avons toutes et tous un ange gardien (pourquoi pas) et que le mien, en me communiquant un nom, me dirige vers un écrivain portant le même patronyme que moi, BRETON, c’est une coïncidence troublante malgré tout.

J’ai lu ce récit d’André BRETON, et des dizaines de coïncidences me font penser, mais ça n'engage que moi, qu’un lien entre le mental du passé de l'auteur et celui de mon futur présent semble devoir exister. Dans une phrase que celui-ci écrit en 1927, il retranscrit une lettre de NADJA et cette dernière finit son billet avec ces mots :

  • C’est moi Hélène, je suis Nadja !

Celles et ceux qui connaissent mon histoire savent qu’Hélène est le prénom de mon ex épouse, décédée. Cette phrase n'aurait pu être qu'une coïncidence si... mais vous verrez plus bas. D’autres anecdotes tout au long du livre sont également assimilables à des événements de ma vie, mais j’ai décidé de ne ne pas les mettre face au miroir afin de rester en rectitude et clairvoyance et de ne pas tomber dans la paranoïa. Il n’empêche que certains autres faits plus troublants encore se sont confirmés en fouillant dans le passé de Léona DELCOURT (Nadja) et d’André BRETON. Des images qui ont un lien direct avec le mot VOUIVRE écrit dans le sous-titre de ce billet, et qui m’a fait sortir du lit ce matin du 30 avril.

30 avril2015

Pourquoi « la VOUIVRE » ? Pourquoi ce mot m’est-il venu comme ça il y a moins d’une heure, juste en m'éveillant ? La semaine dernière, j'ai écouté (39 minutes de vidéo) un scientifique nous parler de la relativité du temps et de l’incidence que pouvaient avoir nos pensées sur notre futur, et si notre autre moi du passé a pu influencer notre présent, ce qui sous-entendrait que nous influencerions aussi notre futur de quelques milli-secondes. Il en était scientifiquement intimement convaincus. Il était question de physique quantique, études depuis longtemps oubliées dans le peu de neurones que j’avais de disponible pour essayer de comprendre à quoi pouvait bien servir ces "choses " abstraites.

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Maintenant commence l’inconnu ! Lisez tout, en retenant les détails.

En littérature La Vouivre a été décrit de différentes façons mais ayant malgré tout de grandes similitudes : Marcel Aymé décrit dans La Vouivre une jeune femme nue vivant au milieu des marais et protégeant un énorme rubis.

Henri Vincenot quant à lui décrit la vouivre comme un immense serpent souterrain correspondant au courant tellurique terrestre, dans son ouvrage Les étoiles de Compostelle.

Et en Héraldique (Blasons seigneuriaux) elle fut aussi représentée comme un être mi-femme mi-serpent.

Puis j’ai poussé le bouchon plus loin en regardant de prés la vie d’André BRETON. Sur le net j’ai trouvé son atelier et des objets collectionnés sans doute au gré de ses désirs et exposés sur le mur du centre Georges POMPIDOU. Il y a des centaines d’objets Africains et pré-Colombien.

Attiré par ces centaines d’objets, j’ai promené ma souris sur cette page en flash qui permet de faire un arrêt sur image et d’agrandir l’objet sélectionné. Et là, le mystère continue mais m’a fait dresser les poils sur les bras, car la statuette Inca du XVe siècle qui est devant mes yeux sur l'écran correspond très exactement à une statuette que j'ai acheté il y a une dizaine d'années. (Voir images ci-dessous)

Depuis le jour de son achat, quand j'étais en activité, aucune envie de la vendre. Impossible d’attirer l’attention d’un expert, on aurait dit qu’elle ne voulait pas quitter sa boite sagement rangée sur une étagère. Et là, son double presque à l’identique apparait à l'écran de mon P.C. Une, à Paris, ayant appartenu à André BRETON il y a 60 ou 70 ans, et la mienne sagement rangée dans sa vitrine. Avouez qu'il y a de quoi se poser des questions, s'il avait été question d'une cuillère à absinthe ou d'une assiette en faïence, cela n'aurait eu qu'un rapprochement trés symbolique, mais deux sculptures Mésopotamiennes datant vraisemblablement du XV ou XVI siècle, et IDENTIQUES à quelques détails prés, c'est troublant. (Pour l'anecdote, j'ai gardé une photo et rangé la sculpture dans le coffre de ma banque)

Maintenant regardez bien les images ci-dessous :

- Un dessin réalisé par Nadja pour André BRETON.

On retrouve sur ce dessin le serpent et la symbolique

d'un visage de femme,

donc la Vouivre, mot qui m'est venu à l'esprit,

ce matin au moment du réveil.

(Pourquoi avoir pensé à ce mot inutilisé et méconnu ? )

Ce n'est pas fini !

En P.J. Vous trouver un tableau acheté par André BRETON ,

Peint à AVALLON en 1948 (ma date de naissance) Photo de gauche

Et à sa droite, un de mes tableaux peint en 2014 représentant une vue carte postale de Saint Léonard de Noblat en 1920. Cette carte que j'ai jugée trop nue,

a été agrémentée d'une charrette des quatre saisons, une vendeuse et un enfant.

Regardez bien les similitudes entre les deux tableaux.

Une tour - Au fond un clocher - La position exacte des

bâtiments - L'alignement des trottoirs - La charrette et la

marchande des quatre saisons.

Et je n'entre pas dans le fourmillement de détails écrits par

André BRETON qui m'interpellent, je disais à mon épouse ce matin; j'arrête de lire de livre, j'ai l'impression de savoir ce qu'il y a d'écrit à la page suivante.

Le plus troublant vous allez le découvrir maintenant !

Revenons aux statuettes INCA citée plus haut.

La sculpture de gauche est celle qui appartient à André BRETON.

Exposée au Centre Georges POMPIDOU.

(Cliquez sur l'image et ,,, page 8 sur le site)

et...la mienne est à droite (voir plus bas).

A ce stade de mes découvertes 3 journées se sont écoulées, l'étrange se concrétise, et ne me perturbe pas ! Je continue donc à chercher dans le passé de Nadja et une troublante parallèle de mots se forme, ou se percute, comme deux parallèles éloignées l'une de l'autre et cherchant à se rejoindre pour finalement se coller l'une à l'autre après presqu'un siècle de séparation. Je m'explique:

Une phrase écrite par NADJA à André BRETON:

Je cite: « une traversée du miroir qui l'emmène de l'autre côté de la réalité, au-delà de la frontière qui distingue le réel de l'imaginaire mais sépare aussi la raison et la folie ».

Quant à moi, j'ai écrit en 2013 ...

Y a t-il un miroir de l’autre côté du miroir ? Pas un miroir à deux faces, non, un miroir qui nous renverrait la face cachée de nous-même ? Et si c’était le cas sur quelle face nous regarderions-nous le plus souvent ? Aurions-nous le courage parfois de l’inverser afin de connaître notre face cachée ? N’en aurions nous pas peur, et cette dernière aidant, par folie ou pure lâcheté, ne ferions nous pas mine d’ignorer cet autre moi, avoué ou inavouable ? (Suite du texte dans la page Nouvelles)

Pourquoi toutes ces troublantes coïncidences entre André BRETON, NADJA et moi-même ? Il y a très certainement une explication, personnellement je n'ai pas la réponse à ce jour, elle viendra d'elle-même, la vie est une perpétuelle spirale d'escargot, on pense pouvoir s'éloigner du bord, et sans cesse on se retrouve au centre, reste seulement à savoir ce qu'il s'est effectivement passé entre le bord centrifuge de la spirale, et le retour inconscient au centre. Essayez c'est intéressant, dessinez une spirale, faites-là tourner, partez du centre, suivez les spires, et quand vous arrivez au bord... vous êtes attiré vers le retour au centre, et ainsi de suite.

Parfois il faut savoir s'arrêter de remuer les mots, les écrits ou les pensées des autres.

Ha oui, j'allais oublier Rappelez-vous une de mes questions en début de texte, j'avais demandé à haute voix:

  • Nadja… C'est Russe ?

Et ci-dessous une autre phrase écrite par André BRETON dans son livre.

  • "NADJA c'est Russe, c’est le commencement du mot .... espérance ! "

Et les parents d'André BRETON ?

Sa maman se nommait Marguerite Le GOUGES, elle était Bretonne, et son père était Lorrain - Une autre coïncidence sans doute avec mes racines Bretonne dans la généalogie de mon grand-père ou sa grand-mère était Bretonne dans le 22 (Généalogie tracée jusqu'en 1546, Et la généalogie de ma grand-mère qui trouve racine très certainement en Alsace Lorraine (SCHWEITCER Marguerite) - Nous perdons trace de cette filiation après la Révolution. Il est compliqué de retrouver des ancêtres dans ces départements qui ont navigués entre l'Allemagne et la France au gré de quelques députés. j'allais oublier... Le GOUGES en vieux Français, signifie ... Le Messager !

Deux mots pour clore le débat :

Vouivre et Nadja, deux mots qui m’ont été soufflés… comme ça, d’un claquement de doigt, ou de « mémoire », et ce dans un délai très court, un fil m'amenant à dérouler une seconde pelote qui m’a fait découvrir toutes ces étranges coïncidences… tout ce que vous venez de lire est arrivé en moins de 4 jours.

Je pense que cette fois la boucle est bouclée, j'ai refermé le livre d'André BRETON. Depuis le départ de cette « aventure » beaucoup trop de signes se dévoilent ou se voilent pour ensuite mieux éclairer une suite surréaliste, mais là... on retombe dans le mental et la vie d'André BRETON...ou dans le mien ! (Allez savoir ce que l'inconscient /conscient sait de nous, et ce que nous ne savons pas de lui, c'est à dire nous-mêmes !)

Étrange, tous ces fils qui cherchent à se rejoindre dans l’inconscient !

Mais… Inconscient ou conscient ? Car être conscient de son inconscient, ou inconscient de son présent, n’est-ce pas le début d’une lumière qui apparaît ? A moins que ce ne soit l’inverse, cela dépend obligatoirement du degré de réflexion et de concentration que l’on s’impose… Que l'on s'impose d’avoir, ou d’oublier !

Je suis allé un bout du chemin avec toi NADJA. Reposes en paix !

Gérard BRETON Avril 2015

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Le conte, et particulièrement le conte merveilleux, est-il, comme le voulait Paul Delarue, «l'expression la plus parfaite de tous nos récits oraux»? Son extraordinaire longévité surprend: le conte égyptien des Deux Frères a été retrouvé sur un papyrus datant du XIIIe siècle avant J.-C., la légende d'Etana et de l'Aigle sur des tablettes exhumées des sables chaldéens. La diffusion du conte dans l'espace n'est pas moins étonnante puisqu'on le rencontre jusqu'au bout de la terre, «là où, dirait le conte, le monde se termine par une palissade de rondins». De ce genre longtemps méprisé, relégué au rang de divertissement pour l'enfant et le peuple ignorants, de ce genre dont on a dit tantôt qu'il «sentait l'eau de Cologne et la poudre d'iris», tantôt la bure et la fumée, tous les spécialistes s'accordent à reconnaître aujourd'hui l'intérêt. Mais n'est-il pas paré de «la beauté du mort» pour nos contemporains en quête de racines?

 

 

1. Qu'est-ce qu'un conte populaire?

 

Si le terme de conte présente, dans la littérature, des acceptions multiples et des frontières indécises, trois critères suffisent à le définir en tant que récit ethnographique: son oralité, la fixité relative de sa forme et le fait qu'il s'agit d'un récit de fiction.

Le conte populaire s'inscrit d'abord dans ce vaste champ qu'en 1881 Paul Sébillot baptise, d'une expression paradoxale, «littérature orale». Comme les comptines et les proverbes, les devinettes et les chansons, il bénéficie de cette «transmission de bouche à oreille» qui caractérise, selon Pierre Saintyves, le «savoir du peuple». Chaque conte est un tissu de mots, de silences, de regards, de mimiques et de gestes dont l'existence même lubrifie la parole, au dire des conteurs africains.

Le conte est, de plus, un récit hérité de la tradition, ce qui ne signifie nullement qu'il se transmette de façon immuable. Le conteur puise dans un répertoire connu depuis longtemps la trame de son récit et lui imprime sa marque propre qui sera fonction de l'heure, du lieu, du public et de son talent spécifique. Le conte populaire est donc à la fois création anonyme, en ce qu'il est issu de la mémoire collective, et création individuelle, celle du «conteur doué», artiste à part entière, qui actualise le récit et, sans en bouleverser le schéma narratif, le fait sien. Le conte participe ainsi, avec la légende, de ce qu'Arnold Van Gennep appelle la «littérature mouvante», par opposition à la «littérature fixée» des proverbes et des dictons qui ne se modifient pas.

À l'intérieur de la littérature mouvante, le conte se singularise surtout par son caractère de fiction avouée. L'incipit «Il était une fois» atteste déjà la rupture avec le monde ordinaire. Les localisations spatio-temporelles du conte merveilleux l'accentuent: «Bien loin, au-delà de l'extrémité du monde et au-delà même des montagnes des sept chiens, il était une fois un roi...» Dans les contes facétieux -comme dans les histoires drôles -,la fiction se marque surtout par le caractère exemplaire de la situation initiale: «Deux Corses se rencontrent sur la place du village.» La légende, au contraire, se donne comme le récit d'événements qui se sont réellement produits et dont les acteurs sont connus; son ancrage historique et géographique l'enracine dans la vie locale. Il faut signaler cependant que l'affirmation de réalité est quelquefois utilisée, en début ou en fin de conte, comme un moyen de capter l'attention de l'auditoire. Le conteur se présente alors comme un intercesseur malicieux entre le monde réel et l'univers imaginaire qu'il vient de faire naître: «On fut bien obligé de lui mettre un nez en bois, c'est mon grand-père le cordonnier qui le lui a fait.»

 

 

2. Collecte et classement des contes

 

Par définition, le conte populaire, transmis de génération en génération, se situe dans ce que Fernand Braudel a appelé la «longue durée». Seules peuvent être datées avec précision les versions manuscrites ou imprimées et les transcriptions de textes oraux que nous ont laissées les ethnographes du siècle dernier.

Comme le souligne Marie-Louise Ténèze, la collecte systématique des contes est postérieure, dans tous les pays d'Europe, à la publication des Kinder- und Hausmärchen des frères Grimm (1812-1815), dont l'impact fut considérable. Elle fut tantôt l'oeuvre d'institutions nationales, comme la Société de littérature finnoise, créée en 1831, tantôt celle d'individualités marquantes qui ont mené et coordonné des enquêtes sur le terrain: Asbjörnsen en Norvège, Svendt Grundtvig au Danemark, Pitré en Sicile, Paul Sébillot puis Arnold Van Gennep en France... En moins d'un siècle, ces collectes permirent d'accumuler un matériau immense, dont le classement même faisait problème: plus de trente mille documents pour les seules archives d'Helsinki en 1918. En dépit de la bigarrure des textes recueillis, les ressemblances sensibles entre les contes, d'une province à l'autre et d'un pays à l'autre, permirent au Finnois Antti Aarne de définir, dès 1910, la notion de conte type: une organisation de motifs suffisamment stable pour s'être inscrite dans des récits divers, un schéma narratif privilégié avec insistance par les conteurs, une «ornière traditionnelle», selon l'expression d'Ariane de Felice -si l'on admet que la narration emprunte fréquemment cette «ornière» sans s'y enliser jamais.

Le recensement des contes types, initialement mené à partir des collections scandinaves et germaniques, s'élargit bientôt à l'ensemble de l'Europe puis à l'Inde. Il aboutit à l'établissement d'une classification internationale à laquelle sont indissolublement liés les noms d'Antti Aarne et de Stith Thompson, auquel on doit aussi le monumental Motif-Index of Folk-Literature. La classification Aarne-Thompson comprend aujourd'hui 2340types répartis en quatre catégories: les contes d'animaux (T. 1 X 299), les contes proprement dits, qui incluent les contes merveilleux et les contes religieux (T. 300 X 1199), les contes facétieux (T. 1200 X 1999) et les contes à formule, qui sont souvent des randonnées ou contes en chaîne (T. 2000 X 2340). L'Aarne-Thompson a rendu possibles les monographies de contes par la comparaison de toutes les variantes et l'établissement de catalogues nationaux. Celui de Paul Delarue et de Marie-Louise Ténèze pour le conte populaire français est, à cet égard, exemplaire. Pour chaque conte type nous est donné le texte d'une version de référence puis un découpage narratif, suivi de la liste de toutes les versions recensées avec l'inventaire de leurs motifs. Chaque conte est assorti d'un commentaire. Lorsque les versions issues d'une aire géographique donnée présentent des caractères originaux, et ce, de façon persistante, on parle d'«ocotypes régionaux», reprenant en cela un terme proposé par Carl Wilhelm von Sydow.

Il est assez frappant de constater que l'ardeur des collecteurs du XIXe siècle concernant le rassemblement des textes oraux semble s'accompagner d'une relative indifférence aux circuits de transmission du conte. Ils nous ont laissé peu d'informations sur la personnalité des conteurs, sur leur pratique narrative et sur les institutions de transfert qui ont permis aux contes de se perpétuer. Les ethnologues d'aujourd'hui attachent, au contraire, la plus grande importance à l'«horizon d'attente» dans lequel le conte surgit: «Par tout un jeu d'annonces, de signaux -manifestes ou latents -,de références implicites, de caractéristiques déjà familières, écrit Hans Robert Jauss, le public est prédisposé à un certain mode de réception.»

 

 

3. L'horizon d'une attente

 

Le conte traditionnel est inséparable de la communauté dans laquelle il s'inscrit: «Ce qui est premier, écrit Max Lüthi, c'est le besoin intérieur du conte que ressentent ceux qui le créent, ceux qui le cultivent et ceux qui l'entendent.» À cette notion un peu vague de «besoin intérieur», on préférera celle de «fonction textuelle» (rôle joué par le texte dans le système social) et la typologie des fonctions que proposent Daniel Fabre et Jacques Lacroix.

Le texte oral ne peut, en effet, se définir que dans un réseau de fonctions dont l'importance varie selon le récit, le public et l'époque considérés. Les témoignages contemporains privilégient surtout la dimension ludique du conte. Dans les sociétés traditionnelles, l'activité narrative est une forme privilégiée du loisir, encore qu'elle s'accompagne souvent d'un travail accompli pendant le temps du contage (dentelle, tricot, vannerie, écalage des noix, etc.). Parmi les diverses sortes de jeux que combine l'activité narrative, la compétition paraît être surtout sensible dans les veillées où il n'y a pas de grand conteur. L'imitation prévaut dans les mimologismes, ces brefs récits qui suggèrent une interprétation amusante des chants d'oiseaux et des cris d'animaux, tel ce dialogue autour d'un fermier endetté: «La caille chante: Paye tes dettes! Paye tes dettes! La perdrix: Payera-t-i? Payera-t-i? La pintade: Peut-être. Peut-être. L'oie: J'paierons, j'paierons. Les canards: Quand, quand, quand, quand. Le mouton: Jamais.»

On conte donc, c'est vrai, pour jouer, pour rire ensemble. Mais si cette fonction ludique existe, tout particulièrement dans les mimologismes et les contes facétieux, elle n'avait probablement pas, dans la hiérarchie culturelle traditionnelle, l'importance que nous lui accordons aujourd'hui: nous plaçons commodément sous le signe du divertissement des textes dont le sens et les résonances nous échappent. Une autre réduction fréquemment opérée, cette fois pour les contes merveilleux, consiste à exalter leur dimension esthétique, ce qui marque bien notre distance par rapport à ces «belles histoires» issues d'un «vieux vieux temps». Comme le soulignent Daniel Fabre et Jacques Lacroix, «le texte, devenu le plus étranger par son contenu, suscite une adhésion esthétique de substitution».

Or le conte traditionnel ne se définit pas seulement par le plaisir du jeu ou le désir du Beau. Il est aussi l'expression d'une mémoire anonyme et collective qui joue sur différentes modalités du temps: le temps mythique, celui des origines, radicalement coupé du nôtre («C'était au temps où les bêtes parlaient»), le passé indéfini du conte merveilleux («Il était une fois»), le temps historique, mais d'une histoire intermittente qui laisse dans l'ombre des siècles entiers pour isoler des faits saillants (en Auvergne, le passage de Mandrin par exemple), le temps familial qui inscrit le récit dans une généalogie parfois fictive («Le grand-père de mon grand-père de mon grand-père...»), le temps personnel, enfin, évocation mélancolique de la jeunesse du récitant («De mon temps, les filles étaient sages, les arbres portaient plus de fruits», etc.). Quelles que soient les modalités choisies, le temps du conte a ses lois propres: le héros construit un palais en une nuit, la princesse dort pendant cent ans.

Le récit oral remplit aussi une fonction d'information. Celle-ci est bien sûr appauvrie, amplifiée, déformée d'un relais à l'autre puisqu'elle est soumise aux errances de la mémoire et aux mouvances de la parole. La narration se donne alors comme vraie, bien qu'on ne puisse jamais remonter à la source de l'information. Dans un univers familier, balisé, le conteur choisit l'instant privilégié où le cours ordinaire des choses de la vie se trouve tout à coup rompu: le conteur, selon Per Jakez Helias, c'est «quelqu'un qui est frappé d'inspiration là où les autres ne voient qu'incidents». Les rumeurs, comme les récits de sorcellerie qui en sont le produit, ne décrivent rien d'autre que cette «irruption de l'inadmissible» qui caractérise, selon Roger Caillois, le récit fantastique. Au conte traditionnel de la chasse volante, où un homme qui a tiré sur des esprits nocturnes voit tomber devant lui une jambe sanglante, fait écho aujourd'hui la rumeur de l'automobiliste qui, arrêté par des loubards, s'échappe en voiture mais trouve sur le capot une main arrachée. Les auto-stoppeurs, les loubards -comme jadis les brigands et les voleurs de grands chemins - sont les incarnations d'une marginalité jugée menaçante. Ils reflètent les peurs d'une époque.

Les normes sociales en vigueur affleurent donc très nettement dans ces récits, ce qui permet d'appréhender la dimension morale du conte. Dans les contes christianisés, le monde s'ordonne autour de deux pôles antagonistes -le Bien et le Mal, le Diable et le Bon Dieu -dont le conflit anime la création. Si les légendes et les vies de saints exaltent des actions que le groupe juge exemplaires, dans les contes facétieux, en revanche, on rit d'un comportement jugé inacceptable qu'on attribue généralement aux membres d'une communauté linguistiquement et géographiquement proche pour mieux marquer sa supériorité. Ainsi, en France, les histoires corses raillent-elles la paresse, les histoires juives l'avarice, les histoires belges (dont on sait la récente fortune) la sottise, etc. Les Wallons, à leur tour, se moquent des Flamands, et réciproquement. Par là se trouvent renforcés les liens de connivence du groupe. Certains contes témoignent d'une satire sociale, telle cette description de l'enfer: «Y avait quelques ouvriers, pas beaucoup, mais y en avait. Des paysans aussi, quelques-uns, mais y en avait. Des bourgeois, y en avait des tas: des avocats, des sénateurs, des députés, des ministres, c'était bourré!» (Félix Bouche, maçon, de Chassagnoles, 9 décembre 1978).

À ces fonctions définies par Daniel Fabre et Jacques Lacroix, il convient d'ajouter la fonction étiologique, présente dans cette catégorie de récits que les folkloristes ont appelés les «pourquoi»: pourquoi les chiens et les chats se disputent (conte type 200), pourquoi les ours n'ont pas de queue (conte type 2), pourquoi les colombes ne pondent que deux oeufs (conte type 240)... Morten Nojgaard, cité par Marie-Louise Ténèze, définit l'étiologie par le fait qu'elle juxtapose deux sections temporelles: son but est «d'exposer une certaine chaîne d'actions dans un passé éloigné, et, ensuite, d'en tirer la conséquence qui explique un phénomène donné de la réalité du lecteur». Ainsi, dans le conte type 295, célèbre par la version des frères Grimm, c'est une promenade ancienne de la braise, de la paille et du haricot qui explique une particularité botanique présentement observable: le fait que tous les haricots du monde ont une couture noire sur le dos. À ce récit, Claude Lévi-Strauss attribuerait sans doute un rôle «démarcatif»: «il n'explique pas vraiment une origine, et il ne désigne pas une cause; mais il invoque une origine ou une cause (en elles-mêmes insignifiantes) pour monter en épingle quelque détail ou pour «marquer une espèce». Marie-Louise Ténèze distingue en outre les contes intrinsèquement étiologiques, construits en fonction de l'explication à fournir, des contes à fin étiologique extrinsèque où l'on surajoute une conclusion étiologique (la petite couture noire) à un récit qui se suffit parfaitement à lui-même.

La fonction initiatique des contes a déjà fait couler beaucoup d'encre. Si l'on définit l'initiation, d'un point de vue sociologique, comme un processus acculturatif qui prépare à la vie adulte en interdisant tout retour en arrière, le conte paraît lui être étroitement lié. Non pas tant, comme le voulait Pierre Saintyves, parce que les contes subsisteraient comme les ultimes souvenirs de rites tombés en désuétude que parce qu'ils utilisent un langage symbolique du devenir, de la métamorphose. On sait, par les recherches de Geneviève Calame-Griaule, à quel point les Dogon associent le conte à la sexualité. Ils y voient une «parole de nuit», une parole de désir, indispensable aux mariages comme aux naissances et dotée elle-même d'un tel pouvoir fécondant que l'échange de contes est interdit entre les catégories de parenté soumises au tabou de l'inceste (père et fille, mère et fils, frère et soeur). Plus près de nous, Yvonne Verdier interprète le Petit Chaperon rouge de la tradition orale comme un récit lié à l'initiation des filles. Après avoir brisé son habit ou ses sabots de fer, l'héroïne part à la rencontre du loup-sphinx qui, à la croisée des chemins, l'invite à choisir entre «le côté des aiguilles» et «le côté des épingles» (la sexualité libre et le mariage). Parvenue chez la grand-mère, elle acquiert, lors d'un macabre festin, le pouvoir de procréer en mangeant les mamelles et en buvant le sang de son aïeule. Elle sera enfin initiée sexuellement lorsqu'elle verra le loup dans son «déshabillé». Le conte utilise du reste tout un lexique lié au travail du fil: l'aiguille et l'épingle, le chaperon et la dent de loup, la chevillette et la bobinette. En jouant sur les termes techniques d'un code artisanal (la couture ou la dentelle), qui relève d'un savoir-faire féminin, le conte populaire retrace une aventure où se lit le destin des femmes.

Parions que le lecteur, s'il n'est pas ethnologue, n'aura guère reconnu Le Petit Chaperon rouge qui fait pourtant partie de notre patrimoine. C'est que la tradition orale a été, par l'intervention de Perrault, des frères Grimm, puis des éditions pour la jeunesse, censurée, mutilée et, sur certains points, pervertie. Certaines de ces transformations (l'adjonction d'un dénouement optimiste dans la version de Grimm par exemple) ont peut-être été dictées par le souci d'adapter le conte au destinataire enfantin.

 

 

4. L'enfant et le conte

 

Le frontispice de l'édition originale des Contes du temps passé de Perrault (1697) représente une paysanne filant au coin du feu et faisant de beaux contes aux enfants qui l'entourent. Contes de vieilles, contes de servantes ou de nourrices, disait-on pour désigner ce que Cicéron appelait déjà des fabulae aniles. Ce stéréotype très ancien a permis de confondre dans le même mépris la tradition orale avec l'univers domestique, celui des femmes et des petits enfants. Or, dans les sociétés traditionnelles, les contes étaient destinés aux adultes. C'est seulement à partir du XVIIe siècle en France que le répertoire de la littérature orale et celui de la littérature de jeunesse ont été confondus.

L'amalgame a sans doute été favorisé par le fait que les enfants, admis aux veillées paysannes qui rassemblaient la communauté tout entière, y ont pris du plaisir et se sont appropriés peu à peu ces histoires pour grandes personnes. Ce goût de l'enfant pour le conte -et particulièrement pour le conte merveilleux -a été diversement expliqué.

La première hypothèse avancée par les psychologues, c'est que les contes fournissent à l'enfant un univers aisément déchiffrable parce que fondé sur des oppositions très marquées entre petits et grands, riches et pauvres, bons et méchants. Ce dernier clivage ne correspond pas toujours à une antithèse d'ordre éthique, puisque les valeurs positives se trouvent par définition du côté du héros. Or les recherches de Piaget et de Wallon ont montré que l'enfant est incapable de concevoir des séries graduées d'objets: le monde s'ordonne pour lui autour de couples contrastés qui ne comportent pas d'intermédiaire. Les contes merveilleux ne fonctionnent pas autrement.

Par ailleurs, le schéma narratif de ces contes fournit à l'enfant ce qu'Éric Berne appelle un «scénario de gagneur». Au début du récit, le héros est défavorisé par sa taille (le Petit Poucet, la Moitié-de-Coq), son apparence physique (Riquet à la houppe), son intelligence (c'est un «songe-creux», un idiot de village), sa condition sociale (il n'a pas un sou vaillant) et surtout par son âge (il est presque toujours le cadet de la famille). Il va cependant affronter toutes les épreuves, et il viendra à bout de plus puissant que lui. Message optimiste pour l'enfant, qui retrouve dans les handicaps du héros une image de sa situation dans l'univers des adultes. La moralité du Petit Poucet de Perrault n'exalte-t-elle pas la victoire du «petit marmot», d'abord méprisé, méconnu, et qui pourtant triomphe de l'Ogre?

Pour Bruno Bettelheim, le conte a surtout le mérite d'exprimer des réalités que l'enfant pressent mais dont il ne veut pas -ou ne peut pas -parler. Ainsi les plus célèbres de nos contes merveilleux évoquent à mots couverts le tabou de l'inceste (Peau d'Âne fuit son père qui voudrait l'épouser), la crainte de la castration (le loup de Prokofiev a la queue coupée), la scatologie (dans les versions orales anciennes, le loup des Trois Petits Cochons détruit les maisons non par le souffle, mais par la seule force de son pet destructeur). La sexualité est donc présente dans les contes, mais sous une forme symbolique qui sollicite l'inconscient de l'enfant. «-Où faut-il mettre mon tablier?», demande le Petit Chaperon rouge de la version nivernaise. «-Jette-le au feu, mon enfant, tu n'en as plus besoin», dit le loup. Pour chaque pièce du vêtement, le dialogue se répète, sans que jamais la fillette s'étonne de l'étrange réponse qui lui est faite. Elle effectue docilement son strip-tease, elle sait et ne sait pas, elle veut et ne veut pas ce qui va arriver. Il en est de même pour l'enfant pour qui tout le plaisir du conte gît dans cette attente angoissée et délicieuse du moment où le loup et la petite fille seront enfin ensemble dans le lit.

Dans la version de Perrault, l'histoire, on le sait, finit mal puisque l'héroïne périt dans la gueule du loup. Dénouement sombre, conforme au schéma narratif des contes d'avertissement: une interdiction est formulée, que le héros transgresse, appelant ainsi sur lui le châtiment. Paradoxalement, ces contes cruels sont les seuls de notre tradition orale qui aient été conçus pour les enfants, afin de les prévenir de tous les dangers qui les menacent. Dans le cas du Petit Chaperon rouge, le contenu de l'avertissement a varié. La moralité de Perrault met en garde les jeunes filles contre les loups «doucereux» qui les accostent alors que, dans les éditions enfantines d'aujourd'hui, le dénouement sanctionne la désobéissance. L'illustration reflète bien cette évolution: l'héroïne au XVIIIe siècle a les charmes d'une adolescente, de nos jours elle a trois ou quatre ans à peine. Dans sa célèbre psychanalyse de l'Homme aux loups, Freud a dénoncé les dangers de ces contes d'avertissement qui peuvent frapper durablement des êtres sensibles, puisqu'ils participent d'une «pédagogie de la peur». Faut-il vraiment, comme le veut une tradition auvergnate, dire à un enfant qui ne se mouche pas que son nez va pourrir, à une petite coquette qui se regarde trop souvent dans la glace qu'un jour elle y verra le diable, à un enfant qui refuse de se laver les cheveux que les poux feront une corde de cette chevelure et le traîneront à la rivière? Ces divers monstres risquent fort de resurgir dans ses cauchemars.

Reste que, sous ses autres formes, le conte représente un matériau psycho-pédagogique irremplaçable. C'est un «abécédaire, où l'enfant apprend à lire dans le langage des images», souligne Bruno Bettelheim. C'est aussi un réservoir fantasmatique qui lui permet, par les scénarios réconfortants qu'il offre, de se libérer de ses craintes. Il donne de plus à la mère (à l'adulte) la possibilité d'établir une relation chaleureuse et un dialogue véritable avec l'enfant. Sara Cone Bryant a montré, dans un ouvrage déjà ancien, à quel point le conte était fait pour être dit, non pour être lu. C'est à cette condition seulement qu'il remplira pleinement sa fonction, qu'il favorisera l'adaptation de l'enfant au monde qui l'entoure et sa découverte des autres.

 

 

5. Transcription ou trahison?

 

Parole vivante, le conte est inséparable d'un corps. Les intonations du récitant, le timbre de sa voix, ses silences et ses pauses, les accélérations brusques et les lenteurs calculées de la narration, les gestes qui prolongent le message, le dramatisent ou le nuancent, voilà ce qui fait le charme du conte, un charme si fort qu'il crée autour du récitant un véritable cercle magique. Dans la montagne tibétaine, rappelle Jeanne Demers, «les auditeurs, assis autour d'une aire préalablement saupoudrée de farine d'orge grillée, finissent par apercevoir sur celle-ci -on le prétend du moins! -les traces des sabots des chevaux dont il est question». Mais les «traces des sabots» ne risquent-elles pas de demeurer à tout jamais cachées à celui qui ne connaîtra du conte qu'un texte écrit?

Les ethnologues, au nom d'une fidélité exigeante à la matière populaire, affirment la nécessité d'une transcription littérale. Ils veulent des récits authentiques, datés, localisés avec précision, matériau précieux parce que sans retouche qui, seul, aura valeur de document. Le collecteur doit être un simple sténographe et faire sienne la règle d'Arnold Van Gennep: «tout noter intégralement, sans faire intervenir une critique littéraire, affective ou morale, ni évaluer ce qui est populaire au moyen de mètres artificiellement construits». On peut se demander cependant si l'oralité ainsi recueillie n'est pas toujours résiduelle. Car l'utilisation des moyens techniques dont on dispose pour enregistrer le conte (magnétophone, magnétoscope) et la simple présence d'un observateur extérieur modifient les conditions de transmission du texte oral et, par là, le texte lui-même. Par ailleurs, les indications ethnographiques échoueront toujours à restituer l'art du conteur. «La conteuse marmotte d'un air mécontent quelques mots impossibles à saisir.» Qui reconnaîtra dans cette notation le bêlement d'une chèvre maussade?

Face aux hommes de science, un certain nombre d'écrivains ont revendiqué, en termes plus ou moins véhéments, le droit de faire leur cette matière populaire qui a inspiré nos plus grands artistes. Les contes de Perrault apparaissent à l'analyse comme une reconstitution savante dont Marc Soriano a montré qu'elle «associe subtilement les croyances du temps jadis et une ironie qui, pour ainsi dire, les désamorce de l'intérieur». Si les frères Grimm se font un devoir de restituer fidèlement le contenu des contes recueillis, ils admettent bien volontiers que, dans le domaine stylistique, «l'expression et l'exécution du détail viennent d'eux pour la plus grande part». Andersen mêle librement dans ses recueils des récits d'origine folklorique (La Colline aux Elfes, Le Petit Elfe Ferme-l'oeil) à des textes purement littéraires. Au XXe siècle, Henri Pourrat, dont le Trésor rassemble près d'un millier de contes, s'affirme comme un défenseur passionné de l'adaptation lorsqu'il reproche aux folkloristes d'avoir fait oeuvre de mort: «Le folklore représente le peuple comme un fagotier représente un arbre. Le peuple en vie ne se trouve pas dans les recueils.» N'est-il pas vain de vouloir localiser les contes, alors que ceux-ci, par nature, manquent toujours d'état-civil? Par ailleurs, n'est-il pas légitime de restaurer une version mutilée, appauvrie en la complétant par d'autres qui ne sont pas moins populaires? Pourrat réclame en somme pour lui-même la liberté souveraine du conteur et le statut de ce «pourra», de ce pauvre qui va dans le Forez de ferme en ferme, «colportant les nouvelles, contant les contes, chantant les chansons».

Si le conte est par nature cette «fiction intentionnelle» dont parle Vladimir Propp, est-il susceptible de s'intégrer dans des structures narratives plus vastes? Les folkloristes ont depuis longtemps souligné la tendance des contes à s'agglutiner entre eux et taxent de «contamination» ces mariages qui mettent en péril la belle ordonnance de la classification Aarne-Thompson. À ce terme connoté négativement, on préférera celui d'«affinité» que propose l'école hongroise: l'attraction spontanée entre des formes existantes fait surgir des formes nouvelles. En littérature, les recueils ont longtemps privilégié le récit cadre qui permettait de mettre en place une société conteuse où divers personnages exercent tout à tour la fonction enviée de narrateur (Le Décaméron, L'Heptaméron). Dans Les Mille et Une Nuits, cette structure en abyme se reproduit à l'infini comme dans les poupées gigognes. Tzvetan Todorov a mis en évidence ce procédé d'enchâssement: «Chahrazade raconte que Dja'far raconte que le tailleur raconte que le barbier raconte que son frère (et il en a six)...» (La Malle sanglante, Khawam, I). La vie de Chahrazade est suspendue au fil d'une parole chaque nuit renouvelée, puisque «raconter égale vivre».

Un autre type d'enchâssement est utilisé par Henri Pourrat dans son roman Gaspard des Montagnes. Du conte type 956B, répandu dans toute l'Europe et en Inde, Pourrat avait recueilli plusieurs versions dès avant 1914: c'est l'histoire de la main coupée qui détermine le destin d'Anne-Marie Grange et la trame principale du roman. Mais ce récit encadre lui-même des épisodes secondaires, issus de la tradition orale. De sorte que Gaspard des Montagnes se présente comme un immense tissu de contes où la société paysanne imprime et donne à voir sa propre image. En revanche, le personnage central de Gaspard qui assure l'unité de l'oeuvre est une création de Pourrat, car le conte, à la différence du roman, ne comporte que des personnages sans épaisseur.

 

 

6. Le conte, mort ou vif?

 

Le conte, on l'a vu, naît toujours de la rencontre de deux imaginaires. Si la mémoire collective, au terme d'une lente décantation, en fixe le schéma narratif, celui-ci ne prend vie que lorsqu'il s'incarne dans un artiste à part entière, conteur doué ou écrivain. Mais cette existence même semble menacée, et nombre d'observateurs annoncent que le conte, en Europe occidentale tout au moins, est voué à une disparition prochaine. Aussi le discours sur le conte se conjugue-t-il aujourd'hui à l'imparfait: «Il était une fois les contes...» Ce «Il était une fois» ouvre la porte à bien des nostalgies. Le conte merveilleux éveille au coeur de chaque citadin le rêve d'un ailleurs et d'un jadis sur lequel la pauvreté, la laideur et la sauvagerie n'avaient aucune prise. Les contes ont pris le chiffre de cette campagne idyllique où ne sévissaient ni la pollution, ni les engrais, ni les tracteurs, ni les usines, où le soleil poudroyait, où l'herbe verdoyait sans le secours des écologistes. Mais soeur Anne sur sa tour ne voit plus rien venir. Car le conte est fini pour nous.

Or, il en est du conte comme de tout objet folklorique: «on le voit surtout lorsqu'il semble disparaître», écrit Nicole Belmont; au XIXe siècle déjà, Gérard de Nerval évoque ces «histoires qui se perdent avec la mémoire et la vie des bonnes gens du passé». Mais, comme le note Michael Screech, le Chicanou de Rabelais ne s'exprime pas autrement: «Toutes bonnes coutumes se perdent», affirme-t-il dès 1541.

Si donc le conte merveilleux, lié à la société rurale traditionnelle, s'estompe dans les mémoires défaillantes des conteurs paysans, gardons-nous de conclure un peu hâtivement à la mort du conte et du texte oral en général. Le déclin des veillées à la campagne ne doit pas nous faire oublier les autres institutions de transfert où la parole circulait et circule encore: le café, le foirail, la rue, le pas-de-porte, le magasin ou le bureau de poste aujourd'hui. Dans les cours de récréation, le folklore enfantin intègre les personnages de la télévision (les Dalton ou Goldorak), de la publicité (les enzymes gloutons); il n'en reste pas moins plein de «comptines coquines», plein de zizis coupés et de «cacas-boudins» qui échappent au contrôle des parents et du maître. Les clochards, oubliés sur leurs bancs par notre société de consommation, se racontent inlassablement des histoires de clochards. Dans les prisons retentissent toujours ces chansons de taulards qui ont inspiré à Pierre Goldman quelques-unes de ses plus belles pages. Partout où il y a privation d'espoir le récit oral existe, car il est un moyen de résistance active. À Per Jakez Helias qui demandait à un conteur breton: «Pourquoi contez-vous?», ce dernier répondit: «Si je conte c'est pour réagir contre tout ce qui nous brime.»

 

Les littératures

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Quelques écrivains du XIXe siècle

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Philippe Auguste de VILLIERS DE L'ISLE-ADAM (1838 - 1889)

" Histrion véridique " (Mallarmé), railleur ami du rêve et indigent notoire, Villiers survit difficilement en cette fin bourgeoise du dix-neuvième siècle, vouée aux fastes positifs de la science. Echappé de la Bretagne, puis du Parnasse, il cultive un idéalisme mystique dont Isis (1862) tente de dénouer le drame. L'affrontement dialectique du réel et du spirituel organise l'ensemble de son œuvre, marquée par l'influence de Baudelaire, Poe, Hegel. Longtemps, l'écriture se cherche : le théâtre (Ellen, 1865, Morgane, 1866) explose dans le long poème dramatique d'Axël (1872, repris en 1885, publié en 1890 et joué en 1894), dont les accents wagnériens furent goûtés des symbolistes — quand il y eut des symbolistes ! Inconnu hors d'un cénacle fort restreint, Villiers vit d'expédients, tire à la ligne dans les journaux, se fait, dit-on, moniteur de boxe, va jusqu'à contrôler des convois de bestiaux. Revenant à la fin des années soixante-dix à une littérature plus facile d'accès, il semble enfin trouver sa voie, et connaît quelques succès, avec les Contes cruels par exemple. L'Eve future (1886), Tribulat Bonhomet (1887) développent sur le mode romanesque une thématique inédite, où l'innovation scientifique fait surgir une inquiétude. Les séries de nouvelles (L'Amour suprême, 1886, Nouveaux Contes cruels, 1888, Histoires insolites, 1888) explorent avec plus d'imagination encore les impasses du monde moderne, en opposant le rêve, l'amour, l'expérience des confins de la mort, à l'étroitesse du sens commun et de l'esprit positif. Dans la raillerie se joue un mysticisme meurtri, cherchant aux limites du bizarre et de l'horrible la présence de l'Idée.

 

Contes cruels (1883)

Dans la lignée du Barbey des Diaboliques, Villiers découvre dans la forme courte une intensité qui s'accorde à merveille avec sa personnalité littéraire. Il s'emploie ici à faire jouer le réel et l'imaginaire selon une dialectique qui recouvre l'opposition entre le matériel et le spirituel, en explorant des états limites : l'approche de la mort, la cruauté, l'amour vécu comme un absolu. N'hésitant pas à forcer sur le macabre, Villiers tempère la violence de ces récits d'une légère distance, laissant toujours planer le soupçon d'une mystification.

François-René de CHATEAUBRIAND (1768 - 1848)

" Je me suis rencontré entre deux siècles comme au confluent de deux fleuves " écrira-t-il dans les Mémoires d'outre-tombe. Témoin à vingt ans de l'écroulement de l'Ancien Régime, il a dès lors le sentiment d'habiter, " avec un cœur plein, un monde vide ". Monarchiste dans l'âme, il fait le voyage d'Amérique, avant de revenir en France, pour bientôt émigrer. Ses compagnons d'exil lui semblent stupides et l'Angleterre ne lui profite guère, mais il en revient avec l'Essai sur les révolutions, qui décide de sa carrière littéraire. En l'espace de quelques années, il donne Atala, René, puis le Génie du christianisme. Entre les espaces vierges et la beauté des cathédrales, c'est une esthétique nouvelle qui prend corps, un premier romantisme qui déjà célèbre l'Histoire et se plaît à la solitude. Certes, le Génie dont l'auteur est salué comme un prophète est aussi l'apologie d'un ordre que Napoléon travaille à restaurer, mais sous le conservatisme politique perce une sensibilité nouvelle ; entre deux mondes, celui qui est mort et celui qui naît, Chateaubriand est déjà en retrait, seul avec lui-même. Le subjectivisme quelquefois délirant de son œuvre a pour corrolaire la difficulté à s'engager dans l'action. Il mènera une brève carrière politique sous la Restauration, sans jamais se départir de cette distance ombrageuse qui subsiste jusque dans ses pages les plus passionnées. Orgueil et lucidité le séparent d'un monde où il ne se reconnaît pas. Aussi, le christianisme de Chateaubriand est-il, comme le mal du siècle, affaire personnelle — lors même qu'il les vit comme des moments de l'Histoire. L'ennui, la solitude marquent le destin d'un voyageur qui sans cesse interroge les ruines de mondes disparus : l'Orient des Martyrs, de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, l'Amérique des Natchez, la France chrétienne du Génie et de la Vie de Rancé. Les Mémoires d'outre-tombe parachèveront cette recherche nostalgique en l'entraînant au cœur de l'être.

 

Atala (1801)

" Les amours de deux sauvages dans le désert " furent publiées à part, avant d'être ajoutées au Génie du christianisme puis intégrées aux Natchez. Nature et religion sont la source d'un lyrisme nouveau, où la plainte funèbre de l'amant se confond avec l'évocation des espaces immenses du Nouveau Monde. Le destin tragique d'Atala, prise entre promesse et passion, révèle la beauté d'un christianisme élevant l'homme au-dessus de lui-même. Le pathétique et l'approfondissement psychologique nourrissent d'humanité cette histoire exemplaire, réfléchie par les confessions angoissées de l'auteur et rythmée de morceaux purements lyriques.

 

René (1802)

Tristesse et rêveries solitaires, ou la peinture du " vague des passions ", dans un récit à forte dimension autobiographique qui accompagnait à l'origine le Génie du christianisme, mais fait partie des Natchez. Avec la mélancolie d'un cœur passionné dans un monde qui ne lui offre rien s'invente le mal du siècle. Il faut noter la condamnation du narrateur, par la voix de Chactas ; mais avant de dénoncer l'orgueil de René, Chateaubriand exprime pour la première fois un état d'esprit dans lequel une génération tout entière se reconnaîtra. Avec les dernières œuvres de Rousseau et le Werther de Goethe, René constitue le creuset d'une sensibilité lyrique qui dominera la littérature européenne de la première moitié du siècle.
Anne Louise Germaine de STAEL (1766 - 1817)

D'une enfance vouée à l'adoration du père, plusieurs fois appelé aux commandes de l'Etat, Germaine Necker conserve une spiritualité marquée par le protestantisme, mais aussi une foi toute philosophique dans les vertus du progrès. Les hommes la décevront — à commencer par les siens : M. de Staël, pour être suédois, n'en est pas moins médiocre, M. de Narbonne dont elle réussit à faire un ministre de la guerre n'est pas à la hauteur de ses espérances, Benjamin Constant enfin ne tiendra pas la longueur, quand bien même leur liaison s'étend sur plus d'une décennie. Du Caractère de M. Necker et de sa vie privée (1804) montre bien que l'idéalisation de la figure paternelle ne laissait guère d'espace à ces malheureux, mais la question tient aussi à un report toujours déçu d'ambitions qui ne pouvaient s'exprimer directement, dans une société qui par delà les changements de régime ne laisse aux femmes que la portion congrue. Aussi la littérature se charge-t-elle chez Mme de Staël d'enjeux politiques et sociaux, ce qui lui vaudra à plusieurs reprises l'exil. Pendant la Terreur, tout d'abord, après la parution de ses Réflexions sur le procès de la reine (1793). Sous le Consulat et l'Empire ensuite, en particulier après qu'elle eût publié De la littérature, dangereuse exaltation de la liberté et d'un pluralisme culturel incompatibles avec les valeurs impériales. Les Lettres sur Rousseau, en 1788, repéraient dans l'œuvre de son concitoyen un génie et une passion censées excuser ses erreurs ; le pouvoir napoléonien ne pardonnera les siennes jamais à Mme de Staël. Les plus graves ? Sans doute son libéralisme et sa défense des droits de l'individu, en littérature (Essai sur les fictions, 1795) comme en morale (De l'influence des passions sur le bonheur, 1796) — et comme en politique. Proscrite, exilée à Coppet, elle réunit les esprits les plus brillants de l'Europe (Bonstetten, Sismondi, Constant, le jeune Barante). Mme de Staël s'essaie à des romans (Delphine, 1802, et surtout Corinne, 1807), vit avec Constant une liaison de plus en plus orageuse, et anime, entre travail et conversation, son cénacle libéral. Autour de l'idée d'une métaphysique du progrès, le groupe tente de réunir l'héritage des Lumières avec une reconnaissance du spirituel. La rencontre de Goethe et Schiller (en 1803-1804), de W.A. Schlegel (1807) confortent Mme de Staël dans son admiration des cultures étrangères, et singulièrement des littératures du nord. De l'Allemagne (1810) sera évidemment saisi, et ne pourra réellement paraître qu'à Londres en 1813, après que l'ire impériale eût chassé son auteur de Coppet. Résignée au retour des Bourbons, elle ne survivra pas longtemps à un mariage contracté secrètement en 1815, peut-être la plus heureuse de ses liaisons.

 

Corinne ou l'Italie (1807)

Delphine montrait en 1802 les contradictions d'une vie féminine prise entre devoirs sociaux et loi du cœur. Corinne explore les mêmes voies, en marquant davantage l'implication de l'auteur dans sa fiction : car Corinne est poète, et son destin sera une figure de celui de cette Italie où elle a cru trouver le bonheur. L'échec de l'amour est aussi celui d'un pays incapable de vivre sa liberté. Problématique moderne que cette connexion pas seulement métaphorique entre l'existence individuelle et la vie des nations.

Alexandre DUMAS (1802 - 1870)

Outre Dumas fils, nous devons à Alexandre Dumas père un nombre considérable de drames et de romans qui participent à la fois de la passion romantique pour l'Histoire et de la nécessité de satisfaire d'immenses appétits. Viveur, exalté — il ira jusqu'à faire partie de l'expédition des Mille avec Garibaldi —, Dumas traverse la littérature du dix-neuvième siècle avec la grâce bedonnante d'un inventeur qui s'ignore. Certes, en ses débuts il entend faire œuvre de novateur et s'engage dans la bataille romantique avec Henri III, Anthony (ou l'invention du drame en habit noir) et surtout Kean ; mais son désir de gloire, qui s'accomplit dans le triomphe de La Tour de Nesle en 1832, l'amène vite à faire fi d'ambitions esthétiques trop marquées. Délaissant le drame pour le roman, il connaît avec Le Comte de Monte-Cristo un succès populaire qui ne se démentira plus. Définitivement lancé dans le feuilleton, il s'entoure de nègres et professe en privé un réjouissant cynisme (" L'Histoire ? Un clou auquel j'accroche mes romans ") qui ne l'empêche pas de collectionner les best-sellers, allongeant la sauce en faisant de ses volumes au demeurant fort bien ficelés des cycles (Les Trois mousquetaires, Vingt ans après, Le Vicomte de Bragelonne). C'est peut-être en ce prosaïque professionnalisme qu'il trouve sa paradoxale modernité. Car sous le mépris amusé de ses confrères se cache l'envie, et Alexandre Dumas apparaît dans sa réussite comme l'incarnation de cette condition nouvelle de l'homme de lettres, vivant de sa plume et monnayant sa gloire. A l'écoute d'un public qui ne cesse en ce milieu de siècle de s'élargir, il comprend l'un des tout premiers l'utilisation de la presse moderne et crée ainsi un modèle durable, que bon nombre d'écrivains plus discrets reprendront à leur compte.

 

Les Trois mousquetaires (1844)

On sait qu'ils étaient quatre, mais on oublie généralement que pour écrire ce roman Dumas s'est adjoint les services du jeune Auguste Maquet. Athos, Porthos et Aramis, figures hautes en couleur auxquelles s'associe le Gascon d'Artagnan, sont amenés à retrouver un bijou que tentent de dérober les agents du fourbe Richelieu. L'habileté du récit fait de cette œuvre le prototype durable du roman historique : aventures, hardiesse, passions vivaces d'un passé héroïsé, diversité des caractères, enjeux politiques et duels à l'épée répondent à un goût modelé par le romantisme.

 

Jules VALLES (1832 - 1885)

Véritable figure de la révolte, Vallès puise dans l'humiliation d'une jeunesse malheureuse un indéfectible sentiment de fraternité à l'égard du peuple ouvrier, auquel il prêtera sa voix. Il exerce à son arrivée à Paris différents métiers, qui sont autant d'expériences de l'exploitation : Le Bachelier donne à lire cette paradoxale condition d'un jeune homme lettré presque réduit à la misère, amené dans les griffes de patrons indélicats par les bloquages d'une société qui n'a que faire de lui. Aussi l'écriture, la parole publique sont-elles le moyen de refuser la fatalité d'une aliénation. Vallès donne aux revues révolutionnaires et socialistes des articles féroces, qu'il réunira dans Les Réfractaires (1866) et La Rue (1867). Polémiste habile, il participe à l'aventure de la Commune et dirige Le Cri du peuple, ce qui lui vaudra d'être condamné à mort par les bourgeois triomphants. Il s'exile alors pendant une dizaine d'années : c'est à Londres qu'il commence à rédiger son autobiographie romancée. Le cycle de Jacques Vingtras commence avec L'Enfant, dont le style alerte et surprenant conjugue le rire et l'émotion. Le Bachelier (1881) peint la suite d'un itinéraire placé sous le signe dialectique de l'humiliation et de la révolte, où le romanesque s'alimente d'une colère impuissante. Dramatisant une existence en butte à l'injustice d'une société indifférente à la misère, l'écriture joue à la fois de la singularité des anecdotes et de l'exemplarité d'une lutte qui trouve une dimension tragique dans les pages consacrées à la Commune : L'Insurgé paraît l'année même où meurt Vallès, rentré d'exil mais à jamais insoumis.

 

L'Insurgé (1886)

Ce qui, dans les romans précédents, se jouait dans l'écriture, s'accomplit ici dans l'action : devenu militant, Jacques Vingtras connaît enfin la Révolution (en l'occurrence la Commune), qui apparaît comme le catalyseur nécessaire d'une violence contenue pendant des années. L'histoire individuelle et l'histoire sociale se confondent alors en un moment unique de coïncidence avec soi-même. Ce testament spirituel, véritable bréviaire de la révolte, nourrira de ses images le mythe révolutionnaire cher au vingtième siècle.


Isidore Ducasse de LAUTREAMONT (1846 - 1870)

Qui lirait aujourd'hui les Chants de Maldoror si les surréalistes, cinquante ans après sa mort, n'avaient redécouvert l'un des écrivains les plus fascinants du dix-neuvième siècle ? De ce météore, on ne sait presque rien. Né à Montevideo, il est envoyé en pension dans le sud de la France ; arrivant à Paris en 1867, il y publie ses Chants, puis les deux premiers fascicules des Poésies, qui n'auront pas de suite : Isidore Ducasse meurt à vingt-quatre ans, dans un hôtel de Montmartre. Il laisse une œuvre étrange, qui n'aura presque aucun écho avant d'être exhumée par Breton. Ce poète maudit n'est pourtant jamais loin de son siècle : dans la figure de Maldoror se dessinent tous les révoltés lucifériens qui peuplent la littérature de Byron à Lamartine, et l'on perçoit dans le choix du mal des échos de Baudelaire, Musset, Mickiewicz. Mais il serait réducteur de ne voir en Ducasse que la pointe extrême d'un satanisme romantique à la Pétrus Borel. L'agressivité inouie des Chants, leur atroce bestiaire dépassent en monstruosité tout ce qui s'était vu jusqu'alors, à l'exception peut-être du Sade des Cent vingt journées ; encore ne rencontre-t-on pas chez Lautréamont la froideur méthodique du marquis, mais une rage elle-même dépassée par l'humour, qui dans le même temps la nourrit et la tempère. C'est qu'il y a du jeu dans cette folie. Emprunts livresques, parodies, réécriture ne cessent de se fondre en un discours qui s'emballe, se nie tout en s'exaltant, vibrant d'une énergie visionnaire. La poésie alors se trouve dans cette secousse donnée à la langue, dans ce dérèglement que n'aurait pas renié Rimbaud, et qui sera pour le vingtième siècle une leçon.

 

Les Chants de Maldoror (1869)

Né méchant, révolté contre son créateur qu'il ne cesse de défier par sa monstruosité, Maldoror apparaît comme un Christ inversé, évoluant au sein d'un univers hallucinant d'agressivité. La fureur contamine un texte qui s'emballe, se déchaîne, s'exaspère en blasphèmes. Les " délices de la cruauté " organisent un discours frénétique garanti d'une bascule dans l'absolu du cauchemar et de la folie par son humour constant. Jaillissant d'images, jouant d'un fantastique dont l'absurde assure la permanence, ce livre unique est aux sources du lyrisme moderne, modulant une voix déchirée aux limites de la logique et de la langue.

Edmond et Jules de GONCOURT (1822 - 1896 et 1830 - 1870)

Témoins irrévérencieux du monde des Lettres, dont leur célèbre Journal est une savoureuse chronique, les Goncourt seront célébrés comme des précurseurs par la jeune garde naturaliste. Héros fondateurs d'une esthétique qui triomphe autour de 1880, ils ont longtemps attendu un succès dont Jules ne connaît que les prémices. Le goût du vrai, au risque du sordide, fait de leurs romans de scandaleux manifestes d'un réalisme encore neuf, qui est d'abord très mal accueilli par la critique. Le public, quant à lui, ne leur réservera jamais qu'une estime discrète ; Edmond vieillissant ne verra pas sans une certaine amertume les livres de Zola atteindre des tirages énormes. Il est vrai que la mort de Jules, en laissant anéanti son aîné, a fait voler en éclats une écriture qui ne trouvait sa forme que dans l'équilibre de deux tempéraments. Moins expansif, Edmond s'était jusqu'alors concentré sur la construction romanesque, cependant que Jules travaillait le style. L'écriture artiste, se plaisant aux mots rares et aux expressions curieuses, légitime en quelque sorte la crudité ou la bassesse du sujet, en donnant à leurs romans écrits à quatre mains une couleur inimitable, qu'on ne retrouve pas dans les trois livres écrits par Edmond (La Fille Elisa, 1877, Les Frères Zemganno, 1879, et La Faustin, 1882). Prenant sa source dans l'historiographie et la critique d'art, l'écriture cherche ses modèles dans la peinture, dont les deux frères sont amateurs. Aussi la description l'emporte de beaucoup sur la narration, chez eux, contaminant le récit d'un imparfait quelquefois agaçant. L'architecture rigoureuse de leurs romans s'ordonne en tableaux successifs qui sont généralement autant d'étapes d'une dégradation : le réalisme des Goncourt est pessimiste, sans doute parce qu'il s'attache à explorer les zones obscures du monde de leur temps, interdites de littérature. Rien d'étonnant à ce que, comme chez Balzac quelques décennies auparavant, ce soit des figures de femmes qui dominent ; après les mœurs journalistiques évoquées dans Charles Demailly (1860), les titres sont révélateurs : Sœur Philomène (1861), Renée Mauperin (1864), Manette Salomon (1867), Germinie Lacerteux et Madame Gervaisais (1869). Resté seul, Edmond fait de son hôtel particulier à Auteuil le centre d'un cénacle littéraire où naît sans doute l'idée de l'Académie Goncourt, qu'instituera son testament.

 

Germinie Lacerteux (1865)

Imaginé d'après une histoire vraie, ce roman narre les aventures d'une domestique sombrant peu à peu dans la corruption. La courbe descendante du livre donne à ce destin le poids d'un fatum, délivrant ainsi le récit de tout discours moralisant. Le propos en effet n'est pas de dénoncer le vice, mais de dévoiler les turpitudes et tourments cachés d'une existence féminine multiforme que le Second Empire voudrait réduire à l'honnêteté matrimoniale et ménagère. Dire ce qui ne se dit pas suppose d'inventer un nouveau langage romanesque, diminuant la part de l'accident, de l'aventure, au profit de tableaux dont la succession traduira le cheminement insensible d'une existence réglée à une vie déréglée — c'est-à-dire du représentable à l'irreprésentable. Le réalisme des Goncourt s'affirme à la fois contre un discours dominant (la femme n'est qu'une mère ou qu'une bonne) et contre une littérature jouant du romanesque pour ne pas s'affronter au réel.


Alfred de MUSSET (1810 - 1857)

L'enfant prodige du romantisme est devenu un paradoxe de l'histoire littéraire. Longtemps, on admira le poète limpide aux audaces mesurées ; c'est à présent le dramaturge, complètement ignoré de son époque, qui retient notre attention. Musset entre en littérature à dix-huit ans, publie à vingt ses Contes d'Espagne et d'Italie. Violence, passion, couleur locale assurent au jeune auteur une réputation qui fait de lui une des principales figures du romantisme de 1830. Il fera très vite cavalier seul, peu sensible au modèle du guide prophétique et à la mission sociale de l'écrivain. Recherchant dans l'écriture l'expression communicative d'une émotion, il trouve dans une certaine fragilité, exaltée par les bouleversements amoureux, la source d'un lyrisme visant à l'authenticité, modulant la plainte d'une âme déchirée (Poésies). Le poète des Nuits est aussi l'auteur de morceaux plus légers ; mais très tôt une mélancolie le ronge, qui donne à ses proches l'impression d'un homme détruit. La Confession d'un enfant du siècle (1836) dresse le portrait d'un homme auquel la société contemporaine ne laisse plus aucun espoir de s'accomplir. Reste la possibilité de se perdre : la débauche, l'alcoolisme, témoigneront plus tard de cette dégradation du destin. Dans un monde fantomatique où règne le faux-semblant, le poète ne peut se forger d'identité que dans le doute, l'incertitude. Fantasio, Lorenzaccio mettent en scène ce jeu de masques où pointe dans l'angoisse du dédoublement l'impossibilité de rencontrer une vérité existentielle durable. On ne badine pas avec l'amour participe de cette figuration de la difficulté à être heureux, tout en initiant autour des jeux du paraître une dramaturgie originale, dont le retentissement sera tardif mais durable.

 

Fantasio (1834)

Un faux bouffon tente d'aider une vraie princesse : déguisements, quiproquos, gaieté font de cette pièce un étourdissant ballet où la farce et la tristesse se mêlent, autour de la personne de Fantasio, figure vivante du rire mélancolique en lequel l'art de Musset trouve ses racines chez Shakespeare et Hoffmann. C'est aussi une pièce politique, montrant dans les princes des fantoches et démystifiant allègrement la prétention du pouvoir au sérieux.

 

Lorenzaccio (1834)

La pièce la plus politique de Musset est aussi une réflexion sur l'identité. Pour lutter contre un duc tyrannique, son cousin Lorenzo a emprunté le masque du débauché ; pris à son propre jeu, il découvre en même temps l'impuissance des patriciens florentins qui devraient être ses alliés. L'inutile meurtre du duc confirme l'illusion de toute conspiration, et Lorenzo, recherché, s'abandonne à son châtiment. Méditation sur l'action, sur la vérité en politique, ce texte désabusé parut longtemps injouable avant d'être progressivement redécouvert. Jouant du théâtre dans le théâtre, de l'éclatement spatial, n'abusant pas des prestiges de l'Histoire, il apparaît rétrospectivement comme le plus ambitieux et le plus réussi des drames romantiques.
George SAND, Aurore Dupin dite (1804 - 1876)

D'une enfance dont l'Histoire de ma vie dit l'enchantement, elle garde une liberté qui s'exaltera dans la lutte. Avant d'être " la bonne dame de Nohant ", Aurore Dupin devient baronne Dudevant, puis se sépare rapidement de son mari pour mener une vie indépendante : Musset, Chopin, seront les compagnons de celle qui apparaît très vite comme une figure phare du romantisme. Ses premiers romans (Indiana, 1832) contestent une société bloquée, qui refuse à la femme son autonomie et n'accorde aux passions qu'une existence clandestine. Revendiquant le droit à un bonheur personnel, ils font de l'amour le fondement d'une régénération morale. Avec Consuelo (1842), George Sand pousse plus avant la dénonciation, mettant en accusation les erreurs et les mensonges d'un monde qui pourrait trouver sa vérité dans un socialisme à la Pierre Leroux, nourri d'amour de l'humanité : Le Meunier d'Angibault sera le roman de cette réconciliation. Mais l'échec de la révolution de 1848 amène la romancière à se désintéresser de la politique. Cultivant un art de vivre qui la ramène de plus en plus souvent à Nohant, elle entretient une abondante correspondance, s'attelle à sa longue autobiographie, et entre deux pièces de théâtre publie les romans qui font aujourd'hui son renom : François le champi, La Mare au diable, La Petite Fadette célèbrent une simplicité toute d'innocence et de rêverie, dans une prose émouvante et retenue. Rapidement classiques, ils berceront l'enfance d'un siècle d'écoliers, parmi lesquels figurent bon nombre d'écrivains. Aussi les images champêtres des romans de George Sand sont-elles devenues une part de notre mémoire en même temps qu'une référence littéraire souterraine, resurgissant à l'état brut chez Proust ou chez Colette.

 

La Mare au diable (1846)

Dans le silence d'une campagne endormie, deux voyageurs discutent, laissant la sérénité de la nuit les amener au bord des confidences. L'intrigue ne tarde pas à réunir ces amoureux qui s'ignorent ; la simplicité de l'histoire est à l'image de celle des sentiments, laissant au premier plan l'atmosphère envoûtante et paisible, image terrestre d'une harmonie cosmique dont les personnages n'ont qu'à suivre la loi.


Gérard de NERVAL, Gérard Labrunie, dit (1808 - 1855)

Le doux Gérard est peut-être le seul romantique allemand des lettres françaises. Du Valois dont les légendes enchantent son enfance à la bohème parisienne où il côtoie Gautier et la jeunesse flamboyante des années trente, c'est l'image d'une fête mélancolique qui marque ses débuts. Auteur remarqué d'une traduction de Faust, il compose des contes, touche au journalisme. Erudit, il est dans le même temps imprégné de l'esprit du dix-huitième siècle et passionné par l'ésotérisme. Le Voyage en Orient, Les Illuminés interrogent l'invisible, témoignant d'un intérêt constant pour le mystère. Il étudie, voyage en Angleterre, en Italie, en Egypte, séjourne en Allemagne à plusieurs reprises. Menant une existence chaotique, il s'endette, atteint d'une instabilité en laquelle se devine cette fragilité psychique qui aboutit à la crise de 1841. Interné, puis rendu à lui-même, il évolue dès lors aux frontières d'une raison menacée par les hallucinations. Le rêve devient lieu privilégié d'une écriture hantée par les figures féminines. Sous la limpidité des Filles du feu, l'espace et le temps perdent de leur fixité, laissant le lecteur dans un vertige qui s'exacerbe avec Les Chimères et surtout Aurélia. Tentant désespérément de fixer ce mouvement d'un esprit perdu, l'écriture voit vaciller ses repères. Le poète tout entier s'engage dans cette tentative de reconquête de soi-même, qui bouleverse les catégories littéraires : la poésie est chez Nerval comme chez Baudelaire aventure totale, transcendant prose et vers pour interroger les arcanes de l'être. Aussi l'échec à se retrouver, l'inachèvement d'Aurélia, le suicide attestent-ils l'intensité d'une expérience qui renouvelle radicalement les enjeux de l'écriture.

 

Les Filles du feu (1854)

Autour d'Octavie, Jemmy, et de quelques autres figures féminines qui se fondent dans l'évocation finale d'Isis, s'organisent plusieurs récits (et une comédie) où le romanesque s'alimente du jeu des souvenirs. La manière de Nerval trouve son expression la plus caractéristique avec Angélique, où le décousu fantaisiste du récit laisse la cohérence thématique se subsituer à l'unité narrative. Sylvie voit la rêverie envahir une écriture traversée de souvenirs, mêlant des temps et des espaces éloignés en un tissu littéraire très dense, dont les contours brouillés épousent l'imaginaire du narrateur. Le lecteur fait ainsi l'expérience d'une fascinante dérive du texte, jusqu'à sa reprise en main in extremis.


Charles BAUDELAIRE (1821 - 1867)

Tout semble commencer dans la magie brisée d'une enfance. Le remariage de sa mère avec le général Aupick place la vie du jeune Baudelaire sous le signe d'un ordre qu'il n'aura de cesse de braver. Ses frasques le font envoyer à Calcutta ; rebroussant chemin à La Réunion, il revient à Paris, majeur, dilapide son héritage et se voit rapidement pourvu d'un conseil judiciaire. Le poète, dès lors, hésite entre la bohème et d'étonnantes tentatives de s'intégrer à une société qui ne veut plus de lui : ses candidatures à l'Académie contrastent avec une existence délibérément vécue en marge, rythmée par des amours qui n'étaient pas toutes avouables. Jeanne Duval, Marie Daubrun, Madame Sabatier inspirent à Baudelaire des passions et des rêveries qui participent d'une expérience métaphysique. L'idéalisation de la chair est à la fois mouvement vers le divin et achoppement ; de même, le catholicisme qu'il a tant de mal à vivre répond à ce besoin profond : dépasser l'ennui d'un monde sans transcendance, voué à l'uniformité. Aussi le choix du mal peut-il être compris comme une tentative désespérée de restaurer du sens. Il revient à l'art de réaliser ce qui engage la vie même du poète : les couleurs de Delacroix, les images des Fleurs du Mal révèlent sous l'apparente atonie du monde une surnature dont peut jouir l'esprit rendu à l'Idée. Dès 1847, La Fanfarlo met en scène les prestiges du faux. La haine baudelairienne de la nature, évoquant à la fois Sade et Joseph de Maistre, fonde une esthétique qui passe par le bizarre et joue des images les plus étranges pour révéler les accords secrets de l'univers. Elle se constitue dans un dialogue ininterrompu avec la peinture (Curiosités esthétiques), et dans une confrontation quelquefois violente avec le romantisme, d'abord associé à la modernité puis en partie renié dans une radicale remise en jeu du lyrisme. Le Spleen de Paris poussera jusqu'à sa limite une expérience décisive pour l'écriture, fatale peut-être au poète : sentant approcher l'aphasie, Baudelaire se prendra à regretter d'avoir cultivé l'" hystérie " qui fait pourtant de lui le père de la poésie moderne.

 

Les Fleurs du mal (1857, 1861)

Le célèbre procès de 1857, en attirant l'attention sur l'érotisme et le satanisme, nous donne à voir dans le jeu des thèmes l'une des scandaleuses nouveautés du recueil. Plus profondément, l'anti-nature et surtout l'attention portée à la laideur ("Une charogne") inaugurent une poétique prenant acte de l'ennui du monde pour en extraire, par le verbe, une beauté. La création, dès lors, engage l'existence tout entière du poète, qui ne trouve de sens que dans l'accès, par le jeu des correspondances, à la surnature. A l'origine est le spleen, sensation vague de l'uniformité du monde. L'écriture l'atteste, tente de l'exprimer, tente aussi de le dépasser. L'inconnu, le nouveau, deviennent alors finalités poétiques, approchent une idéalité secrète, qui se découvre dans les méandres de la rêverie, le choc de la laideur, le passage fugitif d'une beauté. L'architecture du recueil retrace ce mouvement créateur, qui se rejoue dans chaque poème. Aussi l'apparent classicisme prosodique cache-t-il une remise en jeu définitive des pouvoirs de la poésie. Dans l'étrangeté de certaines images s'incarne la tentative d'établir des rapports nouveaux entre les objets les plus éloignés. Le lyrisme cesse d'être harmonie, devient travail sur la langue : rapprochements audacieux, bizarrerie sont les moyens d'une découverte impossible à la seule raison. Aussi l'imagination est-elle reine ici, dans le déploiement de la rêverie comme dans les violences soudaines d'un verbe malmené.

 

Le Spleen de Paris (1869)

A la suite d'Aloysius Bertrand, Baudelaire en passant du vers à la prose s'approche au plus près de l'essence de la poésie, débarrassée d'une forme qui pouvait sembler la résumer. Les " ondulations de la rêverie " organisent une écriture dense et suggestive, tentant de capter dans le spectacle infâme de la grande ville le beau moderne. "A une passante", dans les Fleurs, était une première tentative de saisir le fugitif ; suite d'instants où brièvement apparaît le sentiment d'un monde supérieur, d'une harmonie, les poèmes en prose font de cette poursuite une loi, en concentrant l'émotion dans un texte aussi court que possible.


Paul VERLAINE (1844 - 1896)

Il y a en Verlaine plusieurs poètes, dont les vagues figures voilent le visage de l'homme. Les Poèmes saturniens, proches encore du Parnasse, laissent entrevoir une manière singulière, triste et musicale, qui s'épanouit avec les Fêtes galantes. L'écriture tremblante, nuancée, indécise, exprime en discrètes sensations un désarroi qui perce sous les masques. L'inquiétude d'une vie livrée à la bohème, l'abandon à l'alcool, ont pour envers une aspiration à la stabilité, voire à la réussite sociale : au mariage en 1870 n'est pas étrangère la tentation de retrouver l'esprit bourgeois dans lequel le poète a été élevé. Las ! L'apaisement de La Bonne Chanson vole en éclats après la rencontre de Rimbaud, " époux infernal " qui réveille les démons du poète. Une liaison tumultueuse, entrecoupée de retours au bercail, s'achèvera dans les coups de revolver qui envoient Verlaine en prison. Commence alors, dans l'obscurité de la cellule, une métamorphose dont rendent compte les Romances sans paroles et qui trouvera son accomplissement dans une conversion au catholicisme. Sagesse, Amour, témoignent d'un renouvellement poétique : spiritualité, simplicité, retiennent l'attention des jeunes symbolistes, cependant que le poète voit progressivement s'évanouir tous ses espoirs de réintégration sociale. Les Poètes maudits (1884) prend ainsi l'allure d'un portrait de l'artiste en paria. Verlaine cependant retrouve une audience, vit tant bien que mal de sa plume, publiant des notes sur ses contemporains, des œuvres de fiction, et surtout des souvenirs : on décèle dans l'anthologie de Jadis et naguère (1884) une volonté d'en finir avec la poétique de " la musique avant toute chose " ; ses derniers recueils sont animés d'une volonté de clarté, de simplicité, qui aboutit à une fracture de l'inspiration. Erotisme, spiritualité informent deux écritures qui perdent à ne plus se confondre — mais Verlaine est déjà une légende, demeurant par delà ses écrits la figure par excellence du poète.

 

Poèmes saturniens (1866)

Premier recueil d'un auteur encore influencé par Leconte de Lisle, soucieux de ne pas se perdre en épanchements, les Poèmes saturniens tremblent cependant sous leur raideur hiératique d'une tristesse inscrite dans le titre même. Une musique nostalgique s'insinue ainsi dans le vers, modulant en mineur une douceur délicate et sentimentale ; le désarroi de l'âme s'exprime déjà dans la sensation, préparant ainsi les découvertes des Fêtes galantes.

 

Fêtes galantes (1869)

La grâce légère d'un paysage de songe, peuplé de figures ambiguës : sentimentales et frivoles, perverses et badines. Pour peindre cet univers de fragile bonheur, le vers se fait musical, un art faussement naïf laisse percer l'inquiétude dans la demi-teinte du mineur. Les images crépusculaires et nocturnes permettent à la suggestion et à la sensation de primer sur le discours, dans une esthétique qui annonce le symbolisme.

 

Romances sans paroles (1874)

Publié alors que Verlaine était en prison, ce recueil qui passa inaperçu contribua profondément à renouveler la poésie française. Fondant intérieur et extérieur dans le vague de la rêverie, le poème devient musique, rythme, mouvement, fixant d'impalpables états d'âme, de fugitives sensations dans un état d'esprit qu'on a pu rapprocher de l'impressionnisme naissant. Une prosodie nouvelle, marquée par l'impair, l'importance moindre accordée à la rime ouvrent en poésie une voie où s'illustrera Apollinaire.

Jules VERNE (1828 - 1905)

Ses biographes aiment à rappeler l'épisode de la fugue avortée, qui voit le jeune exalté promettre à sa mère de ne plus voyager qu'en rêve. Mais ce Nantais rêve moins de bateaux que de littérature, et c'est à Paris qu'il débarque en 1848. Pour sa famille, il fait son droit ; en réalité, il se préoccupe surtout de théâtre, rencontre Alexandre Dumas, fait monter une première pièce. Bientôt secrétaire du directeur de l'Opéra, il continue sans grand succès de se consacrer à l'art dramatique, avant de se tourner vers la prose ; quelques récits paraissent, où se manifeste déjà un intérêt pour l'exotisme, l'Histoire, la technique. Sensible au mouvement de son siècle, il fonde avec Nadar une Société pour la recherche de la navigation aérienne, étudie la physique, la géographie, nourrissant de fréquentes visites à la Bibliothèque nationale un projet qui prend corps : faire sortir l'aventure scientifique du cabinet des savants, éveiller et capter l'intérêt du public pour un progrès dont reste à écrire l'épopée. La publication de Cinq Semaines en ballon (1863) ouvre l'immense cycle des Voyages extraordinaires qui fera la fortune de l'éditeur Hetzel. Travailleur infatigable, Jules Verne joint à une imagination puissante un étonnant souci de précision, tant dans le domaine scientifique que sur le plan de l'écriture : la rigueur, l'exactitude de son vocabulaire, la sobriété de son style servent à merveille un réalisme de l'impossible. De la Terre à la Lune, Le Tour du monde en quatre-vingts jours, Vingt mille lieues sous les mers sont ainsi des rêves étrangement vivants, où raison et fantasmes se croisent aux limites du fantastique. Aussi le lecteur d'aujourd'hui s'étonne-t-il toujours de ces odyssées accomplies par l'Histoire.

 

De la Terre à la Lune (1865)

Après l'aventure aérostatique, le voyage devient ici véritablement extraordinaire, dilatant jusqu'au vertige l'espace de l'exploration. Un héros qui rappelle par bien des aspects Nadar, dont son nom est l'anagramme, voyage dans un obus géant transformé en wagon-lit. Autour de la Lune, en intégrant le récit de 1865, nous montrera avec humour une expédition animée par les menues anicroches d'un huis-clos interplanétaire.


Prosper MERIMEE (1803 - 1870)

Sous le masque des dignités et des sarcasmes — car il avait des prétentions à la cruauté —, Mérimée reste une énigme. En ce temps où l'on s'épanche volontiers, il cultive le secret, se veut anti-lyrique jusque dans ses poèmes. Le moi ? Il entend y substituer l'impersonnalité du conteur, quand bien même on retrouve dans certaines de ses nouvelles des silhouettes qui lui ressemblent étrangement. Ses goûts vont à l'énergie latine, à la prose russe. Ami de Tourguéniev, traducteur de Pouchkine et de Gogol, il se plaît à une écriture épurée, à une singulière économie du verbe. Il apprécie les écrivains de la Renaissance, des Lumières, se reconnaît moins dans ses contemporains, sauf à aller les chercher loin des salons parisiens. Mondain pourtant, il court les honneurs et traverse les régimes avec bonheur, trouvant dans ses responsabilités à l'Inspection générale des monuments historiques l'occasion de rédiger des ouvrages d'archéologie et d'histoire. L'historiographie correspond peut-être à son idéal littéraire, net et impersonnel : on songe à l'admiration de son ami Stendhal pour le Code civil... Mais ce sont ses nouvelles, cultivant heureusement l'art du raccourci, qui le rendent célèbre. Mérimée qui, dit-on, croit au Diable y joue habilement du fantastique, et rencontre à sa façon le goût de l'époque. Mateo Falcone, Colomba, Carmen, La Vénus d'Ille connaissent ainsi un succès durable, éclipsant pour un temps l'audacieux et précoce recueil du Théâtre de Clara Gazul, que l'on redécouvrira au vingtième siècle.

 

Carmen (1845)

Don José, honnête brigadier basque, devient contrebandier puis brigand pour les beaux yeux de Carmen, qui ne tarde pas à le délaisser, d'abord pour un époux gitan que José est obligé d'assassiner, puis pour un jeune picador. Seule la mort peut contraindre cette femme fière et libre, en laquelle José a rencontré son destin. La sauvagerie des cœurs enflammés est ici donnée explicitement comme une forme exotique, le détachement du narrateur s'épanouissant dans les considérations documentaires qui achèvent l'histoire.

La Vénus d'Ille (1837)

Le drame affleure quand une idole de cuivre est découverte dans une petite ville des Pyrénées, tandis qu'en de méridionales festivités se prépare un mariage. Les deux histoires se nouent autour d'un anneau échangé, qui consacre avec l'irruption du fantastique le retour dans une réalité banale des puissances païennes. L'horreur culmine dans l'étreinte mortelle de la statue et du marié, pour se fixer dans la folie qui saisit la jeune épousée. L'écriture parfaitement maîtrisée laisse monter une tension qui finit par toucher au paroxysme.

Colomba (1840)

A l'instar de ses modernes compatriotes, cette jeune Corse n'est rien moins qu'une colombe, cultivant au contraire les vertus insulaires, qu'elle s'applique à ranimer chez un jeune frère adouci sur le continent. Malgré les pathétiques efforts du préfet d'Ajaccio, la guerre reprend entre cette famille et un clan tout aussi déterminé. Les allures tragiques d'une vendetta poussée jusque dans ses ultimes conséquences s'alimentent de l'antique rudesse d'un peuple irréductible à toute autre loi que la sienne. Meurtres et folie font de la couleur locale non plus seulement le cadre mais la structure d'un récit au style net et tranchant comme le couteau d'un bandit.


Jules RENARD (1864 - 1910)

La publication posthume du Journal révéla l'ampleur du talent d'un écrivain " étranglé par son style ". Habile à la note cruelle, spécialiste du sourire pincé, cet héritier du naturalisme tisse de brefs croquis une œuvre minimaliste, partagée entre les scènes animales des Histoires naturelles et la description sans pitié d'une humanité mesquine. A ce rétrécissement des vies correspond un resserrement de l'écriture, ironique dans L'Ecornifleur et amère dans Poil de carotte. Auteur méticuleux, virtuose de la litote, Jules Renard s'invente un rythme lapidaire, cultive la netteté et la précision d'un entomologiste littéraire. Epinglant avec le même bonheur ses voisins de campagne et ses confrères, il trouve dans la vie champêtre la possibilité de garder une liberté vis-à-vis du monde des lettres. Les Bucoliques étonnent par leur simplicité émouvante, pleine de fraîcheur et de délicatesse ; le Journal abonde en portraits incisifs où les contemporains sont traités avec la même lucidité aigre-douce que les personnages de fiction. Retiré dans un petit village dont il devient rapidement le maire, Jules Renard fera cependant quelques tentatives pour s'imposer en littérature : quelquefois tirées de ses romans, ses pièces de théâtre (Le Pain de ménage, Le Plaisir de rompre) vivent d'une cruauté sèche et raffinée, où les mots d'auteur témoignent à la fois d'une distance et d'une volonté de séduire. L'adaptation à la scène de Poil de carotte est un succès. Mais l'espace public, très vite, apparaît inadapté à une écriture qui avec les années se concentre dans les pages denses et réflexives du Journal. Absorbant peu à peu les facultés créatives de l'écrivain, ce monument s'avère être le corps même d'une œuvre trouvant dans l'intimité sa vraie dimension.

 

Poil de carotte (1894)

En cette figure de mal-aimé se retrouve le talent ambigu d'un auteur à la fois cruel et émouvant. Le pathétique nourrit ici la satire, dans une habile description des mécanismes de l'amertume. Suite de croquis à la cohérence moins chronologique que thématique, ce roman est à la fois drôle et désespéré, montrant avec ironie la quotidienne impossibilité de communiquer d'une famille aux personnalités vivement dessinées. L'égoïsme fraternel, l'indiférence haineuse de la mère trouvent leur répondant dans la fourberie naissante du héros, inhabile à extérioriser ses sentiments.


Gustave FLAUBERT (1821 - 1880)

Sa vie commence dans le déchaînement lyrique du romantisme le plus échevelé. Les premières œuvres, drames historiques, contes, chroniques, fragments autobiographiques, s'animent d'une jeunesse fiévreuse où l'écrivain se laisse aller à son naturel : métaphysique, épris de fantastique et d'extraordinaire. Mais c'est à contre-nature que se développera son génie. Madame Bovary, dans l'ambiguïté même d'une identification tour à tour vécue et niée, inaugure une poétique anti-lyrique, refusant l'hyperbole, érigeant le réel en référence absolue. Paradoxe de ce réalisme : l'art ainsi conçu se tisse du fil le plus banal qui soit, et conquiert ainsi une dignité nouvelle, autonome en quelque sorte, si l'on considère le peu d'importance du sujet. Aussi le rêve flaubertien d'un " livre sur rien " participe-t-il d'une modernité littéraire dont l'un des fondements sera l'idée d'auto-référentialité. L'essentiel, dès lors, est dans la forme, dans ce style qui fait de la création littéraire un supplice. Il est cependant une respiration chez Flaubert, qui d'un livre à l'autre passe de l'ironie à l'épique, fait alterner Salammbô et la seconde Education sentimentale, les Trois contes et la Tentation de Saint-Antoine, pour laisser inachevé Bouvard et Pécuchet. Le Dictionnaire des idées reçues, dans sa dénonciation de la bêtise, reprend non pas tant l'une des thématiques principales que le mouvement même de l'œuvre. Refus de s'abandonner à une facilité narrative, haine du poncif, exigence d'un art absolu sont les principes d'une dévotion au beau qui sera aussi la règle toute monacale d'une vie d'ermite. Cloîtré à Croisset par le manque d'argent, Flaubert se nourrit de livres, dévore les classiques, et passe dans l'étude l'essentiel d'un temps que la correspondance nous restitue dans toute son immobilité. Obsédé d'exactitude historique, il dépense une énergie considérable dans les travaux préparatoires à Salammbô, à L'Education sentimentale ou Hérodias. La rédaction de Bouvard et Pécuchet sera à la fois passage à la limite et tentative d'exorciser ce vertige de culture, qui n'est pas sans évoquer le modèle romantique du savoir total : car la tendance du texte flaubertien à se faire somme, qui menace constamment de noyer la création dans l'érudition, est à la fois rêve hérité et fantasme d'avenir, en s'incarnant dans cette moderne figure d'une littérature ne parlant que d'elle-même.

 

Madame Bovary (1856)

Quoique précédé de nombreux essais littéraires, ce roman constitue un événement, tant dans l'histoire des lettres françaises que dans la carrière de Flaubert, qui pour la première fois ou presque avoue une œuvre en la publiant. C'est que le mouvement vers l'impersonnel qui l'a vu passer des fragments autobiographiques de sa jeunesse à la première Education sentimentale trouve ici son achèvement dans la mise en scène ironique d'une bêtise nourrie de romantisme. Refusant toutes les facilités d'un romanesque dramatique, le texte file une histoire insipide dans une architecture parfaite, cependant que le jeu des points de vue permet dans l'effacement même, éclatant, du narrateur, de constituer une savoureuse densité, en fondant la rêverie, sa critique — et l'ambiguë grandeur, sentie par Baudelaire, de ces ridicules aspirations à l'absolu.

 

Salammbô (1862)

L'Orient chamarré et la splendeur antique semblent un pays natal dans l'imaginaire flaubertien. Aussi la restitution réaliste d'une barbarie disparue résonne-t-elle des plus intimes fantasmes de l'écrivain. La rigueur scientifique des études préparatoires mêle l'archéologie la plus exacte à la plus haute poésie : la passion de Mathô, mercenaire révolté, pour la fille d'Hamilcar est prétexte à de somptueuses fresques où le récit, suspendu dans l'imparfait de la description, laisse s'évanouir toute histoire dans la magie d'un instant démesurément allongé, d'un temps pétrifié où les personnages eux-même semblent gagnés par la minéralité. — L'immobilité presque picturale de l'épopée n'empêche une lecture romanesque et pittoresque qui assura le succès du livre.

 

L'Education sentimentale (1869)

Largement autobiographique dans sa première version, ce projet qui occupe Flaubert pendant vingt ans devient portrait d'une génération, fresque historique faite de rendez-vous manqués : Frédéric, comme Emma, rêve mais recule devant toute réalisation, vit d'absence en somme. A ce héros auquel il n'arrive rien, qui verra le meilleur de son existence dans un épisode qu'il n'a pas vécu, Flaubert consacre une œuvre paradoxale, roman du néant et en même temps somme historique. L'écriture se fonde ainsi dans une fusion avec le réel, se confondant avec la vie jusque dans son absence de perspective. Nul apprentissage n'est possible : Flaubert ruine un sous-genre du roman en le portant à sa perfection.

 

Trois contes (1877)

Un Cœur simple, La Légende de Saint Julien l'Hospitalier, Hérodias filent dans la variété de genres et de cadres fort différents une réflexion sur l'innocence et la conscience ; la béatitude de Saint Julien est un retour à la simplicité de Félicité par le détour de la cruauté, cependant qu'Hérode incarne face à Iaokanann l'agitation d'une âme qui ne connaît pas la paix. La précision du style et la diversité de l'inspiration font du volume un condensé de l'art de Flaubert, entre l'éclat barbare et le fil invisible d'un temps tour à tour immobile et accéléré, entre l'Histoire (ou son absence) et la légende.


Théophile GAUTIER (1811 - 1872)

A peine sorti de l'enfance, il s'illustre aux côtés des romantiques dans la bataille d'Hernani ; on conservera longtemps le souvenir de son gilet rouge, étendard d'une école dont il s'éloigne pourtant rapidement. Les contes des Jeune-France, dès 1833, sont une peinture ironique de la bohème, où l'auteur goguenard se moque malicieusement des affectations romantiques. Avec Mademoiselle de Maupin, il s'engage dans une voie qui l'amènera à défendre l'art pour l'art, en refusant tant les facilités du lyrisme que la soumission au monde extérieur. Sensible à la trivialité de la France moderne, il visite l'Espagne, l'Orient, cherchant dans le dépaysement l'authenticité d'une vie plus intense. L'Egypte ancienne lui inspirera Le Roman de la momie, le règne de Louis XIII Les Grotesques, puis Le Capitaine Fracasse ; mais c'est surtout dans le fantastique que s'épanouit une écriture en exil du monde. Dès le long poème d'Albertus, puis dans les Contes qu'il donne tout au long de sa carrière, le doute traverse d'inquiétants récits hantés par la mort. L'inspiration historique rejoint le fantastique dans Arria Marcella et Le Roman de la momie. L'influence d'Hoffmann et d'Arnim rattache Gautier, comme son ami Nerval, au romantisme allemand autant qu'à une tradition française qui perdurerait dans la finesse colorée de son art. Epris de perfection, il use en ses récits d'une langue séduisante, au vocabulaire chatoyant. Emaux et camées transforment chaque mot en un " diamant ", serti dans les rythmes rares qui font du recueil un manifeste parnassien. Prophète entêté d'une littérature d'exigence, Gautier n'hésite cependant pas à jouer les feuilletonistes, et cultive une image paradoxale. Mais il trouvera dans l'amitié de Flaubert, dans le salut de Baudelaire qui lui dédie ses Fleurs du mal une reconnaissance ; Catulle Mendès, Hérédia, Leconte de Lisle verront en lui un maître.

 

Contes et récits fantastiques (1831)

Dès les années 1830 et jusqu'à la fin des années 1860, le fantastique occupe une place essentielle dans l'œuvre de Gautier. Mise en doute des lois triviales de la raison, recherche d'une autre réalité sont à la source d'une écriture de l'hallucination, où l'esprit voit ses repères vaciller. Aussi le ton souvent léger ne doit-il pas cacher l'inquiétude profonde, tendant à l'obsession, qui sous-tend ces récits traversés de doubles, où un monde hanté par la mort se voile comme en un rêve.

 

Le Roman de la momie (1858)

Les décors à demi légendaires de l'Egypte antique donnent son intérêt à cette histoire sentimentale traversée de souvenirs bibliques. Le luxe, les mystères d'un Orient nocturne, des bribes d'épopée participent d'un goût issu du romantisme, qui trouvera son écho dans l'imaginaire flaubertien ou l'œuvre de Gustave Moreau ; à ce titre, le récit de Gautier constitue dans sa dimension archéologique même un document sur le dix-neuvième siècle après Jésus-Christ.

 

Mademoiselle de Maupin (1835)

La préface de ce roman fera de Gautier le père spirituel du Parnasse et de tous ceux qui se réclament de l'art pour l'art : il y proclame l'indépendance absolue de l'art, enfin affranchi des conventions rigides d'une morale stérile. Les aventures galantes de l'héroïne, travestie en homme, illustrent à merveille cette irrévérence de jeune romantique, jouant sans complexe du romanesque. Une poétique de l'excès s'y déploie, riche en péripéties, digressions, descriptions, à la manière de ces grotesques du Grand Siècle chez qui Gautier se plaît à retrouver ses ancêtres littéraires.


Alfred de VIGNY (1797 - 1863)

D'une famille d'ancienne noblesse, le jeune Vigny rêve d'uniformes et de batailles, comme toute sa génération. Une brève carrière militaire ne brisera pas l'image du soldat, qui s'exaltera dans Servitude et grandeur militaires (1835). Plus féminin et contemplatif cependant qu'il ne le souhaiterait, Vigny trouve rapidement sa véritable voie. Un premier recueil, en 1822, révèle un poète de la douleur, vite reconnu par ses pairs : le jeune auteur rejoint bientôt le cénacle où autour de Nodier et Hugo se prépare la révolution romantique. Eloa (1824) le fait connaître du public, et l'année 1826 voit la parution des Poèmes antiques et modernes et d'un roman historique, Cinq-Mars, qui peint l'humiliation de la noblesse par la monarchie absolue. Dès ces premières œuvres, la poétique de Vigny semble marquée par la mise en scène dramatique d'une idée philosophique. L'essentiel de sa pensée se cristallise dans la thématique d'une injustice faite à l'homme. Le silence de Dieu, les noirceurs de l'Histoire accusent la solitude morale du grand homme (Moïse, 1822) et de l'artiste (Stello, 1832, puis Chatterton, 1835). Daphné, en 1837, témoigne d'un pessimisme religieux tempéré par une foi intacte en l'homme. Les déceptions de l'action politique (1848) n'altèrent pas un optimisme auquel Les Destinées (posthume, 1864) tenteront de donner corps, en mettant en scène de grandes figures et des entités mythiques. Point d'aboutissement de l'œuvre de Vigny, ces poèmes tout entiers tournés vers le sens se voient opposer aux symboles religieux (et à l'idolâtrie à laquelle ils sont associés) ; seule l'image poétique est à même de dispenser une vérité, et d'exprimer " l'esprit pur ".

 

Servitude et grandeur militaires (1835)

Incarnation d'une valeur qui n'a plus cours — l'honneur —, le soldat est au même titre que l'artiste une figure de paria moderne, incapable de trouver sa place dans un monde implicitement condamné par l'auteur. L'évocation émue da vie fruste des garnisons permet à Vigny de mettre en lumière une beauté morale et une dignité qui semblent avoir fui le monde moderne. Le Cachet rouge, La Veillée de Vincennes, La Canne de jonc composent un triptyque ; trois figures animent ces récits marqués par un sens de la fatalité qui ressort presque davantage de la tragédie que du roman.

 

Les Destinées (1864)

Réunissant les derniers poèmes composés par Vigny, ce recueil posthume refuse l'épanchement, se construisant au contraire sur une intellectualisation de l'expérience du poète. L'émotion ici se joue davantage dans l'invective que dans le pathos, quand bien même c'est l'expression d'une misère humaine qui nous est donnée à lire. Visant à mettre en lumière les vérités en lesquelles se manifeste " l'esprit pur ", défiguré par les religions, ces longs " poèmes philosophiques " rythment de leurs alexandrins un pessimisme professé par quelques grandes figures. De la dignité farouche de " La mort du loup " aux leçons de pitié de " La maison du berger ", l'homme se voit proposer quelques valeurs dans un monde indifférent à sa misère. " Bouteille à la mer ", le recueil prêche d'exemple en faisant au lecteur l'offrande de ses images.


Alphonse de LAMARTINE (1790 - 1869)

Sorti du collège où il a perdu la foi, il s'ennuie, fils d'une famille qui ne tolérerait pas un engagement au service de Napoléon. Il écrit, pris pourtant par un désir d'action que ne satisfait pas une brève carrière militaire sous la Restauration, puis quelques pas dans la diplomatie. Un amour clandestin, l'expérience de la mort, puis le retour au catholicisme, semblent le faire naître à lui-même : un poète. Les Méditations poétiques, en 1820, imposent sous la " forme vieille " que leur reprochera Rimbaud un rythme et des images qui tentent d'exprimer " l'âme ". Ses recueils suivants, jusqu'à la Chute d'un ange, approfondissent ce mouvement de la pensée vers l'image qui est pour lui l'essence de la poésie. Mettre au jour des états de l'âme, en écrire l'épopée : telle semble être l'unité d'un projet qui s'attache à figurer l'intériorité par divers moyens : reflets d'un paysage, histoire, mythe. Cette écriture touchant au sacré lui apparaît quelquefois comme une profanation ; peut-être ce scrupule explique-t-il l'abandon progressif de la poésie à partir de 1830. Mais c'est aussi qu'absorbé par une carrière politique qui le conduit pendant quelques mois de 1848 à la tête de l'Etat — devenu provisoirement la République —, il a été élu député, siège et combat dans les rangs de la gauche. Il a donné en 1847 une monumentale Histoire des Girondins, qui semble consacrer sa nouvelle vocation. Las ! Renversé en juin 1848, il doit retourner, à son corps défendant, à une littérature qui n'aura plus d'autre ambition que de le nourrir. Sa vieillesse sera laborieuse et impécunieuse, occupée d'Histoires, de Confidences, et d'un Cours familier de littérature où réapparaîtront quelques pièces poétiques.

 

Méditations (1820)

Précédant de peu l'explosion romantique, ces Méditations font date dans la poésie lyrique française. Ce n'est pas tant la forme, proche de celle de Parny et de Chénier, qu'une sensibilité nouvelle, religieuse et amoureuse. Les discours interrogent une pensée, élégies et méditations fixent des visions. Le poème se fait alors contemplation, rêverie, plonge dans les profondeurs de l'âme. A l'élévation qui le clôt répond la forme générale du recueil, qui recompose l'itinéraire d'une conversion. La mélancolie et le sentiment du vide inspirent un imaginaire en mouvement, une âme inquiète se plaisant aux lieux apaisés : toute une époque se retrouva dans cette poésie qui renouait avec le sacré.


Guy de MAUPASSANT (1850 - 1893)

La brève existence de Maupassant ne laisse pas de cacher des vies multipliées, qui ont donné naissance à autant de légendes. Habitué des maisons closes, canoteur moustachu, il est cet homme à femmes dont les farces salaces laissent rêveur le lecteur du Journal des Goncourt, et que la syphilis conduira à la folie et à la mort ; mais le viveur est aussi un pessimiste, convaincu d'une fatalité biologique et admirateur de Schopenhauer. Entre la vie et sa contemplation ironique, il semble hésiter, traversé d'un doute qui s'épanouira dans une écriture de la menace, où l'affleurement du tragique pétrifie le lecteur bientôt délivré par un rire amer (La Parure, La Maison Tellier). Ses romans jouent de la satire (Bel-Ami) ou du désenchantement (Une Vie), peignant un monde livré à l'absence de toute perspective, où les rêves s'écroulent et où les ambitions sont dérisoires. C'est un art violent que celui de Maupassant, jouant de la surprise et dénonçant avec vigueur les tares d'une société cupide et lâche. Le règne de la bêtise rappelle Flaubert, maître des débuts et initiateur d'un réalisme cruel. En revanche, malgré l'affiliation naturaliste qui semble s'avouer avec la publication de Boule de suif dans le recueil collectif des Soirées de Médan, Maupassant est plus loin de Zola. S'il décrit quelquefois des milieux, l'auteur d'Une Partie de campagne ne fonde pas son art sur le modèle scientifique et n'a que faire des preuves. Le fantastique lui apparaît plus à même de restituer l'absurdité angoissante d'un réel qui se dérobe aux lois de la raison : la hantise du double qui se fait jour dans Le Horla, l'étrangeté des Contes amènent aux frontières de l'inconscient, centrant l'écriture sur la perception plus que sur les objets. En cela Maupassant trouve une voie propre : sous la légèreté apparente d'une prose sans prétention se dissimule un inventeur.

 

Une Vie (1883)

Les désillusions d'une existence de femme constituent la trame de ce premier roman, dont la conception coûta sept années à Maupassant. L'innocence de la jeune fille contraste avec la prosaïque noirceur d'un époux non point diabolique, mais banalement intéressé et infidèle ; les joies de la maternité se retournent en tourments, les années se tissent de désenchantement. Pessimiste, le romancier refuse toutefois de se prononcer, et laisse un personnage conclure sur un mode ambigu, gardant à la narration une impassibilité toute flaubertienne.

 

Bel-Ami (1885)

... ou comment parvenir dans le journalisme, lorsqu'on n'a de talent que celui de plaire aux femmes et de convertir les audaces en succès, les succès en écus. La médiocrité du héros, sa rouerie que nul revers ne contrecarre, font de cette histoire d'une réussite un modèle de pessimisme grinçant. Vivement mené, le récit précis et satirique coûta d'autant moins à son auteur qu'il vivait lui-même dans le milieu qu'il décrit, et connut un succès comparable à celui de son personnage ; aussi peut-on voir dans ce roman une tentative de dédouanement, voire d'exorcisme.

 

Boule de suif (1880)

Parue à l'origine dans le recueil-manifeste des Soirées de Medan, Boule de suif est l'une des premières nouvelles de Maupassant, qui apparaît d'emblée comme un maître de ce genre si subtil. Dans le huis-clos d'une voiture de poste, différents bourgeois sont amenés par les évènements extérieurs (la guerre) à être secourus par une fille de rien, qu'ils abandonneront sans remords, plus tard, à ses propres difficultés. L'ordure n'est pas là où on croit : sous la parabole sociale se fait jour une écriture de la cruauté, révélant la pose et les dessous sordides d'existences anodines. C'est aux moralistes qu'on pense ici, en savourant l'acidité d'une vision du monde dont c'est peu dire qu'elle est pessimiste.

 

La Maison Tellier, Le Horla, Une Partie de campagne, La Parure

Les années 1880 voient paraître la presque totalité des contes et nouvelles de Maupassant ; la veine fantastique représentée par Le Horla (1887) ne représente qu'une facette de cette énorme production, dont les décors sont le plus souvent normands ou parisiens. L'univers des dimanches champêtres (Une Partie de campagne) constitue peut-être le paysage le plus spécifique à Maupassant, adoucissant en les réunissant le dérisoire des existences urbaines et l'horreur goguenarde des histoires paysannes. Quelquefois lestes, souvent satiriques, les contes et nouvelles mettent en scène un monde à l'économie dévoyée, où la sottise et la méchanceté l'emportent. De la farce au tragique (La Parure réunit les deux genres), cette victoire universelle se décline sur bien des modes, laissant au lecteur l'impression d'un pessimisme moins fondé sur un état présent de la société que sur la nature humaine, qui trouve simplement une forme particulière dans les débuts de la Troisième République.


STENDHAL, Henri Beyle dit (1783 - 1842)

Moderne s'il en est, Stendhal apparaît pourtant au sein de la génération romantique comme un aîné, durablement marqué par la Révolution qui accompagne une adolescence révoltée. La Vie de Henry Brulard nous le montre exalté, rêvant d'une Espagne romanesque ; bientôt engagé dans les armées de Napoléon, c'est en Italie qu'il se rencontre avec lui-même : douceur de vivre, opéra, art de la conversation, franchise passionnée composent la physionomie d'un pays fort différent des mesquineries de son milieu et de sa province natals. La chasse au bonheur, qui se déploie dans ses aventures féminines, et l'introspection analytique à laquelle il se livre depuis 1801 dans son Journal se fondent dans l'égotisme. C'est une forme particulière de recherche de soi, qu'expliciteront les Mémoires d'un touriste et la Vie de Henry Brulard mais qui se joue aussi dans les romans : entre naturel et artifice, l'écriture apparaît comme un moyen de coïncider avec soi-même, de se retrouver dans le masque des moi possibles. Aussi la création est-elle chez Stendhal une expérience de la liberté : il écrit sans plan, très vite, vibrant de l'énergie de personnages étrangement vivants. Sensible aux mille et un mensonges de la vanité, il nourrit de petits faits vrais un réalisme qui s'épanouit dans le détail anecdotique. La vision synthétique cède le plus souvent le pas au point de vue du personnage, à un ici et maintenant qui fonde une écriture de la sensation. L'intelligence, l'esprit ne sont pas de reste : l'auteur n'hésite jamais à manifester sa distance par quelque commentaire ironique. Dans ce jeu entre lucidité et adéquation passionnée, Le Rouge et le noir, La Chartreuse de Parme trouvent un ton unique dans notre littérature, qui est aussi un bonheur de lecture rarement égalé.

 

Le Rouge et le noir (1830)

Julien Sorel : un héros qui tente de se trouver dans le contrôle des événements, et ne rencontre sa singularité que quand tout lui échappe. Le jeu entre hypocrisie et abandon structure un roman d'apprentissage qui ne cesse de questionner la problématique vérité du héros. Adoptant le plus souvent le point de vue de Julien, le récit joue de la singularité d'un personnage recherchant à la fois le bonheur et la grandeur, évoluant dans une société d'absolue mesquinerie. L'ambition, tout en participant de la vanité, est alors une résistance légitime à l'étroitesse d'une existence refusant les bornes. Opposant son désir volatil à l'ordre d'un monde pesant, Julien dont le modèle est Napoléon accomplit une odyssée du singulier, dans un monde où l'épopée n'est plus possible.

 

La Chartreuse de Parme (1839)

Au cœur d'une Italie partagée entre l'aspiration au bonheur et l'ordre mesquin d'une politique rétrécie, Fabrice trouve sa grandeur dans l'insouciance et le mépris des petitesses mondaines. Variant les points de vue (Fabrice, Mosca, la Sanseverina), le roman fut composé en deux mois, dans l'exaltation d'un auteur euphorique ne se privant pas cependant d'ironiser. Aussi le roman, tout d'allégresse et d'invention, joue-t-il alternativement du lyrisme et d'une lucidité que l'on retrouve dans l'idée de faire du Code civil un modèle stylistique. L'écriture y gagne en vitesse, le roman trouve un rythme allègre, une légèreté rêveuse qui n'est pas sans évoquer l'art aérien et presque flou du Corrège, tant goûté par Stendhal : les personnages vivent dans une sorte d'état de grâce, laissant leur disposition native au bonheur s'épanouir dans les situations les plus inconfortables.


Arthur RIMBAUD (1854 - 1891)

" La poésie sera en avant ". Des révoltes et des blasphèmes d'une adolescence en refus, Rimbaud fait feu sur tout ordre morbide, travaillant à lancer son verbe à l'assaut de l'inoui. Dès " Ma Bohème " apparaît l'image d'un bonheur des marges, nourri d'une sensualité qui se fait rythme. Le poète donne libre cours à son ardeur en s'évadant d'une vie familiale étriquée : la Belgique, Londres où s'achève sa liaison mouvementée avec Verlaine, connu à Paris. Les Poésies vibrent d'une révolte qui s'incarne un temps dans la Commune, s'écrit dans la satire, et s'exalte dans l'hymne barbare du " Bateau ivre ". La lettre " du voyant " transforme les comptes à régler du lycéen de Charleville en un programme où la flamboyance du vers participe d'un " dérèglement de tous les sens ", où s'abolit en images l'ordre étroit de la raison et de la réalité. L'écriture de Rimbaud peu à peu se concentre, tente dans la liberté d'une versification bouleversée de " fixer des vertiges ". Une Saison en enfer dressera le bilan d'une expérience qui trouve toute sa mesure avec les poèmes en prose des Illuminations, où le verbe libéré se métamorphose en instrument d'exploration du cosmos et du moi. L'expérience poétique, pressentie par Nerval et Baudelaire comme une voie existentielle, devient chez Rimbaud fulguration seule à même d'éclairer la nuit humaine. La poésie devient alors prométhéenne, l'esthétique se fait moyen de recherche et d'accomplissement de l'être. Au cœur de la vie, l'itinéraire de Rimbaud est mouvement, suite de moments et de reniements. Les poétiques successives engagent la tentative par le verbe d'être au monde ; l'abandon de la poésie, le départ pour l'Arabie témoignent de l'intensité d'une expérience poussée jusqu'au silence.

 

Poésies (1891)

De l'influence hugolienne et parnassienne des débuts aux inventions verbales d'" Age d'or " ou " Eternité ", en passant par l'inspiration érotique, anticléricale et révolutionnaire en laquelle prend corps la révolte, les Poésies composent l'itinéraire d'un renouvellement. Le monde, qui s'exprime dans la synthèse de la sensation et de la pensée, l'être intérieur, dont l'exploration requiert l'alchimie verbale d'une écriture extralucide, sont les axes d'une recherche qui culmine dans l'assouplissement prosodique des " Derniers vers ". L'abandon progressif du discours et du jeu référentiel marque l'engagement existentiel d'un verbe qui ne se contente plus d'accompagner l'expérience mais la dirige.

 

Les Illuminations (1886)

Le passage du vers à la prose marque une étape dans l'exploration poétique de l'être ; brisant la logique réaliste du langage, l'écriture jaillit en fulgurances, rapprochements inouis où se saisit l'imaginaire, seule vérité. Tentant d'approcher l'éblouissement de la vision, les proses des Illuminations travaillent à désorganiser la sensation, réorchestrant les données de l'esprit pour en retrouver la pureté. Aussi y a-t-il ici une part d'iconoclasme, dans le bris de toute imagerie passée ; il s'agit en torturant la langue et son usage littéraire (lyrisme brisé, jeu entre exaltation et négation, images inconnues, incohérence, hermétisme dont le poète garde la " clé ") de parvenir à faire jaillir, sensible, une forme nouvelle de l'être.

 

Une Saison en enfer (1873)

Seul ouvrage publié par Rimbaud, cette autobiographie spirituelle use d'une écriture dense, quelquefois hachée, pour retracer et congédier dans le même temps une immersion dans les mécanismes de la folie. L'exploration du moi touche à son terme dans une désagrégation de la nécessité d'écrire, le poète " rendu au sol " ayant en quelque sorte épuisé l'expérience sacrée du désordre, reléguée au rang de vieillerie poétique. Un certain nombre de textes des Illuminations seront cependant écrits après Une Saison en enfer, qui plus qu'un ultime cri avant le silence apparaît comme le moment d'une épuration esthétique.


Victor HUGO (1802 - 1885)

Du légitimisme à la République qui le célébrera comme un roi, l'itinéraire de Hugo ne cesse de croiser l'histoire, sans cesse interrogée et quelquefois provoquée, d'un siècle agité. Chef de file incontesté du romantisme, il s'essaie d'abord à la poésie, teintant d'exotisme ses Orientales et composant des Ballades échevelées. Mais, tout en amorçant une évolution politique dont témoigne Le Dernier Jour d'un condamné, c'est le théâtre qu'il révolutionne avec Cromwell et sa célèbre préface ; Hernani, puis Ruy Blas consacrent la victoire d'une école qui s'abandonnera à sa logique en éclatant en individualités vite séparées. La liberté absolue de l'art, l'alliance du sublime et du grotesque, le goût de la reconstitution historique fondent en même temps que le romantisme de 1830 l'esthétique personnelle de Hugo. Concevant le poète comme un écho de son siècle, il ne cessera d'interroger un monde marqué par la monstruosité. Entre lyrisme et réalisme, sa voie passe par le roman (Notre-Dame de Paris) et une poésie aux ambitions de totalité, sensible aux harmonies secrètes d'un monde spirituel (Les Feuilles d'automne, 1831, Les Voix intérieures, 1837). Convaincu d'une mission du poète, il se détourne un temps de la littérature, pour passer à la politique. Démocrate et libéral, député en 1848, il s'exile après le coup d'Etat de Napoléon le petit, qu'il ne cessera de brocarder (Les Châtiments). Mais c'est à Jersey, puis à Guernesey qu'il se trouve définitivement, achevant les monuments de La Légende des siècles et des Misérables, et cette " histoire d'une âme " que sont Les Contemplations. Dialogue avec un cosmos infini, jaillissement d'images, l'écriture trouve sa dimension dans une épopée humaine s'accomplissant dans la misère et la rédemption. La parole participe du divin, introduit par la poésie à la vision d'un équilibre cosmique où l'Histoire se transcende dans l'esprit, où les faits se fondent en symboles. Avec l'exil, Hugo s'est fait prophète de la totalité ; de retour à Paris, il publie encore cette trilogie inachevée que constituent L'Homme qui rit et Quatre-vingt-treize, patriarche survivant à lui-même et à tous jusque dans les révélations posthumes que sont Dieu ou La Fin de Satan.

 

Notre-Dame de Paris (1831)

L'Histoire, le monde gothique, apparaissent ici comme le domaine d'élection d'une difformité chère au romantisme. S'incarnant dans différentes figures parmi lesquelles se détache celle de Quasimido, le grotesque fait pièce à la beauté lumineuse d'Esmeralda, point de mire d'un roman qui la voit passer d'une main à une autre. Schématisant les caractères, préférant les effets de fresque au détail de la psychologie, Hugo met en scène une humanité grouillant à l'ombre mystérieuse d'une cathédrale fantasmée, rendue non point à une vérité historique mais à la puissance évocatoire d'une imagination transmutant le pittoresque en symbole, jouant d'un réalisme dramatisé qui fait encore grande impression.

 

Hernani (1830)

Un proscrit, un futur empereur, un vieil oncle convoitent les faveurs de la belle Doña Sol ; l'avènement de Charles-Quint ne brise pas entièrement le cercle des promesses et des passions. L'honneur castillan, sous-titre de la pièce, est un mobile aussi fort que l'amour et donne à ce drame une couleur locale qui n'a rien de purement décoratif. C'est en effet une des problématiques romantiques majeures que de situer ailleurs et dans un passé plus ou moins lointain un monde où l'action et les valeurs correspondent — par opposition au présent marqué par la discordance et l'impureté. Quant à la célèbre bataille, elle opposa les jeunes romantiques conduits par Gautier à un public que devait choquer le mépris affiché des règles classiques, incarné dès lors par l'enjambement " escalier / Dérobé. " Le tumulte fit de la première représentation, en février 1830, le jour symbolique d'une révolution théâtrale qui fut l'un des apports majeurs — et sans doute le plus visible — du romantisme.

 

Ruy Blas (1838)

Répondant en quelque sorte à Hernani en se nouant autour de la décadence d'un empire, ce drame montre un valet accomplissant puis dépassant la vengeance de son maître en devenant l'amant de la reine. Bientôt ministre, il est rattrappé par son passé en un dénouement terrible, où s'exalte un théâtre rendu à sa vocation émotive. Jusque dans le style, voué à l'éclat de la scène, c'est bien ici un art spectaculaire, plutôt que réaliste ; l'écriture dramatique d'Hugo s'y avère tendue vers l'effet (touchant, terrifiant) plutôt que soucieuse de finesse psychologique.

 

Les Châtiments (1853)

Le vers hugolien, avant l'élan spirituel des Contemplations, se fait dans ces satires mordant et acide, non sans une démesure qui va jusqu'à comparer le poète au tonnerre, par exemple. A l'ombre du grand Napoléon, l'auteur du coup d'Etat de décembre apparaît comme un minus paradoxalement doublé d'un tyran absolu, véritable incarnation du mal. Ainsi, cet ouvrage est comique aussi bien dans sa visée que dans la puissance dérisoire de son attaque — le drame d'Hugo fut ici de ne pas trouver d'ennemi à sa mesure.

 

Les Contemplations (1856)

Bâti comme un tombeau à Léopoldine, morte noyée en 1843, ce recueil interroge une absence, figurant l'abîme dans un titre-date muet, qui partage l'itinéraire spirituel entre le passé et un présent marqué par le deuil. La figure du poète, dès lors, peut s'exalter dans la vision qui fait du verbe poétique une émanation du verbe divin. A l'écoute de la " bouche d'ombre ", communiant avec le cosmos, Hugo découvre dans sa parole une voix du monde qui fait du poète un prophète. Devenue religion, la poésie devient moyen sacré de répondre au mystère, à ce silence incarné pathétiquement par la morte.

 

Les Misérables (1862)

Longtemps gardé dans les cartons d'un auteur qui ne l'acheva que plus de quinze ans après l'avoir commencé, ce gigantesque roman tient à la fois du mélodrame (par le nombre étonnant de coïncidences), du feuilleton (par l'agencement régulier de pierres d'attente) et de l'épopée, mêlant lyrisme et réalisme en un réquisitoire social d'une ampleur inégalée. Les métamorphoses et la rédemption de Jean Valjean accusent une injustice destructrice, trouvant son fondement dans une logique sociale sans pitié et sa meilleure expression dans la figure atroce des Thénardier. Les développements d'une intrigue courant sur plusieurs générations (Fantine, puis Cosette), croisant l'histoire du siècle (Waterloo, les journées révolutionnaires), autorisent le romancier à entrer dans des digressions documentaires ou discursives dont la longueur extraordinaire ne dérange aucunement l'économie d'une œuvre à l'architecture monumentale. Hugo, davantage encore qu'il ne l'a fait jusqu'alors, use d'une poétique archétypale, jouant du pittoresque pour mieux saturer de sens ses personnages principaux, qui dès lors valent comme emblèmes de l'humanité.

 

Quatre-vingt-treize (1874)

Le dernier roman de Victor Hugo s'attache une fois de plus à interroger en l'homme la présence d'un mal qui manifestement lui est extérieur : même dans les horreurs de la période révolutionnaire, des trois âmes d'élite qui s'opposent et se déchirent ici, aucune ne saurait incarner le mal, auquel semble échapper le peuple, dépourvu des idéaux des protagonistes mais pourvu d'une sorte d'instinct de bonté qui lui permet d'accéder à la rédemption.

 

La Légende des siècles (1859 - 1877 - 1883)

" Poème de l'homme ", cette vaste épopée fut commencée en 1840 et ne devait s'achever que plus de quarante ans après, un an seulement avant la mort de Hugo. La destinée de l'humanité s'y révèle conquête de la liberté, rédemption progressive, des brumes du passé à un avenir qui se confond quelquefois avec le salut. Fragmenté, monumental cependant, le recueil passe du pur lyrisme au pamphlet, de la poésie sociale à l'épopée : en cette somme se lit toute l'ambition d'un poète de la totalité.


José-Maria de HEREDIA (1842 - 1905)

" Orfévrerie, damasquinerie, cuirs cordouans " : telle est la notice consacrée à cet artisan du verbe par le Petit Bottin des lettres et des arts, en 1886. Né à Cuba, Heredia est éduqué en France, et vient très jeune à la littérature. Sous la houlette de Leconte de Lisle, qui deviendra son ami sans jamais cesser d'être son maître, il publie ses premières tentatives poétiques dans le volume I du Parnasse contemporain (1866). Dans ce recueil où se côtoient des personnalités aussi différentes que Villiers de l'Isle-Adam et Sully Prudhomme, peu de vrais " parnassiens ". Heredia sera l'un des seuls, avec Catulle Mendès, à représenter durablement une école dont Banville donne quelques années plus tard l'art poétique. Inspirés de Gautier (Préface à Mademoiselle de Maupin) et dans une moindre mesure de Baudelaire, les parnassiens entendent rompre avec le romantisme, accusé de favoriser une certaine facilité. Toute de rigueur, leur écriture promeut le travail patient du vers, refuse l'épanchement sentimental. La beauté n'est possible qu'au prix d'un effacement du poète. Cette volonté d'impersonnalité n'est pas sans rapport avec le réalisme qui s'invente alors, mais les parnassiens n'ont que faire du monde moderne, auquel ils préfèrent les beautés plus durables du passé. Les Trophées, publié en 1893 alors que le groupe s'est dissous depuis une quinzaine d'années, apparaît comme le chef d'œuvre tardif de l'école. Trop tardif ? Déjà, Mallarmé a enterré ce mouvement essentiel de la poésie française, pris au piège de ce qu'il voulait réfuter : le temps. Académicien en 1894, Heredia aura la douleur de voir son œuvre échapper à l'immortalité accordée à sa personne.

 

Les Trophées (1893)

Ce recueil rassemble cent dix-huit sonnets, dont un bon nombre a déjà été publié en revue. Différentes sections s'organisent selon un ordre historique et thématique, selon un mouvement que l'on s'est plu à comparer à La Légende des siècles. Mais l'inspiration épique de Victor Hugo est aux antipodes de ces miniatures dont le modèle est moins le chant que le tableau. L'érudition, la beauté sereine d'un vers au rythme net et aux riches jeux sonores participent d'un art où le labeur poétique s'efface dans le poli du vers. La richesse lexicographique et la subtilité prosodique situent la poétique de Heredia dans un espace moderne, loin du classicisme auquel on pourrait être tenté de l'apparenter : car déjà l'idée s'y dissout dans une forme qui se suffit presque à elle-même.


Alphonse DAUDET (1840 - 1897)

Entre autobiographie et roman, Le Petit Chose nous donne à voir l'enfance d'un auteur à jamais marqué par sa Provence natale. Monté à Paris après la ruine de ses parents, Daudet donne d'abord un recueil de vers bien accueilli par la critique, avant de s'orienter vers la prose ; les Lettres de mon moulin lui apportent le succès en imposant l'image d'un " marchand de bonheur ", dont tour à tour il jouera ou tentera de se défaire. Après l'épopée comique de Tartarin (1872), Daudet s'engage pour une douzaine d'années dans le naturalisme, avec des études de mœurs comme Jack, Le Nabab, à la tonalité plus triste. L'Evangéliste est une dénonciation vigoureuse de l'endoctrinement missionnaire, jouant du pathétique pour engager le roman dans le débat d'idées contemporain. Mais, rétif à tout enrôlement, Daudet revient à l'inspiration provençale qui fait son originalité. Dès Numa Roumestan, l'étude de " Mœurs parisiennes " s'est colorée de scènes et de parfums, d'une mythomanie surtout qui s'épanouira dans la reprise en 1885 du cycle tarasconnais. Tartarin sur les Alpes tient au naturalisme par la peinture violente du tourisme suisse, mais dépasse toute doctrine par une fantaisie en laquelle Daudet reconnaît son caractère et qui fait le vrai sel de ses romans. Sa singularité tient sans doute à ce mélange d'un tempérament et d'une visée esthétique : le réalisme de Daudet, quand il n'est pas misérabiliste, est franchement cocasse, quand bien même ses romans tournent quelquefois au drame (L'Immortel, 1888). Aussi, par delà la variété des sujets, sera-t-on sensible à la persistance d'un ton, d'une façon alerte et déliée de mener le récit, qui maintient jusque dans les situations les plus graves une ironie aisément reconnaissable.

 

Lettres de mon moulin (1869)

Devenus un classique de la littérature enfantine, ces contes mettent en scène sur fond provençal une série de figures légendaires ou contemporaines. La sympathie manifeste qui unit l'auteur aux personnages — aux faibles et aux déshérités en particulier — n'empêche pas une remarquable légèreté dans le traitement des caractères, à peine esquissés et cependant pleins de saveur. La verve du conteur laisse toujours sa place à une ironie en demi-teinte, qui fait de la naïveté des histoires un bonheur de lecture.


Stéphane MALLARME (1842 - 1898)

Grise fut sa vie, toute de silence et d'effacement : dans l'obscurité d'une carrière de professeur, la charge précoce d'une famille, on décèle chez Mallarmé une volonté de perdition. On l'imagine face à son écritoire, reprenant sous la lampe son labeur solitaire ; prophète cependant, qui au soir de sa vie pouvait voir en son salon bourgeois quelques disciples recueillir les rares oracles d'un maître admiré. Tel Flaubert, il lutta contre une nature loquace, condensa sa parole et la fit impersonnelle ; il rêva aussi d'un livre parfait, auquel nous introduisent peut-être les fragments posthumes d'Igitur et l'éclatement typographique du Coup de dés. Mais ses Poésies s'éparpillent en bribes, les morceaux de circonstances ne cessent de retarder le grand œuvre. Cultivant paradoxalement une vision sacrée de la poésie et la conscience aiguë du travail nécessaire au polissement du vers, Mallarmé disloque la syntaxe, sertit chaque mot dans une construction le coupant de tout référent. Hermétique, son vers qui longtemps reste fidèle à la métrique traditionnelle rayonne ainsi en images concentriques. L'architecture, l'art du détour éludent la nomination pour jouer habilement d'une suggestion qui laisse chaque poème se tisser d'absence, n'être plus que langage. La parole dès lors atteint l'essentiel, cette pureté dont le poète voudrait qu'elle se rapproche de l'idée pure, débarrassée de toute factualité. Rêveur d'un verbe absolu, Mallarmé réalise dans son échec même une fondamentale révolution de l'écriture poétique, visant dorénavant au corps à corps avec la langue : il fait de l'aventure du dire le corps même de son œuvre, des arcanes du verbe l'horizon du poème.

 

Poésies (1899)

Peu de temps avant sa mort, Mallarmé réunit l'ensemble de ses poèmes dans ce recueil qui parut à titre posthume. Souvent remaniés, ils s'organisent cependant de sorte que l'on perçoive le mouvement de l'œuvre, de l'inspiration baudelairienne des débuts à la densité toute mallarméenne de la fin. " Hérodiade " et " L'Après-midi d'un faune " constituent deux étapes vers un artisanat du vers qui en centrant la poésie sur le langage laisse affleurer le néant. L'apprentissage d'une lecture nouvelle se révèle alors nécessaire, oubliant l'habituelle linéarité pour jouir, dans le ralentissement d'une compréhension difficile, de la matière même du langage.


Benjamin CONSTANT (1767 - 1830)

Homme aux multiples visages, Constant est à la fois le joueur endetté aux amours tumultueuses, l'un des créateurs de l'idéologie libérale, le philosophe passionné par le fait religieux et le romancier singulier, auteur de Cécile (1810, pub. 1951) et d'Adolphe (1816). Orphelin de mère, il est confié à divers précepteurs par son père, officier au service de la Hollande. Un début de vie marqué par l'errance, propice à la découverte du monde et des femmes. Le Cahier rouge (1811, pub. 1907) relate les expériences de ces vingt premières années. En 1787, il fait la connaissance d'Isabelle van Tuyll van Seerooskerken, bientôt Mme de Charrière. De vingt-sept ans son cadet, il ne cessera de converser et de correspondre avec elle jusqu'à la rupture définitive en 1794 ; cette passion platonique semble confirmer la discrimination que Constant établit, dans son œuvre littéraire comme dans sa vie, entre l'amour de l'esprit et celui du corps. C'est en 1794 qu'il rencontre Mme de Staël, déjà célèbre pour son esprit et ses puissantes relations. Sa liaison avec elle lui permet dans un premier temps de réaliser la carrière politique dont il a l'ambition depuis longtemps. Ayant acquis la nationalité française en 1798, il achète des propriétés en France, devient secrétaire du Club de Salm, est nommé membre du Tribunat... et s'attire la colère de Bonaparte. Suit une sombre période d'inactivité, pendant laquelle il rédige les premiers cahiers de son journal intime. Il suit Mme de Staël en exil à Coppet, et voyage avec elle en Allemagne. Il y rencontre Wieland, Goethe et Schiller, dont il publiera en 1809 une traduction en vers de la tragédie Wallenstein, précédée des Réflexions sur le théâtre allemand, texte essentiel dans l'histoire du romantisme. Les années 1806 à 1809 se révèlent aussi pauvres en matière politique que riches en conquêtes amoureuses. La multiplicité et la complexité de sa vie sentimentale (il épouse secrètement Charlotte de Hardenberg et n'osera jamais l'avouer à Mme de Staël) lui inspirent Cécile, qu'il renoncera à publier de son vivant, et Adolphe, qu'il compose en 1806 et donne en 1816 — c'est-à-dire un an avant la mort de Mme de Staël. Chef du parti libéral sous la Restauration, rendu populaire par ses pamphlets, il mourra lui-même à l'aube de la Révolution de Juillet, sans avoir pu achever la grande étude sur la religion qui occupe ses dernières années.

 

Adolphe (1816)

Ce roman largement autobiographique, écrit à la première personne, met en scène le sentiment ambigu d'un amant sans amour. Mal du siècle, que cette incapacité de l'individu à rentrer réellement dans le jeu du monde ; Adolphe est un cousin de René et de l'Oberman de Senancour. Le récit suit les méandres d'un esprit indécis, pris entre son désir de générosité et une froideur qui finit toujours par l'emporter, jusqu'à ce qu'il soit trop tard. Dans cette écriture rapide et dépouillée se réalise le type du roman d'analyse psychologique, magnifié par l'étrange alliance de confession et de distance permise par la personnalité du narrateur.


Jules-Amédée BARBEY D'AUREVILLY (1808 - 1889)

Son traité Du Dandysme ressemble à un autoportrait ; comme Baudelaire, Barbey cultive la différence comme un art, se distingue par des allures mérovingiennes, érigeant sa personne en ultime chef-d'œuvre. Infidèle à Brummel, il écrit cependant ; mais en littérature comme dans la vie il reste un franc-tireur. Hautain, indépendant, il poursuit de sa haine un monde embourgeoisé auquel il oppose la noblesse de l'époque révolutionnaire où s'illustre la chouannerie. Converti en 1841, légitimiste, il poursuit en parallèle une carrière de polémiste dans les journaux monarchistes et une œuvre romanesque dont L'Ensorcelée est peut-être la meilleure illustration. Les superstitions d'un monde qui n'a pas encore connu le désenchantement, l'aristocratique vaillance des chouans, font de son univers romanesque le lieu de la grandeur et de l'intensité des passions. Violents, extrêmes, ses récits se tissent d'une écriture toute de tension, précise et expressive. A la lisière du fantastique, ils jouent avec l'horreur, et dépassent ainsi toute idéologie : aussi Barbey traîne-t-il un parfum de scandale dans les salons où l'on lit la Revue des Deux Mondes. Le Diable et le bon Dieu : la fascination de ce catholique pour le mal trouve son expression la plus intense dans le cadre resserré de la nouvelle, avec ces Diaboliques réunies sur le tard, qui contribuèrent largement au renouveau du récit court dans les années 1870. Sous prétexte de moralisme, elles explorent les turpitudes d'un univers sans issue, où nulle loi ne s'exerce que celles du crime et des passions. Barbey trouve dans un certain sadisme le contrepoint nécessaire de ses obédiences religieuses, dans la mise en scène d'individualités irréductibles la possibilité de sauver sa propre personnalité de toute fusion grégaire. Solitaire jusque dans ses croyances, cultivant le passé dans le présent, le Connétable trouve dans l'admirable beauté du mal une paradoxale modernité, que reconnaîtront Bloy et Bernanos.

 

Les Diaboliques (1874)

Ces nouvelles composées entre 1850 et 1874 jouent de la catholique croyance au Diable pour mettre en scène un univers de perversions secrètes et de crimes impunis, où la femme, animée de passions irrépressibles, incarne une fatalité du mal qui touche jusqu'à l'innocence la plus tendre. Audacieux dans ses thèmes, le recueil manifeste surtout une maîtrise stupéfiante des techniques narratives, laissant planer l'incertitude et jouant des points de vue pour associer lecteur et narrateur dans une trouble fascination, où la séduction et l'horreur s'entremêlent. Le mal reste ici spectacle, mais contamine un récit tendu entre objectivité et complicité.

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Quelques écrivains du XIXe siècle

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Philippe Auguste de VILLIERS DE L'ISLE-ADAM (1838 - 1889)

" Histrion véridique " (Mallarmé), railleur ami du rêve et indigent notoire, Villiers survit difficilement en cette fin bourgeoise du dix-neuvième siècle, vouée aux fastes positifs de la science. Echappé de la Bretagne, puis du Parnasse, il cultive un idéalisme mystique dont Isis (1862) tente de dénouer le drame. L'affrontement dialectique du réel et du spirituel organise l'ensemble de son œuvre, marquée par l'influence de Baudelaire, Poe, Hegel. Longtemps, l'écriture se cherche : le théâtre (Ellen, 1865, Morgane, 1866) explose dans le long poème dramatique d'Axël (1872, repris en 1885, publié en 1890 et joué en 1894), dont les accents wagnériens furent goûtés des symbolistes — quand il y eut des symbolistes ! Inconnu hors d'un cénacle fort restreint, Villiers vit d'expédients, tire à la ligne dans les journaux, se fait, dit-on, moniteur de boxe, va jusqu'à contrôler des convois de bestiaux. Revenant à la fin des années soixante-dix à une littérature plus facile d'accès, il semble enfin trouver sa voie, et connaît quelques succès, avec les Contes cruels par exemple. L'Eve future (1886), Tribulat Bonhomet (1887) développent sur le mode romanesque une thématique inédite, où l'innovation scientifique fait surgir une inquiétude. Les séries de nouvelles (L'Amour suprême, 1886, Nouveaux Contes cruels, 1888, Histoires insolites, 1888) explorent avec plus d'imagination encore les impasses du monde moderne, en opposant le rêve, l'amour, l'expérience des confins de la mort, à l'étroitesse du sens commun et de l'esprit positif. Dans la raillerie se joue un mysticisme meurtri, cherchant aux limites du bizarre et de l'horrible la présence de l'Idée.

 

Contes cruels (1883)

Dans la lignée du Barbey des Diaboliques, Villiers découvre dans la forme courte une intensité qui s'accorde à merveille avec sa personnalité littéraire. Il s'emploie ici à faire jouer le réel et l'imaginaire selon une dialectique qui recouvre l'opposition entre le matériel et le spirituel, en explorant des états limites : l'approche de la mort, la cruauté, l'amour vécu comme un absolu. N'hésitant pas à forcer sur le macabre, Villiers tempère la violence de ces récits d'une légère distance, laissant toujours planer le soupçon d'une mystification.



François-René de CHATEAUBRIAND (1768 - 1848)

" Je me suis rencontré entre deux siècles comme au confluent de deux fleuves " écrira-t-il dans les Mémoires d'outre-tombe. Témoin à vingt ans de l'écroulement de l'Ancien Régime, il a dès lors le sentiment d'habiter, " avec un cœur plein, un monde vide ". Monarchiste dans l'âme, il fait le voyage d'Amérique, avant de revenir en France, pour bientôt émigrer. Ses compagnons d'exil lui semblent stupides et l'Angleterre ne lui profite guère, mais il en revient avec l'Essai sur les révolutions, qui décide de sa carrière littéraire. En l'espace de quelques années, il donne Atala, René, puis le Génie du christianisme. Entre les espaces vierges et la beauté des cathédrales, c'est une esthétique nouvelle qui prend corps, un premier romantisme qui déjà célèbre l'Histoire et se plaît à la solitude. Certes, le Génie dont l'auteur est salué comme un prophète est aussi l'apologie d'un ordre que Napoléon travaille à restaurer, mais sous le conservatisme politique perce une sensibilité nouvelle ; entre deux mondes, celui qui est mort et celui qui naît, Chateaubriand est déjà en retrait, seul avec lui-même. Le subjectivisme quelquefois délirant de son œuvre a pour corrolaire la difficulté à s'engager dans l'action. Il mènera une brève carrière politique sous la Restauration, sans jamais se départir de cette distance ombrageuse qui subsiste jusque dans ses pages les plus passionnées. Orgueil et lucidité le séparent d'un monde où il ne se reconnaît pas. Aussi, le christianisme de Chateaubriand est-il, comme le mal du siècle, affaire personnelle — lors même qu'il les vit comme des moments de l'Histoire. L'ennui, la solitude marquent le destin d'un voyageur qui sans cesse interroge les ruines de mondes disparus : l'Orient des Martyrs, de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, l'Amérique des Natchez, la France chrétienne du Génie et de la Vie de Rancé. Les Mémoires d'outre-tombe parachèveront cette recherche nostalgique en l'entraînant au cœur de l'être.

 

Atala (1801)

" Les amours de deux sauvages dans le désert " furent publiées à part, avant d'être ajoutées au Génie du christianisme puis intégrées aux Natchez. Nature et religion sont la source d'un lyrisme nouveau, où la plainte funèbre de l'amant se confond avec l'évocation des espaces immenses du Nouveau Monde. Le destin tragique d'Atala, prise entre promesse et passion, révèle la beauté d'un christianisme élevant l'homme au-dessus de lui-même. Le pathétique et l'approfondissement psychologique nourrissent d'humanité cette histoire exemplaire, réfléchie par les confessions angoissées de l'auteur et rythmée de morceaux purements lyriques.

 

René (1802)

Tristesse et rêveries solitaires, ou la peinture du " vague des passions ", dans un récit à forte dimension autobiographique qui accompagnait à l'origine le Génie du christianisme, mais fait partie des Natchez. Avec la mélancolie d'un cœur passionné dans un monde qui ne lui offre rien s'invente le mal du siècle. Il faut noter la condamnation du narrateur, par la voix de Chactas ; mais avant de dénoncer l'orgueil de René, Chateaubriand exprime pour la première fois un état d'esprit dans lequel une génération tout entière se reconnaîtra. Avec les dernières œuvres de Rousseau et le Werther de Goethe, René constitue le creuset d'une sensibilité lyrique qui dominera la littérature européenne de la première moitié du siècle.

 


Anne Louise Germaine de STAEL (1766 - 1817)

D'une enfance vouée à l'adoration du père, plusieurs fois appelé aux commandes de l'Etat, Germaine Necker conserve une spiritualité marquée par le protestantisme, mais aussi une foi toute philosophique dans les vertus du progrès. Les hommes la décevront — à commencer par les siens : M. de Staël, pour être suédois, n'en est pas moins médiocre, M. de Narbonne dont elle réussit à faire un ministre de la guerre n'est pas à la hauteur de ses espérances, Benjamin Constant enfin ne tiendra pas la longueur, quand bien même leur liaison s'étend sur plus d'une décennie. Du Caractère de M. Necker et de sa vie privée (1804) montre bien que l'idéalisation de la figure paternelle ne laissait guère d'espace à ces malheureux, mais la question tient aussi à un report toujours déçu d'ambitions qui ne pouvaient s'exprimer directement, dans une société qui par delà les changements de régime ne laisse aux femmes que la portion congrue. Aussi la littérature se charge-t-elle chez Mme de Staël d'enjeux politiques et sociaux, ce qui lui vaudra à plusieurs reprises l'exil. Pendant la Terreur, tout d'abord, après la parution de ses Réflexions sur le procès de la reine (1793). Sous le Consulat et l'Empire ensuite, en particulier après qu'elle eût publié De la littérature, dangereuse exaltation de la liberté et d'un pluralisme culturel incompatibles avec les valeurs impériales. Les Lettres sur Rousseau, en 1788, repéraient dans l'œuvre de son concitoyen un génie et une passion censées excuser ses erreurs ; le pouvoir napoléonien ne pardonnera les siennes jamais à Mme de Staël. Les plus graves ? Sans doute son libéralisme et sa défense des droits de l'individu, en littérature (Essai sur les fictions, 1795) comme en morale (De l'influence des passions sur le bonheur, 1796) — et comme en politique. Proscrite, exilée à Coppet, elle réunit les esprits les plus brillants de l'Europe (Bonstetten, Sismondi, Constant, le jeune Barante). Mme de Staël s'essaie à des romans (Delphine, 1802, et surtout Corinne, 1807), vit avec Constant une liaison de plus en plus orageuse, et anime, entre travail et conversation, son cénacle libéral. Autour de l'idée d'une métaphysique du progrès, le groupe tente de réunir l'héritage des Lumières avec une reconnaissance du spirituel. La rencontre de Goethe et Schiller (en 1803-1804), de W.A. Schlegel (1807) confortent Mme de Staël dans son admiration des cultures étrangères, et singulièrement des littératures du nord. De l'Allemagne (1810) sera évidemment saisi, et ne pourra réellement paraître qu'à Londres en 1813, après que l'ire impériale eût chassé son auteur de Coppet. Résignée au retour des Bourbons, elle ne survivra pas longtemps à un mariage contracté secrètement en 1815, peut-être la plus heureuse de ses liaisons.

 

Corinne ou l'Italie (1807)

Delphine montrait en 1802 les contradictions d'une vie féminine prise entre devoirs sociaux et loi du cœur. Corinne explore les mêmes voies, en marquant davantage l'implication de l'auteur dans sa fiction : car Corinne est poète, et son destin sera une figure de celui de cette Italie où elle a cru trouver le bonheur. L'échec de l'amour est aussi celui d'un pays incapable de vivre sa liberté. Problématique moderne que cette connexion pas seulement métaphorique entre l'existence individuelle et la vie des nations.



Alexandre DUMAS (1802 - 1870)

Outre Dumas fils, nous devons à Alexandre Dumas père un nombre considérable de drames et de romans qui participent à la fois de la passion romantique pour l'Histoire et de la nécessité de satisfaire d'immenses appétits. Viveur, exalté — il ira jusqu'à faire partie de l'expédition des Mille avec Garibaldi —, Dumas traverse la littérature du dix-neuvième siècle avec la grâce bedonnante d'un inventeur qui s'ignore. Certes, en ses débuts il entend faire œuvre de novateur et s'engage dans la bataille romantique avec Henri III, Anthony (ou l'invention du drame en habit noir) et surtout Kean ; mais son désir de gloire, qui s'accomplit dans le triomphe de La Tour de Nesle en 1832, l'amène vite à faire fi d'ambitions esthétiques trop marquées. Délaissant le drame pour le roman, il connaît avec Le Comte de Monte-Cristo un succès populaire qui ne se démentira plus. Définitivement lancé dans le feuilleton, il s'entoure de nègres et professe en privé un réjouissant cynisme (" L'Histoire ? Un clou auquel j'accroche mes romans ") qui ne l'empêche pas de collectionner les best-sellers, allongeant la sauce en faisant de ses volumes au demeurant fort bien ficelés des cycles (Les Trois mousquetaires, Vingt ans après, Le Vicomte de Bragelonne). C'est peut-être en ce prosaïque professionnalisme qu'il trouve sa paradoxale modernité. Car sous le mépris amusé de ses confrères se cache l'envie, et Alexandre Dumas apparaît dans sa réussite comme l'incarnation de cette condition nouvelle de l'homme de lettres, vivant de sa plume et monnayant sa gloire. A l'écoute d'un public qui ne cesse en ce milieu de siècle de s'élargir, il comprend l'un des tout premiers l'utilisation de la presse moderne et crée ainsi un modèle durable, que bon nombre d'écrivains plus discrets reprendront à leur compte.

 

Les Trois mousquetaires (1844)

On sait qu'ils étaient quatre, mais on oublie généralement que pour écrire ce roman Dumas s'est adjoint les services du jeune Auguste Maquet. Athos, Porthos et Aramis, figures hautes en couleur auxquelles s'associe le Gascon d'Artagnan, sont amenés à retrouver un bijou que tentent de dérober les agents du fourbe Richelieu. L'habileté du récit fait de cette œuvre le prototype durable du roman historique : aventures, hardiesse, passions vivaces d'un passé héroïsé, diversité des caractères, enjeux politiques et duels à l'épée répondent à un goût modelé par le romantisme.

 

Jules VALLES (1832 - 1885)

Véritable figure de la révolte, Vallès puise dans l'humiliation d'une jeunesse malheureuse un indéfectible sentiment de fraternité à l'égard du peuple ouvrier, auquel il prêtera sa voix. Il exerce à son arrivée à Paris différents métiers, qui sont autant d'expériences de l'exploitation : Le Bachelier donne à lire cette paradoxale condition d'un jeune homme lettré presque réduit à la misère, amené dans les griffes de patrons indélicats par les bloquages d'une société qui n'a que faire de lui. Aussi l'écriture, la parole publique sont-elles le moyen de refuser la fatalité d'une aliénation. Vallès donne aux revues révolutionnaires et socialistes des articles féroces, qu'il réunira dans Les Réfractaires (1866) et La Rue (1867). Polémiste habile, il participe à l'aventure de la Commune et dirige Le Cri du peuple, ce qui lui vaudra d'être condamné à mort par les bourgeois triomphants. Il s'exile alors pendant une dizaine d'années : c'est à Londres qu'il commence à rédiger son autobiographie romancée. Le cycle de Jacques Vingtras commence avec L'Enfant, dont le style alerte et surprenant conjugue le rire et l'émotion. Le Bachelier (1881) peint la suite d'un itinéraire placé sous le signe dialectique de l'humiliation et de la révolte, où le romanesque s'alimente d'une colère impuissante. Dramatisant une existence en butte à l'injustice d'une société indifférente à la misère, l'écriture joue à la fois de la singularité des anecdotes et de l'exemplarité d'une lutte qui trouve une dimension tragique dans les pages consacrées à la Commune : L'Insurgé paraît l'année même où meurt Vallès, rentré d'exil mais à jamais insoumis.

 

L'Insurgé (1886)

Ce qui, dans les romans précédents, se jouait dans l'écriture, s'accomplit ici dans l'action : devenu militant, Jacques Vingtras connaît enfin la Révolution (en l'occurrence la Commune), qui apparaît comme le catalyseur nécessaire d'une violence contenue pendant des années. L'histoire individuelle et l'histoire sociale se confondent alors en un moment unique de coïncidence avec soi-même. Ce testament spirituel, véritable bréviaire de la révolte, nourrira de ses images le mythe révolutionnaire cher au vingtième siècle.




Isidore Ducasse de LAUTREAMONT (1846 - 1870)

Qui lirait aujourd'hui les Chants de Maldoror si les surréalistes, cinquante ans après sa mort, n'avaient redécouvert l'un des écrivains les plus fascinants du dix-neuvième siècle ? De ce météore, on ne sait presque rien. Né à Montevideo, il est envoyé en pension dans le sud de la France ; arrivant à Paris en 1867, il y publie ses Chants, puis les deux premiers fascicules des Poésies, qui n'auront pas de suite : Isidore Ducasse meurt à vingt-quatre ans, dans un hôtel de Montmartre. Il laisse une œuvre étrange, qui n'aura presque aucun écho avant d'être exhumée par Breton. Ce poète maudit n'est pourtant jamais loin de son siècle : dans la figure de Maldoror se dessinent tous les révoltés lucifériens qui peuplent la littérature de Byron à Lamartine, et l'on perçoit dans le choix du mal des échos de Baudelaire, Musset, Mickiewicz. Mais il serait réducteur de ne voir en Ducasse que la pointe extrême d'un satanisme romantique à la Pétrus Borel. L'agressivité inouie des Chants, leur atroce bestiaire dépassent en monstruosité tout ce qui s'était vu jusqu'alors, à l'exception peut-être du Sade des Cent vingt journées ; encore ne rencontre-t-on pas chez Lautréamont la froideur méthodique du marquis, mais une rage elle-même dépassée par l'humour, qui dans le même temps la nourrit et la tempère. C'est qu'il y a du jeu dans cette folie. Emprunts livresques, parodies, réécriture ne cessent de se fondre en un discours qui s'emballe, se nie tout en s'exaltant, vibrant d'une énergie visionnaire. La poésie alors se trouve dans cette secousse donnée à la langue, dans ce dérèglement que n'aurait pas renié Rimbaud, et qui sera pour le vingtième siècle une leçon.

 

Les Chants de Maldoror (1869)

Né méchant, révolté contre son créateur qu'il ne cesse de défier par sa monstruosité, Maldoror apparaît comme un Christ inversé, évoluant au sein d'un univers hallucinant d'agressivité. La fureur contamine un texte qui s'emballe, se déchaîne, s'exaspère en blasphèmes. Les " délices de la cruauté " organisent un discours frénétique garanti d'une bascule dans l'absolu du cauchemar et de la folie par son humour constant. Jaillissant d'images, jouant d'un fantastique dont l'absurde assure la permanence, ce livre unique est aux sources du lyrisme moderne, modulant une voix déchirée aux limites de la logique et de la langue.



Edmond et Jules de GONCOURT (1822 - 1896 et 1830 - 1870)

Témoins irrévérencieux du monde des Lettres, dont leur célèbre Journal est une savoureuse chronique, les Goncourt seront célébrés comme des précurseurs par la jeune garde naturaliste. Héros fondateurs d'une esthétique qui triomphe autour de 1880, ils ont longtemps attendu un succès dont Jules ne connaît que les prémices. Le goût du vrai, au risque du sordide, fait de leurs romans de scandaleux manifestes d'un réalisme encore neuf, qui est d'abord très mal accueilli par la critique. Le public, quant à lui, ne leur réservera jamais qu'une estime discrète ; Edmond vieillissant ne verra pas sans une certaine amertume les livres de Zola atteindre des tirages énormes. Il est vrai que la mort de Jules, en laissant anéanti son aîné, a fait voler en éclats une écriture qui ne trouvait sa forme que dans l'équilibre de deux tempéraments. Moins expansif, Edmond s'était jusqu'alors concentré sur la construction romanesque, cependant que Jules travaillait le style. L'écriture artiste, se plaisant aux mots rares et aux expressions curieuses, légitime en quelque sorte la crudité ou la bassesse du sujet, en donnant à leurs romans écrits à quatre mains une couleur inimitable, qu'on ne retrouve pas dans les trois livres écrits par Edmond (La Fille Elisa, 1877, Les Frères Zemganno, 1879, et La Faustin, 1882). Prenant sa source dans l'historiographie et la critique d'art, l'écriture cherche ses modèles dans la peinture, dont les deux frères sont amateurs. Aussi la description l'emporte de beaucoup sur la narration, chez eux, contaminant le récit d'un imparfait quelquefois agaçant. L'architecture rigoureuse de leurs romans s'ordonne en tableaux successifs qui sont généralement autant d'étapes d'une dégradation : le réalisme des Goncourt est pessimiste, sans doute parce qu'il s'attache à explorer les zones obscures du monde de leur temps, interdites de littérature. Rien d'étonnant à ce que, comme chez Balzac quelques décennies auparavant, ce soit des figures de femmes qui dominent ; après les mœurs journalistiques évoquées dans Charles Demailly (1860), les titres sont révélateurs : Sœur Philomène (1861), Renée Mauperin (1864), Manette Salomon (1867), Germinie Lacerteux et Madame Gervaisais (1869). Resté seul, Edmond fait de son hôtel particulier à Auteuil le centre d'un cénacle littéraire où naît sans doute l'idée de l'Académie Goncourt, qu'instituera son testament.

 

Germinie Lacerteux (1865)

Imaginé d'après une histoire vraie, ce roman narre les aventures d'une domestique sombrant peu à peu dans la corruption. La courbe descendante du livre donne à ce destin le poids d'un fatum, délivrant ainsi le récit de tout discours moralisant. Le propos en effet n'est pas de dénoncer le vice, mais de dévoiler les turpitudes et tourments cachés d'une existence féminine multiforme que le Second Empire voudrait réduire à l'honnêteté matrimoniale et ménagère. Dire ce qui ne se dit pas suppose d'inventer un nouveau langage romanesque, diminuant la part de l'accident, de l'aventure, au profit de tableaux dont la succession traduira le cheminement insensible d'une existence réglée à une vie déréglée — c'est-à-dire du représentable à l'irreprésentable. Le réalisme des Goncourt s'affirme à la fois contre un discours dominant (la femme n'est qu'une mère ou qu'une bonne) et contre une littérature jouant du romanesque pour ne pas s'affronter au réel.




Alfred de MUSSET (1810 - 1857)

L'enfant prodige du romantisme est devenu un paradoxe de l'histoire littéraire. Longtemps, on admira le poète limpide aux audaces mesurées ; c'est à présent le dramaturge, complètement ignoré de son époque, qui retient notre attention. Musset entre en littérature à dix-huit ans, publie à vingt ses Contes d'Espagne et d'Italie. Violence, passion, couleur locale assurent au jeune auteur une réputation qui fait de lui une des principales figures du romantisme de 1830. Il fera très vite cavalier seul, peu sensible au modèle du guide prophétique et à la mission sociale de l'écrivain. Recherchant dans l'écriture l'expression communicative d'une émotion, il trouve dans une certaine fragilité, exaltée par les bouleversements amoureux, la source d'un lyrisme visant à l'authenticité, modulant la plainte d'une âme déchirée (Poésies). Le poète des Nuits est aussi l'auteur de morceaux plus légers ; mais très tôt une mélancolie le ronge, qui donne à ses proches l'impression d'un homme détruit. La Confession d'un enfant du siècle (1836) dresse le portrait d'un homme auquel la société contemporaine ne laisse plus aucun espoir de s'accomplir. Reste la possibilité de se perdre : la débauche, l'alcoolisme, témoigneront plus tard de cette dégradation du destin. Dans un monde fantomatique où règne le faux-semblant, le poète ne peut se forger d'identité que dans le doute, l'incertitude. Fantasio, Lorenzaccio mettent en scène ce jeu de masques où pointe dans l'angoisse du dédoublement l'impossibilité de rencontrer une vérité existentielle durable. On ne badine pas avec l'amour participe de cette figuration de la difficulté à être heureux, tout en initiant autour des jeux du paraître une dramaturgie originale, dont le retentissement sera tardif mais durable.

 

Fantasio (1834)

Un faux bouffon tente d'aider une vraie princesse : déguisements, quiproquos, gaieté font de cette pièce un étourdissant ballet où la farce et la tristesse se mêlent, autour de la personne de Fantasio, figure vivante du rire mélancolique en lequel l'art de Musset trouve ses racines chez Shakespeare et Hoffmann. C'est aussi une pièce politique, montrant dans les princes des fantoches et démystifiant allègrement la prétention du pouvoir au sérieux.

 

Lorenzaccio (1834)

La pièce la plus politique de Musset est aussi une réflexion sur l'identité. Pour lutter contre un duc tyrannique, son cousin Lorenzo a emprunté le masque du débauché ; pris à son propre jeu, il découvre en même temps l'impuissance des patriciens florentins qui devraient être ses alliés. L'inutile meurtre du duc confirme l'illusion de toute conspiration, et Lorenzo, recherché, s'abandonne à son châtiment. Méditation sur l'action, sur la vérité en politique, ce texte désabusé parut longtemps injouable avant d'être progressivement redécouvert. Jouant du théâtre dans le théâtre, de l'éclatement spatial, n'abusant pas des prestiges de l'Histoire, il apparaît rétrospectivement comme le plus ambitieux et le plus réussi des drames romantiques.

 


George SAND, Aurore Dupin dite (1804 - 1876)

D'une enfance dont l'Histoire de ma vie dit l'enchantement, elle garde une liberté qui s'exaltera dans la lutte. Avant d'être " la bonne dame de Nohant ", Aurore Dupin devient baronne Dudevant, puis se sépare rapidement de son mari pour mener une vie indépendante : Musset, Chopin, seront les compagnons de celle qui apparaît très vite comme une figure phare du romantisme. Ses premiers romans (Indiana, 1832) contestent une société bloquée, qui refuse à la femme son autonomie et n'accorde aux passions qu'une existence clandestine. Revendiquant le droit à un bonheur personnel, ils font de l'amour le fondement d'une régénération morale. Avec Consuelo (1842), George Sand pousse plus avant la dénonciation, mettant en accusation les erreurs et les mensonges d'un monde qui pourrait trouver sa vérité dans un socialisme à la Pierre Leroux, nourri d'amour de l'humanité : Le Meunier d'Angibault sera le roman de cette réconciliation. Mais l'échec de la révolution de 1848 amène la romancière à se désintéresser de la politique. Cultivant un art de vivre qui la ramène de plus en plus souvent à Nohant, elle entretient une abondante correspondance, s'attelle à sa longue autobiographie, et entre deux pièces de théâtre publie les romans qui font aujourd'hui son renom : François le champi, La Mare au diable, La Petite Fadette célèbrent une simplicité toute d'innocence et de rêverie, dans une prose émouvante et retenue. Rapidement classiques, ils berceront l'enfance d'un siècle d'écoliers, parmi lesquels figurent bon nombre d'écrivains. Aussi les images champêtres des romans de George Sand sont-elles devenues une part de notre mémoire en même temps qu'une référence littéraire souterraine, resurgissant à l'état brut chez Proust ou chez Colette.

 

La Mare au diable (1846)

Dans le silence d'une campagne endormie, deux voyageurs discutent, laissant la sérénité de la nuit les amener au bord des confidences. L'intrigue ne tarde pas à réunir ces amoureux qui s'ignorent ; la simplicité de l'histoire est à l'image de celle des sentiments, laissant au premier plan l'atmosphère envoûtante et paisible, image terrestre d'une harmonie cosmique dont les personnages n'ont qu'à suivre la loi.




Gérard de NERVAL, Gérard Labrunie, dit (1808 - 1855)

Le doux Gérard est peut-être le seul romantique allemand des lettres françaises. Du Valois dont les légendes enchantent son enfance à la bohème parisienne où il côtoie Gautier et la jeunesse flamboyante des années trente, c'est l'image d'une fête mélancolique qui marque ses débuts. Auteur remarqué d'une traduction de Faust, il compose des contes, touche au journalisme. Erudit, il est dans le même temps imprégné de l'esprit du dix-huitième siècle et passionné par l'ésotérisme. Le Voyage en Orient, Les Illuminés interrogent l'invisible, témoignant d'un intérêt constant pour le mystère. Il étudie, voyage en Angleterre, en Italie, en Egypte, séjourne en Allemagne à plusieurs reprises. Menant une existence chaotique, il s'endette, atteint d'une instabilité en laquelle se devine cette fragilité psychique qui aboutit à la crise de 1841. Interné, puis rendu à lui-même, il évolue dès lors aux frontières d'une raison menacée par les hallucinations. Le rêve devient lieu privilégié d'une écriture hantée par les figures féminines. Sous la limpidité des Filles du feu, l'espace et le temps perdent de leur fixité, laissant le lecteur dans un vertige qui s'exacerbe avec Les Chimères et surtout Aurélia. Tentant désespérément de fixer ce mouvement d'un esprit perdu, l'écriture voit vaciller ses repères. Le poète tout entier s'engage dans cette tentative de reconquête de soi-même, qui bouleverse les catégories littéraires : la poésie est chez Nerval comme chez Baudelaire aventure totale, transcendant prose et vers pour interroger les arcanes de l'être. Aussi l'échec à se retrouver, l'inachèvement d'Aurélia, le suicide attestent-ils l'intensité d'une expérience qui renouvelle radicalement les enjeux de l'écriture.

 

Les Filles du feu (1854)

Autour d'Octavie, Jemmy, et de quelques autres figures féminines qui se fondent dans l'évocation finale d'Isis, s'organisent plusieurs récits (et une comédie) où le romanesque s'alimente du jeu des souvenirs. La manière de Nerval trouve son expression la plus caractéristique avec Angélique, où le décousu fantaisiste du récit laisse la cohérence thématique se subsituer à l'unité narrative. Sylvie voit la rêverie envahir une écriture traversée de souvenirs, mêlant des temps et des espaces éloignés en un tissu littéraire très dense, dont les contours brouillés épousent l'imaginaire du narrateur. Le lecteur fait ainsi l'expérience d'une fascinante dérive du texte, jusqu'à sa reprise en main in extremis.




Charles BAUDELAIRE (1821 - 1867)

Tout semble commencer dans la magie brisée d'une enfance. Le remariage de sa mère avec le général Aupick place la vie du jeune Baudelaire sous le signe d'un ordre qu'il n'aura de cesse de braver. Ses frasques le font envoyer à Calcutta ; rebroussant chemin à La Réunion, il revient à Paris, majeur, dilapide son héritage et se voit rapidement pourvu d'un conseil judiciaire. Le poète, dès lors, hésite entre la bohème et d'étonnantes tentatives de s'intégrer à une société qui ne veut plus de lui : ses candidatures à l'Académie contrastent avec une existence délibérément vécue en marge, rythmée par des amours qui n'étaient pas toutes avouables. Jeanne Duval, Marie Daubrun, Madame Sabatier inspirent à Baudelaire des passions et des rêveries qui participent d'une expérience métaphysique. L'idéalisation de la chair est à la fois mouvement vers le divin et achoppement ; de même, le catholicisme qu'il a tant de mal à vivre répond à ce besoin profond : dépasser l'ennui d'un monde sans transcendance, voué à l'uniformité. Aussi le choix du mal peut-il être compris comme une tentative désespérée de restaurer du sens. Il revient à l'art de réaliser ce qui engage la vie même du poète : les couleurs de Delacroix, les images des Fleurs du Mal révèlent sous l'apparente atonie du monde une surnature dont peut jouir l'esprit rendu à l'Idée. Dès 1847, La Fanfarlo met en scène les prestiges du faux. La haine baudelairienne de la nature, évoquant à la fois Sade et Joseph de Maistre, fonde une esthétique qui passe par le bizarre et joue des images les plus étranges pour révéler les accords secrets de l'univers. Elle se constitue dans un dialogue ininterrompu avec la peinture (Curiosités esthétiques), et dans une confrontation quelquefois violente avec le romantisme, d'abord associé à la modernité puis en partie renié dans une radicale remise en jeu du lyrisme. Le Spleen de Paris poussera jusqu'à sa limite une expérience décisive pour l'écriture, fatale peut-être au poète : sentant approcher l'aphasie, Baudelaire se prendra à regretter d'avoir cultivé l'" hystérie " qui fait pourtant de lui le père de la poésie moderne.

 

Les Fleurs du mal (1857, 1861)

Le célèbre procès de 1857, en attirant l'attention sur l'érotisme et le satanisme, nous donne à voir dans le jeu des thèmes l'une des scandaleuses nouveautés du recueil. Plus profondément, l'anti-nature et surtout l'attention portée à la laideur ("Une charogne") inaugurent une poétique prenant acte de l'ennui du monde pour en extraire, par le verbe, une beauté. La création, dès lors, engage l'existence tout entière du poète, qui ne trouve de sens que dans l'accès, par le jeu des correspondances, à la surnature. A l'origine est le spleen, sensation vague de l'uniformité du monde. L'écriture l'atteste, tente de l'exprimer, tente aussi de le dépasser. L'inconnu, le nouveau, deviennent alors finalités poétiques, approchent une idéalité secrète, qui se découvre dans les méandres de la rêverie, le choc de la laideur, le passage fugitif d'une beauté. L'architecture du recueil retrace ce mouvement créateur, qui se rejoue dans chaque poème. Aussi l'apparent classicisme prosodique cache-t-il une remise en jeu définitive des pouvoirs de la poésie. Dans l'étrangeté de certaines images s'incarne la tentative d'établir des rapports nouveaux entre les objets les plus éloignés. Le lyrisme cesse d'être harmonie, devient travail sur la langue : rapprochements audacieux, bizarrerie sont les moyens d'une découverte impossible à la seule raison. Aussi l'imagination est-elle reine ici, dans le déploiement de la rêverie comme dans les violences soudaines d'un verbe malmené.

 

Le Spleen de Paris (1869)

A la suite d'Aloysius Bertrand, Baudelaire en passant du vers à la prose s'approche au plus près de l'essence de la poésie, débarrassée d'une forme qui pouvait sembler la résumer. Les " ondulations de la rêverie " organisent une écriture dense et suggestive, tentant de capter dans le spectacle infâme de la grande ville le beau moderne. "A une passante", dans les Fleurs, était une première tentative de saisir le fugitif ; suite d'instants où brièvement apparaît le sentiment d'un monde supérieur, d'une harmonie, les poèmes en prose font de cette poursuite une loi, en concentrant l'émotion dans un texte aussi court que possible.




Paul VERLAINE (1844 - 1896)

Il y a en Verlaine plusieurs poètes, dont les vagues figures voilent le visage de l'homme. Les Poèmes saturniens, proches encore du Parnasse, laissent entrevoir une manière singulière, triste et musicale, qui s'épanouit avec les Fêtes galantes. L'écriture tremblante, nuancée, indécise, exprime en discrètes sensations un désarroi qui perce sous les masques. L'inquiétude d'une vie livrée à la bohème, l'abandon à l'alcool, ont pour envers une aspiration à la stabilité, voire à la réussite sociale : au mariage en 1870 n'est pas étrangère la tentation de retrouver l'esprit bourgeois dans lequel le poète a été élevé. Las ! L'apaisement de La Bonne Chanson vole en éclats après la rencontre de Rimbaud, " époux infernal " qui réveille les démons du poète. Une liaison tumultueuse, entrecoupée de retours au bercail, s'achèvera dans les coups de revolver qui envoient Verlaine en prison. Commence alors, dans l'obscurité de la cellule, une métamorphose dont rendent compte les Romances sans paroles et qui trouvera son accomplissement dans une conversion au catholicisme. Sagesse, Amour, témoignent d'un renouvellement poétique : spiritualité, simplicité, retiennent l'attention des jeunes symbolistes, cependant que le poète voit progressivement s'évanouir tous ses espoirs de réintégration sociale. Les Poètes maudits (1884) prend ainsi l'allure d'un portrait de l'artiste en paria. Verlaine cependant retrouve une audience, vit tant bien que mal de sa plume, publiant des notes sur ses contemporains, des œuvres de fiction, et surtout des souvenirs : on décèle dans l'anthologie de Jadis et naguère (1884) une volonté d'en finir avec la poétique de " la musique avant toute chose " ; ses derniers recueils sont animés d'une volonté de clarté, de simplicité, qui aboutit à une fracture de l'inspiration. Erotisme, spiritualité informent deux écritures qui perdent à ne plus se confondre — mais Verlaine est déjà une légende, demeurant par delà ses écrits la figure par excellence du poète.

 

Poèmes saturniens (1866)

Premier recueil d'un auteur encore influencé par Leconte de Lisle, soucieux de ne pas se perdre en épanchements, les Poèmes saturniens tremblent cependant sous leur raideur hiératique d'une tristesse inscrite dans le titre même. Une musique nostalgique s'insinue ainsi dans le vers, modulant en mineur une douceur délicate et sentimentale ; le désarroi de l'âme s'exprime déjà dans la sensation, préparant ainsi les découvertes des Fêtes galantes.

 

Fêtes galantes (1869)

La grâce légère d'un paysage de songe, peuplé de figures ambiguës : sentimentales et frivoles, perverses et badines. Pour peindre cet univers de fragile bonheur, le vers se fait musical, un art faussement naïf laisse percer l'inquiétude dans la demi-teinte du mineur. Les images crépusculaires et nocturnes permettent à la suggestion et à la sensation de primer sur le discours, dans une esthétique qui annonce le symbolisme.

 

Romances sans paroles (1874)

Publié alors que Verlaine était en prison, ce recueil qui passa inaperçu contribua profondément à renouveler la poésie française. Fondant intérieur et extérieur dans le vague de la rêverie, le poème devient musique, rythme, mouvement, fixant d'impalpables états d'âme, de fugitives sensations dans un état d'esprit qu'on a pu rapprocher de l'impressionnisme naissant. Une prosodie nouvelle, marquée par l'impair, l'importance moindre accordée à la rime ouvrent en poésie une voie où s'illustrera Apollinaire.



Jules VERNE (1828 - 1905)

Ses biographes aiment à rappeler l'épisode de la fugue avortée, qui voit le jeune exalté promettre à sa mère de ne plus voyager qu'en rêve. Mais ce Nantais rêve moins de bateaux que de littérature, et c'est à Paris qu'il débarque en 1848. Pour sa famille, il fait son droit ; en réalité, il se préoccupe surtout de théâtre, rencontre Alexandre Dumas, fait monter une première pièce. Bientôt secrétaire du directeur de l'Opéra, il continue sans grand succès de se consacrer à l'art dramatique, avant de se tourner vers la prose ; quelques récits paraissent, où se manifeste déjà un intérêt pour l'exotisme, l'Histoire, la technique. Sensible au mouvement de son siècle, il fonde avec Nadar une Société pour la recherche de la navigation aérienne, étudie la physique, la géographie, nourrissant de fréquentes visites à la Bibliothèque nationale un projet qui prend corps : faire sortir l'aventure scientifique du cabinet des savants, éveiller et capter l'intérêt du public pour un progrès dont reste à écrire l'épopée. La publication de Cinq Semaines en ballon (1863) ouvre l'immense cycle des Voyages extraordinaires qui fera la fortune de l'éditeur Hetzel. Travailleur infatigable, Jules Verne joint à une imagination puissante un étonnant souci de précision, tant dans le domaine scientifique que sur le plan de l'écriture : la rigueur, l'exactitude de son vocabulaire, la sobriété de son style servent à merveille un réalisme de l'impossible. De la Terre à la Lune, Le Tour du monde en quatre-vingts jours, Vingt mille lieues sous les mers sont ainsi des rêves étrangement vivants, où raison et fantasmes se croisent aux limites du fantastique. Aussi le lecteur d'aujourd'hui s'étonne-t-il toujours de ces odyssées accomplies par l'Histoire.

 

De la Terre à la Lune (1865)

Après l'aventure aérostatique, le voyage devient ici véritablement extraordinaire, dilatant jusqu'au vertige l'espace de l'exploration. Un héros qui rappelle par bien des aspects Nadar, dont son nom est l'anagramme, voyage dans un obus géant transformé en wagon-lit. Autour de la Lune, en intégrant le récit de 1865, nous montrera avec humour une expédition animée par les menues anicroches d'un huis-clos interplanétaire.




Prosper MERIMEE (1803 - 1870)

Sous le masque des dignités et des sarcasmes — car il avait des prétentions à la cruauté —, Mérimée reste une énigme. En ce temps où l'on s'épanche volontiers, il cultive le secret, se veut anti-lyrique jusque dans ses poèmes. Le moi ? Il entend y substituer l'impersonnalité du conteur, quand bien même on retrouve dans certaines de ses nouvelles des silhouettes qui lui ressemblent étrangement. Ses goûts vont à l'énergie latine, à la prose russe. Ami de Tourguéniev, traducteur de Pouchkine et de Gogol, il se plaît à une écriture épurée, à une singulière économie du verbe. Il apprécie les écrivains de la Renaissance, des Lumières, se reconnaît moins dans ses contemporains, sauf à aller les chercher loin des salons parisiens. Mondain pourtant, il court les honneurs et traverse les régimes avec bonheur, trouvant dans ses responsabilités à l'Inspection générale des monuments historiques l'occasion de rédiger des ouvrages d'archéologie et d'histoire. L'historiographie correspond peut-être à son idéal littéraire, net et impersonnel : on songe à l'admiration de son ami Stendhal pour le Code civil... Mais ce sont ses nouvelles, cultivant heureusement l'art du raccourci, qui le rendent célèbre. Mérimée qui, dit-on, croit au Diable y joue habilement du fantastique, et rencontre à sa façon le goût de l'époque. Mateo Falcone, Colomba, Carmen, La Vénus d'Ille connaissent ainsi un succès durable, éclipsant pour un temps l'audacieux et précoce recueil du Théâtre de Clara Gazul, que l'on redécouvrira au vingtième siècle.

 

Carmen (1845)

Don José, honnête brigadier basque, devient contrebandier puis brigand pour les beaux yeux de Carmen, qui ne tarde pas à le délaisser, d'abord pour un époux gitan que José est obligé d'assassiner, puis pour un jeune picador. Seule la mort peut contraindre cette femme fière et libre, en laquelle José a rencontré son destin. La sauvagerie des cœurs enflammés est ici donnée explicitement comme une forme exotique, le détachement du narrateur s'épanouissant dans les considérations documentaires qui achèvent l'histoire.

La Vénus d'Ille (1837)

Le drame affleure quand une idole de cuivre est découverte dans une petite ville des Pyrénées, tandis qu'en de méridionales festivités se prépare un mariage. Les deux histoires se nouent autour d'un anneau échangé, qui consacre avec l'irruption du fantastique le retour dans une réalité banale des puissances païennes. L'horreur culmine dans l'étreinte mortelle de la statue et du marié, pour se fixer dans la folie qui saisit la jeune épousée. L'écriture parfaitement maîtrisée laisse monter une tension qui finit par toucher au paroxysme.

Colomba (1840)

A l'instar de ses modernes compatriotes, cette jeune Corse n'est rien moins qu'une colombe, cultivant au contraire les vertus insulaires, qu'elle s'applique à ranimer chez un jeune frère adouci sur le continent. Malgré les pathétiques efforts du préfet d'Ajaccio, la guerre reprend entre cette famille et un clan tout aussi déterminé. Les allures tragiques d'une vendetta poussée jusque dans ses ultimes conséquences s'alimentent de l'antique rudesse d'un peuple irréductible à toute autre loi que la sienne. Meurtres et folie font de la couleur locale non plus seulement le cadre mais la structure d'un récit au style net et tranchant comme le couteau d'un bandit.




Jules RENARD (1864 - 1910)

La publication posthume du Journal révéla l'ampleur du talent d'un écrivain " étranglé par son style ". Habile à la note cruelle, spécialiste du sourire pincé, cet héritier du naturalisme tisse de brefs croquis une œuvre minimaliste, partagée entre les scènes animales des Histoires naturelles et la description sans pitié d'une humanité mesquine. A ce rétrécissement des vies correspond un resserrement de l'écriture, ironique dans L'Ecornifleur et amère dans Poil de carotte. Auteur méticuleux, virtuose de la litote, Jules Renard s'invente un rythme lapidaire, cultive la netteté et la précision d'un entomologiste littéraire. Epinglant avec le même bonheur ses voisins de campagne et ses confrères, il trouve dans la vie champêtre la possibilité de garder une liberté vis-à-vis du monde des lettres. Les Bucoliques étonnent par leur simplicité émouvante, pleine de fraîcheur et de délicatesse ; le Journal abonde en portraits incisifs où les contemporains sont traités avec la même lucidité aigre-douce que les personnages de fiction. Retiré dans un petit village dont il devient rapidement le maire, Jules Renard fera cependant quelques tentatives pour s'imposer en littérature : quelquefois tirées de ses romans, ses pièces de théâtre (Le Pain de ménage, Le Plaisir de rompre) vivent d'une cruauté sèche et raffinée, où les mots d'auteur témoignent à la fois d'une distance et d'une volonté de séduire. L'adaptation à la scène de Poil de carotte est un succès. Mais l'espace public, très vite, apparaît inadapté à une écriture qui avec les années se concentre dans les pages denses et réflexives du Journal. Absorbant peu à peu les facultés créatives de l'écrivain, ce monument s'avère être le corps même d'une œuvre trouvant dans l'intimité sa vraie dimension.

 

Poil de carotte (1894)

En cette figure de mal-aimé se retrouve le talent ambigu d'un auteur à la fois cruel et émouvant. Le pathétique nourrit ici la satire, dans une habile description des mécanismes de l'amertume. Suite de croquis à la cohérence moins chronologique que thématique, ce roman est à la fois drôle et désespéré, montrant avec ironie la quotidienne impossibilité de communiquer d'une famille aux personnalités vivement dessinées. L'égoïsme fraternel, l'indiférence haineuse de la mère trouvent leur répondant dans la fourberie naissante du héros, inhabile à extérioriser ses sentiments.




Gustave FLAUBERT (1821 - 1880)

Sa vie commence dans le déchaînement lyrique du romantisme le plus échevelé. Les premières œuvres, drames historiques, contes, chroniques, fragments autobiographiques, s'animent d'une jeunesse fiévreuse où l'écrivain se laisse aller à son naturel : métaphysique, épris de fantastique et d'extraordinaire. Mais c'est à contre-nature que se développera son génie. Madame Bovary, dans l'ambiguïté même d'une identification tour à tour vécue et niée, inaugure une poétique anti-lyrique, refusant l'hyperbole, érigeant le réel en référence absolue. Paradoxe de ce réalisme : l'art ainsi conçu se tisse du fil le plus banal qui soit, et conquiert ainsi une dignité nouvelle, autonome en quelque sorte, si l'on considère le peu d'importance du sujet. Aussi le rêve flaubertien d'un " livre sur rien " participe-t-il d'une modernité littéraire dont l'un des fondements sera l'idée d'auto-référentialité. L'essentiel, dès lors, est dans la forme, dans ce style qui fait de la création littéraire un supplice. Il est cependant une respiration chez Flaubert, qui d'un livre à l'autre passe de l'ironie à l'épique, fait alterner Salammbô et la seconde Education sentimentale, les Trois contes et la Tentation de Saint-Antoine, pour laisser inachevé Bouvard et Pécuchet. Le Dictionnaire des idées reçues, dans sa dénonciation de la bêtise, reprend non pas tant l'une des thématiques principales que le mouvement même de l'œuvre. Refus de s'abandonner à une facilité narrative, haine du poncif, exigence d'un art absolu sont les principes d'une dévotion au beau qui sera aussi la règle toute monacale d'une vie d'ermite. Cloîtré à Croisset par le manque d'argent, Flaubert se nourrit de livres, dévore les classiques, et passe dans l'étude l'essentiel d'un temps que la correspondance nous restitue dans toute son immobilité. Obsédé d'exactitude historique, il dépense une énergie considérable dans les travaux préparatoires à Salammbô, à L'Education sentimentale ou Hérodias. La rédaction de Bouvard et Pécuchet sera à la fois passage à la limite et tentative d'exorciser ce vertige de culture, qui n'est pas sans évoquer le modèle romantique du savoir total : car la tendance du texte flaubertien à se faire somme, qui menace constamment de noyer la création dans l'érudition, est à la fois rêve hérité et fantasme d'avenir, en s'incarnant dans cette moderne figure d'une littérature ne parlant que d'elle-même.

 

Madame Bovary (1856)

Quoique précédé de nombreux essais littéraires, ce roman constitue un événement, tant dans l'histoire des lettres françaises que dans la carrière de Flaubert, qui pour la première fois ou presque avoue une œuvre en la publiant. C'est que le mouvement vers l'impersonnel qui l'a vu passer des fragments autobiographiques de sa jeunesse à la première Education sentimentale trouve ici son achèvement dans la mise en scène ironique d'une bêtise nourrie de romantisme. Refusant toutes les facilités d'un romanesque dramatique, le texte file une histoire insipide dans une architecture parfaite, cependant que le jeu des points de vue permet dans l'effacement même, éclatant, du narrateur, de constituer une savoureuse densité, en fondant la rêverie, sa critique — et l'ambiguë grandeur, sentie par Baudelaire, de ces ridicules aspirations à l'absolu.

 

Salammbô (1862)

L'Orient chamarré et la splendeur antique semblent un pays natal dans l'imaginaire flaubertien. Aussi la restitution réaliste d'une barbarie disparue résonne-t-elle des plus intimes fantasmes de l'écrivain. La rigueur scientifique des études préparatoires mêle l'archéologie la plus exacte à la plus haute poésie : la passion de Mathô, mercenaire révolté, pour la fille d'Hamilcar est prétexte à de somptueuses fresques où le récit, suspendu dans l'imparfait de la description, laisse s'évanouir toute histoire dans la magie d'un instant démesurément allongé, d'un temps pétrifié où les personnages eux-même semblent gagnés par la minéralité. — L'immobilité presque picturale de l'épopée n'empêche une lecture romanesque et pittoresque qui assura le succès du livre.

 

L'Education sentimentale (1869)

Largement autobiographique dans sa première version, ce projet qui occupe Flaubert pendant vingt ans devient portrait d'une génération, fresque historique faite de rendez-vous manqués : Frédéric, comme Emma, rêve mais recule devant toute réalisation, vit d'absence en somme. A ce héros auquel il n'arrive rien, qui verra le meilleur de son existence dans un épisode qu'il n'a pas vécu, Flaubert consacre une œuvre paradoxale, roman du néant et en même temps somme historique. L'écriture se fonde ainsi dans une fusion avec le réel, se confondant avec la vie jusque dans son absence de perspective. Nul apprentissage n'est possible : Flaubert ruine un sous-genre du roman en le portant à sa perfection.

 

Trois contes (1877)

Un Cœur simple, La Légende de Saint Julien l'Hospitalier, Hérodias filent dans la variété de genres et de cadres fort différents une réflexion sur l'innocence et la conscience ; la béatitude de Saint Julien est un retour à la simplicité de Félicité par le détour de la cruauté, cependant qu'Hérode incarne face à Iaokanann l'agitation d'une âme qui ne connaît pas la paix. La précision du style et la diversité de l'inspiration font du volume un condensé de l'art de Flaubert, entre l'éclat barbare et le fil invisible d'un temps tour à tour immobile et accéléré, entre l'Histoire (ou son absence) et la légende.




Théophile GAUTIER (1811 - 1872)

A peine sorti de l'enfance, il s'illustre aux côtés des romantiques dans la bataille d'Hernani ; on conservera longtemps le souvenir de son gilet rouge, étendard d'une école dont il s'éloigne pourtant rapidement. Les contes des Jeune-France, dès 1833, sont une peinture ironique de la bohème, où l'auteur goguenard se moque malicieusement des affectations romantiques. Avec Mademoiselle de Maupin, il s'engage dans une voie qui l'amènera à défendre l'art pour l'art, en refusant tant les facilités du lyrisme que la soumission au monde extérieur. Sensible à la trivialité de la France moderne, il visite l'Espagne, l'Orient, cherchant dans le dépaysement l'authenticité d'une vie plus intense. L'Egypte ancienne lui inspirera Le Roman de la momie, le règne de Louis XIII Les Grotesques, puis Le Capitaine Fracasse ; mais c'est surtout dans le fantastique que s'épanouit une écriture en exil du monde. Dès le long poème d'Albertus, puis dans les Contes qu'il donne tout au long de sa carrière, le doute traverse d'inquiétants récits hantés par la mort. L'inspiration historique rejoint le fantastique dans Arria Marcella et Le Roman de la momie. L'influence d'Hoffmann et d'Arnim rattache Gautier, comme son ami Nerval, au romantisme allemand autant qu'à une tradition française qui perdurerait dans la finesse colorée de son art. Epris de perfection, il use en ses récits d'une langue séduisante, au vocabulaire chatoyant. Emaux et camées transforment chaque mot en un " diamant ", serti dans les rythmes rares qui font du recueil un manifeste parnassien. Prophète entêté d'une littérature d'exigence, Gautier n'hésite cependant pas à jouer les feuilletonistes, et cultive une image paradoxale. Mais il trouvera dans l'amitié de Flaubert, dans le salut de Baudelaire qui lui dédie ses Fleurs du mal une reconnaissance ; Catulle Mendès, Hérédia, Leconte de Lisle verront en lui un maître.

 

Contes et récits fantastiques (1831)

Dès les années 1830 et jusqu'à la fin des années 1860, le fantastique occupe une place essentielle dans l'œuvre de Gautier. Mise en doute des lois triviales de la raison, recherche d'une autre réalité sont à la source d'une écriture de l'hallucination, où l'esprit voit ses repères vaciller. Aussi le ton souvent léger ne doit-il pas cacher l'inquiétude profonde, tendant à l'obsession, qui sous-tend ces récits traversés de doubles, où un monde hanté par la mort se voile comme en un rêve.

 

Le Roman de la momie (1858)

Les décors à demi légendaires de l'Egypte antique donnent son intérêt à cette histoire sentimentale traversée de souvenirs bibliques. Le luxe, les mystères d'un Orient nocturne, des bribes d'épopée participent d'un goût issu du romantisme, qui trouvera son écho dans l'imaginaire flaubertien ou l'œuvre de Gustave Moreau ; à ce titre, le récit de Gautier constitue dans sa dimension archéologique même un document sur le dix-neuvième siècle après Jésus-Christ.

 

Mademoiselle de Maupin (1835)

La préface de ce roman fera de Gautier le père spirituel du Parnasse et de tous ceux qui se réclament de l'art pour l'art : il y proclame l'indépendance absolue de l'art, enfin affranchi des conventions rigides d'une morale stérile. Les aventures galantes de l'héroïne, travestie en homme, illustrent à merveille cette irrévérence de jeune romantique, jouant sans complexe du romanesque. Une poétique de l'excès s'y déploie, riche en péripéties, digressions, descriptions, à la manière de ces grotesques du Grand Siècle chez qui Gautier se plaît à retrouver ses ancêtres littéraires.




Alfred de VIGNY (1797 - 1863)

D'une famille d'ancienne noblesse, le jeune Vigny rêve d'uniformes et de batailles, comme toute sa génération. Une brève carrière militaire ne brisera pas l'image du soldat, qui s'exaltera dans Servitude et grandeur militaires (1835). Plus féminin et contemplatif cependant qu'il ne le souhaiterait, Vigny trouve rapidement sa véritable voie. Un premier recueil, en 1822, révèle un poète de la douleur, vite reconnu par ses pairs : le jeune auteur rejoint bientôt le cénacle où autour de Nodier et Hugo se prépare la révolution romantique. Eloa (1824) le fait connaître du public, et l'année 1826 voit la parution des Poèmes antiques et modernes et d'un roman historique, Cinq-Mars, qui peint l'humiliation de la noblesse par la monarchie absolue. Dès ces premières œuvres, la poétique de Vigny semble marquée par la mise en scène dramatique d'une idée philosophique. L'essentiel de sa pensée se cristallise dans la thématique d'une injustice faite à l'homme. Le silence de Dieu, les noirceurs de l'Histoire accusent la solitude morale du grand homme (Moïse, 1822) et de l'artiste (Stello, 1832, puis Chatterton, 1835). Daphné, en 1837, témoigne d'un pessimisme religieux tempéré par une foi intacte en l'homme. Les déceptions de l'action politique (1848) n'altèrent pas un optimisme auquel Les Destinées (posthume, 1864) tenteront de donner corps, en mettant en scène de grandes figures et des entités mythiques. Point d'aboutissement de l'œuvre de Vigny, ces poèmes tout entiers tournés vers le sens se voient opposer aux symboles religieux (et à l'idolâtrie à laquelle ils sont associés) ; seule l'image poétique est à même de dispenser une vérité, et d'exprimer " l'esprit pur ".

 

Servitude et grandeur militaires (1835)

Incarnation d'une valeur qui n'a plus cours — l'honneur —, le soldat est au même titre que l'artiste une figure de paria moderne, incapable de trouver sa place dans un monde implicitement condamné par l'auteur. L'évocation émue da vie fruste des garnisons permet à Vigny de mettre en lumière une beauté morale et une dignité qui semblent avoir fui le monde moderne. Le Cachet rouge, La Veillée de Vincennes, La Canne de jonc composent un triptyque ; trois figures animent ces récits marqués par un sens de la fatalité qui ressort presque davantage de la tragédie que du roman.

 

Les Destinées (1864)

Réunissant les derniers poèmes composés par Vigny, ce recueil posthume refuse l'épanchement, se construisant au contraire sur une intellectualisation de l'expérience du poète. L'émotion ici se joue davantage dans l'invective que dans le pathos, quand bien même c'est l'expression d'une misère humaine qui nous est donnée à lire. Visant à mettre en lumière les vérités en lesquelles se manifeste " l'esprit pur ", défiguré par les religions, ces longs " poèmes philosophiques " rythment de leurs alexandrins un pessimisme professé par quelques grandes figures. De la dignité farouche de " La mort du loup " aux leçons de pitié de " La maison du berger ", l'homme se voit proposer quelques valeurs dans un monde indifférent à sa misère. " Bouteille à la mer ", le recueil prêche d'exemple en faisant au lecteur l'offrande de ses images.




Alphonse de LAMARTINE (1790 - 1869)

Sorti du collège où il a perdu la foi, il s'ennuie, fils d'une famille qui ne tolérerait pas un engagement au service de Napoléon. Il écrit, pris pourtant par un désir d'action que ne satisfait pas une brève carrière militaire sous la Restauration, puis quelques pas dans la diplomatie. Un amour clandestin, l'expérience de la mort, puis le retour au catholicisme, semblent le faire naître à lui-même : un poète. Les Méditations poétiques, en 1820, imposent sous la " forme vieille " que leur reprochera Rimbaud un rythme et des images qui tentent d'exprimer " l'âme ". Ses recueils suivants, jusqu'à la Chute d'un ange, approfondissent ce mouvement de la pensée vers l'image qui est pour lui l'essence de la poésie. Mettre au jour des états de l'âme, en écrire l'épopée : telle semble être l'unité d'un projet qui s'attache à figurer l'intériorité par divers moyens : reflets d'un paysage, histoire, mythe. Cette écriture touchant au sacré lui apparaît quelquefois comme une profanation ; peut-être ce scrupule explique-t-il l'abandon progressif de la poésie à partir de 1830. Mais c'est aussi qu'absorbé par une carrière politique qui le conduit pendant quelques mois de 1848 à la tête de l'Etat — devenu provisoirement la République —, il a été élu député, siège et combat dans les rangs de la gauche. Il a donné en 1847 une monumentale Histoire des Girondins, qui semble consacrer sa nouvelle vocation. Las ! Renversé en juin 1848, il doit retourner, à son corps défendant, à une littérature qui n'aura plus d'autre ambition que de le nourrir. Sa vieillesse sera laborieuse et impécunieuse, occupée d'Histoires, de Confidences, et d'un Cours familier de littérature où réapparaîtront quelques pièces poétiques.

 

Méditations (1820)

Précédant de peu l'explosion romantique, ces Méditations font date dans la poésie lyrique française. Ce n'est pas tant la forme, proche de celle de Parny et de Chénier, qu'une sensibilité nouvelle, religieuse et amoureuse. Les discours interrogent une pensée, élégies et méditations fixent des visions. Le poème se fait alors contemplation, rêverie, plonge dans les profondeurs de l'âme. A l'élévation qui le clôt répond la forme générale du recueil, qui recompose l'itinéraire d'une conversion. La mélancolie et le sentiment du vide inspirent un imaginaire en mouvement, une âme inquiète se plaisant aux lieux apaisés : toute une époque se retrouva dans cette poésie qui renouait avec le sacré.




Guy de MAUPASSANT (1850 - 1893)

La brève existence de Maupassant ne laisse pas de cacher des vies multipliées, qui ont donné naissance à autant de légendes. Habitué des maisons closes, canoteur moustachu, il est cet homme à femmes dont les farces salaces laissent rêveur le lecteur du Journal des Goncourt, et que la syphilis conduira à la folie et à la mort ; mais le viveur est aussi un pessimiste, convaincu d'une fatalité biologique et admirateur de Schopenhauer. Entre la vie et sa contemplation ironique, il semble hésiter, traversé d'un doute qui s'épanouira dans une écriture de la menace, où l'affleurement du tragique pétrifie le lecteur bientôt délivré par un rire amer (La Parure, La Maison Tellier). Ses romans jouent de la satire (Bel-Ami) ou du désenchantement (Une Vie), peignant un monde livré à l'absence de toute perspective, où les rêves s'écroulent et où les ambitions sont dérisoires. C'est un art violent que celui de Maupassant, jouant de la surprise et dénonçant avec vigueur les tares d'une société cupide et lâche. Le règne de la bêtise rappelle Flaubert, maître des débuts et initiateur d'un réalisme cruel. En revanche, malgré l'affiliation naturaliste qui semble s'avouer avec la publication de Boule de suif dans le recueil collectif des Soirées de Médan, Maupassant est plus loin de Zola. S'il décrit quelquefois des milieux, l'auteur d'Une Partie de campagne ne fonde pas son art sur le modèle scientifique et n'a que faire des preuves. Le fantastique lui apparaît plus à même de restituer l'absurdité angoissante d'un réel qui se dérobe aux lois de la raison : la hantise du double qui se fait jour dans Le Horla, l'étrangeté des Contes amènent aux frontières de l'inconscient, centrant l'écriture sur la perception plus que sur les objets. En cela Maupassant trouve une voie propre : sous la légèreté apparente d'une prose sans prétention se dissimule un inventeur.

 

Une Vie (1883)

Les désillusions d'une existence de femme constituent la trame de ce premier roman, dont la conception coûta sept années à Maupassant. L'innocence de la jeune fille contraste avec la prosaïque noirceur d'un époux non point diabolique, mais banalement intéressé et infidèle ; les joies de la maternité se retournent en tourments, les années se tissent de désenchantement. Pessimiste, le romancier refuse toutefois de se prononcer, et laisse un personnage conclure sur un mode ambigu, gardant à la narration une impassibilité toute flaubertienne.

 

Bel-Ami (1885)

... ou comment parvenir dans le journalisme, lorsqu'on n'a de talent que celui de plaire aux femmes et de convertir les audaces en succès, les succès en écus. La médiocrité du héros, sa rouerie que nul revers ne contrecarre, font de cette histoire d'une réussite un modèle de pessimisme grinçant. Vivement mené, le récit précis et satirique coûta d'autant moins à son auteur qu'il vivait lui-même dans le milieu qu'il décrit, et connut un succès comparable à celui de son personnage ; aussi peut-on voir dans ce roman une tentative de dédouanement, voire d'exorcisme.

 

Boule de suif (1880)

Parue à l'origine dans le recueil-manifeste des Soirées de Medan, Boule de suif est l'une des premières nouvelles de Maupassant, qui apparaît d'emblée comme un maître de ce genre si subtil. Dans le huis-clos d'une voiture de poste, différents bourgeois sont amenés par les évènements extérieurs (la guerre) à être secourus par une fille de rien, qu'ils abandonneront sans remords, plus tard, à ses propres difficultés. L'ordure n'est pas là où on croit : sous la parabole sociale se fait jour une écriture de la cruauté, révélant la pose et les dessous sordides d'existences anodines. C'est aux moralistes qu'on pense ici, en savourant l'acidité d'une vision du monde dont c'est peu dire qu'elle est pessimiste.

 

La Maison Tellier, Le Horla, Une Partie de campagne, La Parure

Les années 1880 voient paraître la presque totalité des contes et nouvelles de Maupassant ; la veine fantastique représentée par Le Horla (1887) ne représente qu'une facette de cette énorme production, dont les décors sont le plus souvent normands ou parisiens. L'univers des dimanches champêtres (Une Partie de campagne) constitue peut-être le paysage le plus spécifique à Maupassant, adoucissant en les réunissant le dérisoire des existences urbaines et l'horreur goguenarde des histoires paysannes. Quelquefois lestes, souvent satiriques, les contes et nouvelles mettent en scène un monde à l'économie dévoyée, où la sottise et la méchanceté l'emportent. De la farce au tragique (La Parure réunit les deux genres), cette victoire universelle se décline sur bien des modes, laissant au lecteur l'impression d'un pessimisme moins fondé sur un état présent de la société que sur la nature humaine, qui trouve simplement une forme particulière dans les débuts de la Troisième République.




STENDHAL, Henri Beyle dit (1783 - 1842)

Moderne s'il en est, Stendhal apparaît pourtant au sein de la génération romantique comme un aîné, durablement marqué par la Révolution qui accompagne une adolescence révoltée. La Vie de Henry Brulard nous le montre exalté, rêvant d'une Espagne romanesque ; bientôt engagé dans les armées de Napoléon, c'est en Italie qu'il se rencontre avec lui-même : douceur de vivre, opéra, art de la conversation, franchise passionnée composent la physionomie d'un pays fort différent des mesquineries de son milieu et de sa province natals. La chasse au bonheur, qui se déploie dans ses aventures féminines, et l'introspection analytique à laquelle il se livre depuis 1801 dans son Journal se fondent dans l'égotisme. C'est une forme particulière de recherche de soi, qu'expliciteront les Mémoires d'un touriste et la Vie de Henry Brulard mais qui se joue aussi dans les romans : entre naturel et artifice, l'écriture apparaît comme un moyen de coïncider avec soi-même, de se retrouver dans le masque des moi possibles. Aussi la création est-elle chez Stendhal une expérience de la liberté : il écrit sans plan, très vite, vibrant de l'énergie de personnages étrangement vivants. Sensible aux mille et un mensonges de la vanité, il nourrit de petits faits vrais un réalisme qui s'épanouit dans le détail anecdotique. La vision synthétique cède le plus souvent le pas au point de vue du personnage, à un ici et maintenant qui fonde une écriture de la sensation. L'intelligence, l'esprit ne sont pas de reste : l'auteur n'hésite jamais à manifester sa distance par quelque commentaire ironique. Dans ce jeu entre lucidité et adéquation passionnée, Le Rouge et le noir, La Chartreuse de Parme trouvent un ton unique dans notre littérature, qui est aussi un bonheur de lecture rarement égalé.

 

Le Rouge et le noir (1830)

Julien Sorel : un héros qui tente de se trouver dans le contrôle des événements, et ne rencontre sa singularité que quand tout lui échappe. Le jeu entre hypocrisie et abandon structure un roman d'apprentissage qui ne cesse de questionner la problématique vérité du héros. Adoptant le plus souvent le point de vue de Julien, le récit joue de la singularité d'un personnage recherchant à la fois le bonheur et la grandeur, évoluant dans une société d'absolue mesquinerie. L'ambition, tout en participant de la vanité, est alors une résistance légitime à l'étroitesse d'une existence refusant les bornes. Opposant son désir volatil à l'ordre d'un monde pesant, Julien dont le modèle est Napoléon accomplit une odyssée du singulier, dans un monde où l'épopée n'est plus possible.

 

La Chartreuse de Parme (1839)

Au cœur d'une Italie partagée entre l'aspiration au bonheur et l'ordre mesquin d'une politique rétrécie, Fabrice trouve sa grandeur dans l'insouciance et le mépris des petitesses mondaines. Variant les points de vue (Fabrice, Mosca, la Sanseverina), le roman fut composé en deux mois, dans l'exaltation d'un auteur euphorique ne se privant pas cependant d'ironiser. Aussi le roman, tout d'allégresse et d'invention, joue-t-il alternativement du lyrisme et d'une lucidité que l'on retrouve dans l'idée de faire du Code civil un modèle stylistique. L'écriture y gagne en vitesse, le roman trouve un rythme allègre, une légèreté rêveuse qui n'est pas sans évoquer l'art aérien et presque flou du Corrège, tant goûté par Stendhal : les personnages vivent dans une sorte d'état de grâce, laissant leur disposition native au bonheur s'épanouir dans les situations les plus inconfortables.




Arthur RIMBAUD (1854 - 1891)

" La poésie sera en avant ". Des révoltes et des blasphèmes d'une adolescence en refus, Rimbaud fait feu sur tout ordre morbide, travaillant à lancer son verbe à l'assaut de l'inoui. Dès " Ma Bohème " apparaît l'image d'un bonheur des marges, nourri d'une sensualité qui se fait rythme. Le poète donne libre cours à son ardeur en s'évadant d'une vie familiale étriquée : la Belgique, Londres où s'achève sa liaison mouvementée avec Verlaine, connu à Paris. Les Poésies vibrent d'une révolte qui s'incarne un temps dans la Commune, s'écrit dans la satire, et s'exalte dans l'hymne barbare du " Bateau ivre ". La lettre " du voyant " transforme les comptes à régler du lycéen de Charleville en un programme où la flamboyance du vers participe d'un " dérèglement de tous les sens ", où s'abolit en images l'ordre étroit de la raison et de la réalité. L'écriture de Rimbaud peu à peu se concentre, tente dans la liberté d'une versification bouleversée de " fixer des vertiges ". Une Saison en enfer dressera le bilan d'une expérience qui trouve toute sa mesure avec les poèmes en prose des Illuminations, où le verbe libéré se métamorphose en instrument d'exploration du cosmos et du moi. L'expérience poétique, pressentie par Nerval et Baudelaire comme une voie existentielle, devient chez Rimbaud fulguration seule à même d'éclairer la nuit humaine. La poésie devient alors prométhéenne, l'esthétique se fait moyen de recherche et d'accomplissement de l'être. Au cœur de la vie, l'itinéraire de Rimbaud est mouvement, suite de moments et de reniements. Les poétiques successives engagent la tentative par le verbe d'être au monde ; l'abandon de la poésie, le départ pour l'Arabie témoignent de l'intensité d'une expérience poussée jusqu'au silence.

 

Poésies (1891)

De l'influence hugolienne et parnassienne des débuts aux inventions verbales d'" Age d'or " ou " Eternité ", en passant par l'inspiration érotique, anticléricale et révolutionnaire en laquelle prend corps la révolte, les Poésies composent l'itinéraire d'un renouvellement. Le monde, qui s'exprime dans la synthèse de la sensation et de la pensée, l'être intérieur, dont l'exploration requiert l'alchimie verbale d'une écriture extralucide, sont les axes d'une recherche qui culmine dans l'assouplissement prosodique des " Derniers vers ". L'abandon progressif du discours et du jeu référentiel marque l'engagement existentiel d'un verbe qui ne se contente plus d'accompagner l'expérience mais la dirige.

 

Les Illuminations (1886)

Le passage du vers à la prose marque une étape dans l'exploration poétique de l'être ; brisant la logique réaliste du langage, l'écriture jaillit en fulgurances, rapprochements inouis où se saisit l'imaginaire, seule vérité. Tentant d'approcher l'éblouissement de la vision, les proses des Illuminations travaillent à désorganiser la sensation, réorchestrant les données de l'esprit pour en retrouver la pureté. Aussi y a-t-il ici une part d'iconoclasme, dans le bris de toute imagerie passée ; il s'agit en torturant la langue et son usage littéraire (lyrisme brisé, jeu entre exaltation et négation, images inconnues, incohérence, hermétisme dont le poète garde la " clé ") de parvenir à faire jaillir, sensible, une forme nouvelle de l'être.

 

Une Saison en enfer (1873)

Seul ouvrage publié par Rimbaud, cette autobiographie spirituelle use d'une écriture dense, quelquefois hachée, pour retracer et congédier dans le même temps une immersion dans les mécanismes de la folie. L'exploration du moi touche à son terme dans une désagrégation de la nécessité d'écrire, le poète " rendu au sol " ayant en quelque sorte épuisé l'expérience sacrée du désordre, reléguée au rang de vieillerie poétique. Un certain nombre de textes des Illuminations seront cependant écrits après Une Saison en enfer, qui plus qu'un ultime cri avant le silence apparaît comme le moment d'une épuration esthétique.




Victor HUGO (1802 - 1885)

Du légitimisme à la République qui le célébrera comme un roi, l'itinéraire de Hugo ne cesse de croiser l'histoire, sans cesse interrogée et quelquefois provoquée, d'un siècle agité. Chef de file incontesté du romantisme, il s'essaie d'abord à la poésie, teintant d'exotisme ses Orientales et composant des Ballades échevelées. Mais, tout en amorçant une évolution politique dont témoigne Le Dernier Jour d'un condamné, c'est le théâtre qu'il révolutionne avec Cromwell et sa célèbre préface ; Hernani, puis Ruy Blas consacrent la victoire d'une école qui s'abandonnera à sa logique en éclatant en individualités vite séparées. La liberté absolue de l'art, l'alliance du sublime et du grotesque, le goût de la reconstitution historique fondent en même temps que le romantisme de 1830 l'esthétique personnelle de Hugo. Concevant le poète comme un écho de son siècle, il ne cessera d'interroger un monde marqué par la monstruosité. Entre lyrisme et réalisme, sa voie passe par le roman (Notre-Dame de Paris) et une poésie aux ambitions de totalité, sensible aux harmonies secrètes d'un monde spirituel (Les Feuilles d'automne, 1831, Les Voix intérieures, 1837). Convaincu d'une mission du poète, il se détourne un temps de la littérature, pour passer à la politique. Démocrate et libéral, député en 1848, il s'exile après le coup d'Etat de Napoléon le petit, qu'il ne cessera de brocarder (Les Châtiments). Mais c'est à Jersey, puis à Guernesey qu'il se trouve définitivement, achevant les monuments de La Légende des siècles et des Misérables, et cette " histoire d'une âme " que sont Les Contemplations. Dialogue avec un cosmos infini, jaillissement d'images, l'écriture trouve sa dimension dans une épopée humaine s'accomplissant dans la misère et la rédemption. La parole participe du divin, introduit par la poésie à la vision d'un équilibre cosmique où l'Histoire se transcende dans l'esprit, où les faits se fondent en symboles. Avec l'exil, Hugo s'est fait prophète de la totalité ; de retour à Paris, il publie encore cette trilogie inachevée que constituent L'Homme qui rit et Quatre-vingt-treize, patriarche survivant à lui-même et à tous jusque dans les révélations posthumes que sont Dieu ou La Fin de Satan.

 

Notre-Dame de Paris (1831)

L'Histoire, le monde gothique, apparaissent ici comme le domaine d'élection d'une difformité chère au romantisme. S'incarnant dans différentes figures parmi lesquelles se détache celle de Quasimido, le grotesque fait pièce à la beauté lumineuse d'Esmeralda, point de mire d'un roman qui la voit passer d'une main à une autre. Schématisant les caractères, préférant les effets de fresque au détail de la psychologie, Hugo met en scène une humanité grouillant à l'ombre mystérieuse d'une cathédrale fantasmée, rendue non point à une vérité historique mais à la puissance évocatoire d'une imagination transmutant le pittoresque en symbole, jouant d'un réalisme dramatisé qui fait encore grande impression.

 

Hernani (1830)

Un proscrit, un futur empereur, un vieil oncle convoitent les faveurs de la belle Doña Sol ; l'avènement de Charles-Quint ne brise pas entièrement le cercle des promesses et des passions. L'honneur castillan, sous-titre de la pièce, est un mobile aussi fort que l'amour et donne à ce drame une couleur locale qui n'a rien de purement décoratif. C'est en effet une des problématiques romantiques majeures que de situer ailleurs et dans un passé plus ou moins lointain un monde où l'action et les valeurs correspondent — par opposition au présent marqué par la discordance et l'impureté. Quant à la célèbre bataille, elle opposa les jeunes romantiques conduits par Gautier à un public que devait choquer le mépris affiché des règles classiques, incarné dès lors par l'enjambement " escalier / Dérobé. " Le tumulte fit de la première représentation, en février 1830, le jour symbolique d'une révolution théâtrale qui fut l'un des apports majeurs — et sans doute le plus visible — du romantisme.

 

Ruy Blas (1838)

Répondant en quelque sorte à Hernani en se nouant autour de la décadence d'un empire, ce drame montre un valet accomplissant puis dépassant la vengeance de son maître en devenant l'amant de la reine. Bientôt ministre, il est rattrappé par son passé en un dénouement terrible, où s'exalte un théâtre rendu à sa vocation émotive. Jusque dans le style, voué à l'éclat de la scène, c'est bien ici un art spectaculaire, plutôt que réaliste ; l'écriture dramatique d'Hugo s'y avère tendue vers l'effet (touchant, terrifiant) plutôt que soucieuse de finesse psychologique.

 

Les Châtiments (1853)

Le vers hugolien, avant l'élan spirituel des Contemplations, se fait dans ces satires mordant et acide, non sans une démesure qui va jusqu'à comparer le poète au tonnerre, par exemple. A l'ombre du grand Napoléon, l'auteur du coup d'Etat de décembre apparaît comme un minus paradoxalement doublé d'un tyran absolu, véritable incarnation du mal. Ainsi, cet ouvrage est comique aussi bien dans sa visée que dans la puissance dérisoire de son attaque — le drame d'Hugo fut ici de ne pas trouver d'ennemi à sa mesure.

 

Les Contemplations (1856)

Bâti comme un tombeau à Léopoldine, morte noyée en 1843, ce recueil interroge une absence, figurant l'abîme dans un titre-date muet, qui partage l'itinéraire spirituel entre le passé et un présent marqué par le deuil. La figure du poète, dès lors, peut s'exalter dans la vision qui fait du verbe poétique une émanation du verbe divin. A l'écoute de la " bouche d'ombre ", communiant avec le cosmos, Hugo découvre dans sa parole une voix du monde qui fait du poète un prophète. Devenue religion, la poésie devient moyen sacré de répondre au mystère, à ce silence incarné pathétiquement par la morte.

 

Les Misérables (1862)

Longtemps gardé dans les cartons d'un auteur qui ne l'acheva que plus de quinze ans après l'avoir commencé, ce gigantesque roman tient à la fois du mélodrame (par le nombre étonnant de coïncidences), du feuilleton (par l'agencement régulier de pierres d'attente) et de l'épopée, mêlant lyrisme et réalisme en un réquisitoire social d'une ampleur inégalée. Les métamorphoses et la rédemption de Jean Valjean accusent une injustice destructrice, trouvant son fondement dans une logique sociale sans pitié et sa meilleure expression dans la figure atroce des Thénardier. Les développements d'une intrigue courant sur plusieurs générations (Fantine, puis Cosette), croisant l'histoire du siècle (Waterloo, les journées révolutionnaires), autorisent le romancier à entrer dans des digressions documentaires ou discursives dont la longueur extraordinaire ne dérange aucunement l'économie d'une œuvre à l'architecture monumentale. Hugo, davantage encore qu'il ne l'a fait jusqu'alors, use d'une poétique archétypale, jouant du pittoresque pour mieux saturer de sens ses personnages principaux, qui dès lors valent comme emblèmes de l'humanité.

 

Quatre-vingt-treize (1874)

Le dernier roman de Victor Hugo s'attache une fois de plus à interroger en l'homme la présence d'un mal qui manifestement lui est extérieur : même dans les horreurs de la période révolutionnaire, des trois âmes d'élite qui s'opposent et se déchirent ici, aucune ne saurait incarner le mal, auquel semble échapper le peuple, dépourvu des idéaux des protagonistes mais pourvu d'une sorte d'instinct de bonté qui lui permet d'accéder à la rédemption.

 

La Légende des siècles (1859 - 1877 - 1883)

" Poème de l'homme ", cette vaste épopée fut commencée en 1840 et ne devait s'achever que plus de quarante ans après, un an seulement avant la mort de Hugo. La destinée de l'humanité s'y révèle conquête de la liberté, rédemption progressive, des brumes du passé à un avenir qui se confond quelquefois avec le salut. Fragmenté, monumental cependant, le recueil passe du pur lyrisme au pamphlet, de la poésie sociale à l'épopée : en cette somme se lit toute l'ambition d'un poète de la totalité.




José-Maria de HEREDIA (1842 - 1905)

" Orfévrerie, damasquinerie, cuirs cordouans " : telle est la notice consacrée à cet artisan du verbe par le Petit Bottin des lettres et des arts, en 1886. Né à Cuba, Heredia est éduqué en France, et vient très jeune à la littérature. Sous la houlette de Leconte de Lisle, qui deviendra son ami sans jamais cesser d'être son maître, il publie ses premières tentatives poétiques dans le volume I du Parnasse contemporain (1866). Dans ce recueil où se côtoient des personnalités aussi différentes que Villiers de l'Isle-Adam et Sully Prudhomme, peu de vrais " parnassiens ". Heredia sera l'un des seuls, avec Catulle Mendès, à représenter durablement une école dont Banville donne quelques années plus tard l'art poétique. Inspirés de Gautier (Préface à Mademoiselle de Maupin) et dans une moindre mesure de Baudelaire, les parnassiens entendent rompre avec le romantisme, accusé de favoriser une certaine facilité. Toute de rigueur, leur écriture promeut le travail patient du vers, refuse l'épanchement sentimental. La beauté n'est possible qu'au prix d'un effacement du poète. Cette volonté d'impersonnalité n'est pas sans rapport avec le réalisme qui s'invente alors, mais les parnassiens n'ont que faire du monde moderne, auquel ils préfèrent les beautés plus durables du passé. Les Trophées, publié en 1893 alors que le groupe s'est dissous depuis une quinzaine d'années, apparaît comme le chef d'œuvre tardif de l'école. Trop tardif ? Déjà, Mallarmé a enterré ce mouvement essentiel de la poésie française, pris au piège de ce qu'il voulait réfuter : le temps. Académicien en 1894, Heredia aura la douleur de voir son œuvre échapper à l'immortalité accordée à sa personne.

 

Les Trophées (1893)

Ce recueil rassemble cent dix-huit sonnets, dont un bon nombre a déjà été publié en revue. Différentes sections s'organisent selon un ordre historique et thématique, selon un mouvement que l'on s'est plu à comparer à La Légende des siècles. Mais l'inspiration épique de Victor Hugo est aux antipodes de ces miniatures dont le modèle est moins le chant que le tableau. L'érudition, la beauté sereine d'un vers au rythme net et aux riches jeux sonores participent d'un art où le labeur poétique s'efface dans le poli du vers. La richesse lexicographique et la subtilité prosodique situent la poétique de Heredia dans un espace moderne, loin du classicisme auquel on pourrait être tenté de l'apparenter : car déjà l'idée s'y dissout dans une forme qui se suffit presque à elle-même.




Alphonse DAUDET (1840 - 1897)

Entre autobiographie et roman, Le Petit Chose nous donne à voir l'enfance d'un auteur à jamais marqué par sa Provence natale. Monté à Paris après la ruine de ses parents, Daudet donne d'abord un recueil de vers bien accueilli par la critique, avant de s'orienter vers la prose ; les Lettres de mon moulin lui apportent le succès en imposant l'image d'un " marchand de bonheur ", dont tour à tour il jouera ou tentera de se défaire. Après l'épopée comique de Tartarin (1872), Daudet s'engage pour une douzaine d'années dans le naturalisme, avec des études de mœurs comme Jack, Le Nabab, à la tonalité plus triste. L'Evangéliste est une dénonciation vigoureuse de l'endoctrinement missionnaire, jouant du pathétique pour engager le roman dans le débat d'idées contemporain. Mais, rétif à tout enrôlement, Daudet revient à l'inspiration provençale qui fait son originalité. Dès Numa Roumestan, l'étude de " Mœurs parisiennes " s'est colorée de scènes et de parfums, d'une mythomanie surtout qui s'épanouira dans la reprise en 1885 du cycle tarasconnais. Tartarin sur les Alpes tient au naturalisme par la peinture violente du tourisme suisse, mais dépasse toute doctrine par une fantaisie en laquelle Daudet reconnaît son caractère et qui fait le vrai sel de ses romans. Sa singularité tient sans doute à ce mélange d'un tempérament et d'une visée esthétique : le réalisme de Daudet, quand il n'est pas misérabiliste, est franchement cocasse, quand bien même ses romans tournent quelquefois au drame (L'Immortel, 1888). Aussi, par delà la variété des sujets, sera-t-on sensible à la persistance d'un ton, d'une façon alerte et déliée de mener le récit, qui maintient jusque dans les situations les plus graves une ironie aisément reconnaissable.

 

Lettres de mon moulin (1869)

Devenus un classique de la littérature enfantine, ces contes mettent en scène sur fond provençal une série de figures légendaires ou contemporaines. La sympathie manifeste qui unit l'auteur aux personnages — aux faibles et aux déshérités en particulier — n'empêche pas une remarquable légèreté dans le traitement des caractères, à peine esquissés et cependant pleins de saveur. La verve du conteur laisse toujours sa place à une ironie en demi-teinte, qui fait de la naïveté des histoires un bonheur de lecture.




Stéphane MALLARME (1842 - 1898)

Grise fut sa vie, toute de silence et d'effacement : dans l'obscurité d'une carrière de professeur, la charge précoce d'une famille, on décèle chez Mallarmé une volonté de perdition. On l'imagine face à son écritoire, reprenant sous la lampe son labeur solitaire ; prophète cependant, qui au soir de sa vie pouvait voir en son salon bourgeois quelques disciples recueillir les rares oracles d'un maître admiré. Tel Flaubert, il lutta contre une nature loquace, condensa sa parole et la fit impersonnelle ; il rêva aussi d'un livre parfait, auquel nous introduisent peut-être les fragments posthumes d'Igitur et l'éclatement typographique du Coup de dés. Mais ses Poésies s'éparpillent en bribes, les morceaux de circonstances ne cessent de retarder le grand œuvre. Cultivant paradoxalement une vision sacrée de la poésie et la conscience aiguë du travail nécessaire au polissement du vers, Mallarmé disloque la syntaxe, sertit chaque mot dans une construction le coupant de tout référent. Hermétique, son vers qui longtemps reste fidèle à la métrique traditionnelle rayonne ainsi en images concentriques. L'architecture, l'art du détour éludent la nomination pour jouer habilement d'une suggestion qui laisse chaque poème se tisser d'absence, n'être plus que langage. La parole dès lors atteint l'essentiel, cette pureté dont le poète voudrait qu'elle se rapproche de l'idée pure, débarrassée de toute factualité. Rêveur d'un verbe absolu, Mallarmé réalise dans son échec même une fondamentale révolution de l'écriture poétique, visant dorénavant au corps à corps avec la langue : il fait de l'aventure du dire le corps même de son œuvre, des arcanes du verbe l'horizon du poème.

 

Poésies (1899)

Peu de temps avant sa mort, Mallarmé réunit l'ensemble de ses poèmes dans ce recueil qui parut à titre posthume. Souvent remaniés, ils s'organisent cependant de sorte que l'on perçoive le mouvement de l'œuvre, de l'inspiration baudelairienne des débuts à la densité toute mallarméenne de la fin. " Hérodiade " et " L'Après-midi d'un faune " constituent deux étapes vers un artisanat du vers qui en centrant la poésie sur le langage laisse affleurer le néant. L'apprentissage d'une lecture nouvelle se révèle alors nécessaire, oubliant l'habituelle linéarité pour jouir, dans le ralentissement d'une compréhension difficile, de la matière même du langage.




Benjamin CONSTANT (1767 - 1830)

Homme aux multiples visages, Constant est à la fois le joueur endetté aux amours tumultueuses, l'un des créateurs de l'idéologie libérale, le philosophe passionné par le fait religieux et le romancier singulier, auteur de Cécile (1810, pub. 1951) et d'Adolphe (1816). Orphelin de mère, il est confié à divers précepteurs par son père, officier au service de la Hollande. Un début de vie marqué par l'errance, propice à la découverte du monde et des femmes. Le Cahier rouge (1811, pub. 1907) relate les expériences de ces vingt premières années. En 1787, il fait la connaissance d'Isabelle van Tuyll van Seerooskerken, bientôt Mme de Charrière. De vingt-sept ans son cadet, il ne cessera de converser et de correspondre avec elle jusqu'à la rupture définitive en 1794 ; cette passion platonique semble confirmer la discrimination que Constant établit, dans son œuvre littéraire comme dans sa vie, entre l'amour de l'esprit et celui du corps. C'est en 1794 qu'il rencontre Mme de Staël, déjà célèbre pour son esprit et ses puissantes relations. Sa liaison avec elle lui permet dans un premier temps de réaliser la carrière politique dont il a l'ambition depuis longtemps. Ayant acquis la nationalité française en 1798, il achète des propriétés en France, devient secrétaire du Club de Salm, est nommé membre du Tribunat... et s'attire la colère de Bonaparte. Suit une sombre période d'inactivité, pendant laquelle il rédige les premiers cahiers de son journal intime. Il suit Mme de Staël en exil à Coppet, et voyage avec elle en Allemagne. Il y rencontre Wieland, Goethe et Schiller, dont il publiera en 1809 une traduction en vers de la tragédie Wallenstein, précédée des Réflexions sur le théâtre allemand, texte essentiel dans l'histoire du romantisme. Les années 1806 à 1809 se révèlent aussi pauvres en matière politique que riches en conquêtes amoureuses. La multiplicité et la complexité de sa vie sentimentale (il épouse secrètement Charlotte de Hardenberg et n'osera jamais l'avouer à Mme de Staël) lui inspirent Cécile, qu'il renoncera à publier de son vivant, et Adolphe, qu'il compose en 1806 et donne en 1816 — c'est-à-dire un an avant la mort de Mme de Staël. Chef du parti libéral sous la Restauration, rendu populaire par ses pamphlets, il mourra lui-même à l'aube de la Révolution de Juillet, sans avoir pu achever la grande étude sur la religion qui occupe ses dernières années.

 

Adolphe (1816)

Ce roman largement autobiographique, écrit à la première personne, met en scène le sentiment ambigu d'un amant sans amour. Mal du siècle, que cette incapacité de l'individu à rentrer réellement dans le jeu du monde ; Adolphe est un cousin de René et de l'Oberman de Senancour. Le récit suit les méandres d'un esprit indécis, pris entre son désir de générosité et une froideur qui finit toujours par l'emporter, jusqu'à ce qu'il soit trop tard. Dans cette écriture rapide et dépouillée se réalise le type du roman d'analyse psychologique, magnifié par l'étrange alliance de confession et de distance permise par la personnalité du narrateur.




Jules-Amédée BARBEY D'AUREVILLY (1808 - 1889)

Son traité Du Dandysme ressemble à un autoportrait ; comme Baudelaire, Barbey cultive la différence comme un art, se distingue par des allures mérovingiennes, érigeant sa personne en ultime chef-d'œuvre. Infidèle à Brummel, il écrit cependant ; mais en littérature comme dans la vie il reste un franc-tireur. Hautain, indépendant, il poursuit de sa haine un monde embourgeoisé auquel il oppose la noblesse de l'époque révolutionnaire où s'illustre la chouannerie. Converti en 1841, légitimiste, il poursuit en parallèle une carrière de polémiste dans les journaux monarchistes et une œuvre romanesque dont L'Ensorcelée est peut-être la meilleure illustration. Les superstitions d'un monde qui n'a pas encore connu le désenchantement, l'aristocratique vaillance des chouans, font de son univers romanesque le lieu de la grandeur et de l'intensité des passions. Violents, extrêmes, ses récits se tissent d'une écriture toute de tension, précise et expressive. A la lisière du fantastique, ils jouent avec l'horreur, et dépassent ainsi toute idéologie : aussi Barbey traîne-t-il un parfum de scandale dans les salons où l'on lit la Revue des Deux Mondes. Le Diable et le bon Dieu : la fascination de ce catholique pour le mal trouve son expression la plus intense dans le cadre resserré de la nouvelle, avec ces Diaboliques réunies sur le tard, qui contribuèrent largement au renouveau du récit court dans les années 1870. Sous prétexte de moralisme, elles explorent les turpitudes d'un univers sans issue, où nulle loi ne s'exerce que celles du crime et des passions. Barbey trouve dans un certain sadisme le contrepoint nécessaire de ses obédiences religieuses, dans la mise en scène d'individualités irréductibles la possibilité de sauver sa propre personnalité de toute fusion grégaire. Solitaire jusque dans ses croyances, cultivant le passé dans le présent, le Connétable trouve dans l'admirable beauté du mal une paradoxale modernité, que reconnaîtront Bloy et Bernanos.

 

Les Diaboliques (1874)

Ces nouvelles composées entre 1850 et 1874 jouent de la catholique croyance au Diable pour mettre en scène un univers de perversions secrètes et de crimes impunis, où la femme, animée de passions irrépressibles, incarne une fatalité du mal qui touche jusqu'à l'innocence la plus tendre. Audacieux dans ses thèmes, le recueil manifeste surtout une maîtrise stupéfiante des techniques narratives, laissant planer l'incertitude et jouant des points de vue pour associer lecteur et narrateur dans une trouble fascination, où la séduction et l'horreur s'entremêlent. Le mal reste ici spectacle, mais contamine un récit tendu entre objectivité et complicité.

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Rencontre  
 
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Bertrand Fillaudeau
Fabienne Raphoz

Bertrand Fillaudeau et Fabienne Raphoz en conversation avec Laurent Demanze

Ce cycle court de rencontres est organisé avec le concours de l’ENS et de l’Institut d’Histoire du Livre, lequel s'intéresse au livre imprimé, à ses formes et à ses contraintes, aux auteurs, aux éditeurs et aux lecteurs, et à tout ce qui fait la richesse de son histoire.

José CORTI, d’origine corse, a ouvert dès 1925 une librairie au 6, rue de Clichy à Paris. Il a commencé à éditer la plupart des auteurs surréalistes, ses amis : Breton, Éluard, Aragon, Char, Péret, Crevel, Dali. Il se fixe ensuite 11, rue Médicis où les éditions ont toujours leur siège. En 1938, il fait la connaissance de Julien Gracq qui, tout au long de sa vie n’aura pas d’autre éditeur (hormis La Pléiade). Pendant la Seconde Guerre mondiale, il édite des textes clandestins de Résistants. Ensuite, il publiera beaucoup de textes poétiques, parmi les plus hardis, des recherches critiques écrites par des universitaires novateurs (Georges Blin, Jean Rousset, Charles Mauron, Gilbert Durand) et rééditera des classiques méconnus du romantisme européen (Beckford, Blake, de Maistre, Walpole, Radcliffe).

Bertrand Fillaudeau, qui a travaillé avec lui de 1980 à 1984, a été chargé de prendre la suite. Tout en conservant l’esprit de la maison, il a élargi le catalogue à deux nouvelles collections : « Ibériques » où le Portugal de Torga, le Mexique de Cernuda, l’Argentine de Fernández côtoient les lumières de Jean de la Croix et l’écriture joycienne de Ríos (pour ne citer qu’eux) ; et « En lisant en écrivant » où poètes, romanciers ou essayistes de toutes latitudes partagent avec leurs lecteurs les relations passionnelles qu’ils ont eux-mêmes entretenues avec la lecture et l’écriture. Il a accueilli de nouveaux auteurs français – dont Christian Hubin, Éric Faye, Georges Picard, Claude Louis-Combet, Ghérasim Luca – et étrangers – dont Andreïev, Hesse, Jahnn, Dickinson, Szentkuthy – venus rejoindre Julien Gracq, Fourest, Hedayat, etc.

Fabienne Raphoz, co-responsable des éditions depuis 1997, a créé la collection « Merveilleux » qui, proche de la Collection romantique, navigue entre voyages imaginaires et utopies, contes littéraires et collectes populaires, mythes ancestraux et rêveries modernes (une quarantaine de titres à ce jour). Elle a accueilli de nouveaux auteurs français – dont Denis Grozdanovitch, Israël Eliraz, Jean-Luc Parant, Robert Davreu, Caroline Sagot Duvauroux, Robert Alexis, Tatiana Arfel ­–  et étrangers – dont Wallace Stevens, Cole Swensen, Marianne Moore, Jerome Rothenberg, Maria Zambrano). Elle a également édité deux anthologies commentées de contes populaires de traditions orales : Des belles et des Bêtes et L'Aile bleue des contes, l'oiseau.

Laurent Demanze est maître de conférences en littérature française du XXe siècle à l’ENS de Lyon. Ses travaux portent sur la littérature contemporaine, à laquelle il a consacré une trentaine d’articles et deux essais publiés chez Corti : Encres orphelines : Pierre Bergounioux, Gérard Macé, Pierre Michon, en 2008, et Gérard Macé, l’invention de la mémoire, en 2009. 

Remerciements à Catherine Volpilhac et Laurent Demanze.


Dates
 
Le 20 janvier 2011 de 18:30 à 20:30  
Bibliothèque de la part-Dieu
Entrée libre  
Adultes   

Intervenant
 
Bertrand Fillaudeau

Partenaires
Institut d'Histoire du Livre
E.N.S.
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C’est en 1957 qu’André Breton fait paraître « L’art magique » Après s'être demandé dans " Le surréalisme et la peinture" si le Surréalisme devait vraiment changer l'ordre des valeurs du monde, Breton reprend ici cette question élargie en s'efforçant de remonter jusqu'aux origines. Sollicité de préciser cette notion qui lui est essentiellement familière d' "Art magique", il la sent se dérober à l'essai d'une définition rationnelle. L'auteur se réfère à l' occultisme dans lequel il voit un animisme universel agir dans le monde par correspondance, par sympathie, par symbolisme. La magie, qui pour les sociologues, les ethnologues, les historiens ne correspond qu'à une aberration des facultés imaginatives, apparaît à l'auteur comme un principe de dépassement aussi mystérieux que l' inspiration , fondement du Surréalisme.

Breton affirme que l'oeuvre d' art tire son origine de la magie, étant création au même titre que le monde est création. Pour Breton, tout art est magique, puisqu'il nous apporte l'espoir dans son domaine propre de "résoudre l'énigme du monde". André Breton nous donne ici une illustration de ce qui est selon lui, le "Beau magique". Après avoir évoqué l' art des Primitifs, il part dans l'ère moderne de Jérôme Bosch et de Léonard de Vinci, dans les oeuvres de qui il voit "la double image". Plus près de nous apparaissent Gustave Moreau pour son "symbolisme mythique" et le Douanier Rousseau, dont il fait un des représentants majeurs du Réalisme magique. Parmi les contemporains, plus que le cubisme et le fauvisme, il découvre Münch, Chirico, Duchamp et Kandinsky, et Max Ernst, Miro, Tanguy, surréalistes dont les rapports avec les poètes sont très étroits. Dans la seconde partie de l'ouvrage, André Breton, en collaboration avec Gérard Legrand, reprend, pour mieux la situer et l'approfondir, cette sorte d'histoire personnelle de l' art. Enfin Breton ouvre une vaste enquête aussi bien chez les spécialistes que les poètes, les artistes et les philosophes, afin de savoir ce que chacune d'eux pense de l' "Art magique". On trouve ici publiées les réponses de Heidegger, Jean Paulhan, Claude Lévi-Strauss, Roger Caillois, Jean Wahl, Julien Gracq et quelques-unes des personnalités les plus importantes de notre époque. Beaucoup acceptent l'expression d' "Art magique" parce qu'elle aboutit à un pouvoir d'enchanter la Nature. "Qui donc avant vous, va même déclarer l'auteur à André Malraux, avait donné aux mots "Art magique" la résonnance qui justifie que l'on consacre à cet art, dans une collection générale, la même place qu'à l' art classique?".

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Le surréalisme

Chronologie


1922

André Breton rompt avec le mouvement Dada en publiant des textes critiques dans sa revue Littérature, et regroupe autour de lui quelques poètes comme Robert Desnos, René Crevel ou Benjamin Peret. Ils poursuivent les recherches entreprises par André Breton et Philippe Soupault dans les Champs magnétiques, texte écrit selon la méthode de l’écriture automatique et publié en 1919. Le groupe s’auto-désigne comme le "mouvement flou" jusqu’à l’officialisation du Surréalisme en 1924.


1924

Le mouvement est officialisé à Paris par la publication du Manifeste du Surréalisme, texte qu’André Breton avait initialement conçu pour préfacer la parution d’un recueil de poèmes automatiques, Poisson soluble. Il définit le Surréalisme comme "automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée". Breton tire ainsi les conséquences artistiques de la théorie psychanalytique, en particulier de l’interprétation des rêves par Freud. La Révolution surréaliste remplace Littérature et un "bureau de recherches surréalistes" est ouvert : "son but initial est de recueillir toutes les communications possibles touchant les formes qu’est susceptible de prendre l’activité inconsciente de l’esprit". Les peintres André Masson et Joan Miró rejoignent le mouvement.


1925

À la galerie Pierre de Paris, le 13 novembre à minuit, est inaugurée la première exposition de peinture surréaliste, regroupant des œuvres de Giorgio De Chirico, Hans Arp, Max Ernst, Paul Klee, Man Ray, André Masson, Joan Miró, Picasso et Pierre Roy. Max Ernst se consacre à ses premiers frottages. Les premières expériences de "cadavre exquis", expression d’une pensée à plusieurs voix, sont réalisées. Louis Aragon publie Le Paysan de Paris. À Bruxelles, un groupe réuni par les écrivains Paul Nougé et E.L.T. Mesens autour de la revue Correspondance se lie avec les surréalistes français. Le peintre belge René Magritte réalise ses premières œuvres surréalistes et devient le chef de file de ce Surréalisme belge.


1926

André Masson réalise ses premiers tableaux "presque uniquement faits de sable collé" qui mettent l’accent sur la matière et le hasard. En mars, à Paris, Jacques Trual et André Breton ouvrent la Galerie Surréaliste avec l’exposition Tableaux de Man Ray et objets des Îles (Océanie) qui établit pour la première fois un rapport entre la création surréaliste et des œuvres primitives. La presse est scandalisée par une statue océanienne, jugée indécente, choisie par Man Ray pour figurer en vitrine de l’exposition et en couverture du catalogue.


1927

En janvier, André Breton adhère au parti communiste. En juin, la première exposition personnelle du peintre Yves Tanguy est organisée à la Galerie Surréaliste. Ses peintures, héritant de l’univers de Giorgio De Chirico, présentent un monde qui semble flotter entre le milieu sous-marin et le milieu terrestre. André Breton écrit Nadja, portrait d’une jeune femme dont il a été amoureux et qui a sombré dans la folie. L’ouvrage s’achève sur l’affirmation désormais célèbre : "La beauté sera CONVULSIVE ou ne sera pas".


1928

En février, paraît Le Surréalisme et la peinture, recueil d’articles d’André Breton sur Picasso, Giorgio De Chirico, Max Ernst, Man Ray, André Masson… Salvador Dali et Luis Buñuel réalisent le film Un chien andalou grâce au mécénat de Marie-Laure et Charles de Noailles, qui financent aussi au même moment un autre film surréaliste resté célèbre, Le Sang d’un poète de Jean Cocteau.


1929

En février, André Breton adresse un courrier aux collaborateurs du Surréalisme pour mesurer "le degré de qualification morale de chacun", ce qui le brouille avec Bataille, Leiris et Masson. Cette démarche aboutit à la mise au point théorique que constitue le Second manifeste du Surréalisme publié en décembre. Max Ernst réalise son premier roman-collage : Perturbation, ma sœur, la femme 100 têtes. En utilisant des gravures anciennes issues de l’imagerie populaire, Max Ernst présente un univers de rêve soumis aux caprices de l’inconscient. Du 20 novembre au 5 décembre, à la galerie Gœmans de Paris, se tient la première exposition parisienne de Salvador Dali. Son œuvre invite à la pratique de la paranoïa-critique, méthode pour appréhender le réel en doutant de l’univocité de ses significations.


1930

En riposte au Second manifeste, George Bataille fait paraître en janvier un tract intitulé Un cadavre dans lequel il dénonce les principes qu’il juge moralisateurs d’André Breton. Le tract est co-signé notamment par Michel Leiris, Robert Desnos, Raymond Queneau et Jacques Prévert. Le premier numéro du Surréalisme au Service de la Révolution, dont le titre est suggéré par Louis Aragon, paraît en juillet et remplace La Révolution surréaliste. En décembre, le second film de Dali et Buñuel L’Âge d’or est projeté au "Studio 28", salle de cinéma montmartroise. Des membres de la Ligue des patriotes et de la Ligue Antijuive saccagent les locaux.


1931

Les artistes surréalistes sont exposés pour la première fois aux États-Unis, à Hartford (Connecticut). Cette manifestation réunit des œuvres de Salvador Dali, Giorgio De Chirico, Max Ernst, André Masson, Joan Miró, Picasso et Pierre Roy.Alberto Giacometti réalise ses premières sculptures-objets, des "objets mobiles et muets" composés de formes organiques qui peuvent être mises en mouvement.


1932

En novembre, André Breton publie les Vases communicants, ouvrage qui tente d’établir l’existence de liens étroits entre les rêves et l’état de veille, dont il envoie un exemplaire à Freud. Il y critique les objets"à fonctionnement symbolique" de Salvador Dali qu’il juge trop réducteur du désir.


1933

Albert Skira publie la revue surréaliste Minotaure (1933-1938) dont le premier numéro est consacré à Picasso.


1934

Au Musée Royal de Bruxelles, les Surréalistes belges organisent la première grande exposition d'œuvres surréalistes venant de toute l’Europe qu’ils intitulent, elle aussi, Minotaure. L’artiste allemand Hans Bellmer adhère au Surréalisme avec la publication dans le numéro 6 de la revue Minotaure (décembre 1934) de photographies présentant un de ses objets surréalistes, La Poupée.


1935

Alberto Giacometti est exclu du groupe. Il récuse son œuvre surréaliste et annonce son désir de travailler à nouveau "d'après modèle".En novembre, la première exposition parisienne de l'artiste Victor Brauner est organisée à la galerie Pierre.


1936

En mai, à Paris, une exposition d’objets surréalistes à la galerie Charles Ratton réunit pour la première fois des objets naturels, des objets trouvés et des objets composés par les artistes surréalistes. L’International Surrealist Exhibition est organisée à Londres par l’historien d’art Herbert Read, et préfacée par André Breton. En décembre, le MoMA de New York présente l’exposition Fantastic Art, Dada and Surrealism.


1937

André Breton devient rédacteur en chef de la revue Minotaure.Il fait paraître l’Amour fou.


1938

À la galerie des beaux-arts de Paris se tient une nouvelle Exposition internationale du surréalisme, avec la collaboration scénographique de Marcel Duchamp. Cette exposition réunit plus de 60 artistes de différents pays, présentant près de 300 peintures, objets, collages, photographies et installations.


1939

Salvador Dali est exclu du groupe. La guerre disperse les Surréalistes, dont une grande partie s’exile aux États-Unis : le modèle qu’ils représentent sera déterminant pour les mouvements artistiques naissants ou à venir, comme l’Expressionnisme abstrait, le Néo-dadaïsme, et le Pop Art.


Le surréalisme domine l'histoire de la sensibilité du XXème siècle. Rares sont les domaines de la vie culturelle qui aient échappé à son activisme passionné. Au point de nous faire oublier aujourd'hui le mouvement, historiquement déterminé, qu'il fut un demi-siècle durant. Pourtant, ce mouvement a peut-être moins inventé une sensibilité nouvelle - quelques-unes de ses aspirations essentielles caractérisent déjà le romantisme du XIXème siècle : affirmation de la nature essentiellement poétique de l'homme, appel aux puissances de la vie inconsciente, de l'imagination et du rêve, identification de la science avec la poésie, de la littérature avec la vie, espérance millénariste fondée sur une transformation de l'homme - qu'il n'a soumis à son ontologie inquiète les doctrines esthétiques, scientifiques et même politiques majeures de son époque. Inlassablement, il leur aura posé la question de leur sens, dans une conception globale de l'homme dont il représente sans doute - avec le marxisme et l'existentialisme - la dernière manifestation dans la pensée occidentale. Mais, en déplaçant leurs problématiques, en déjouant leur sens manifeste, le surréalisme reste peut-être avant tout pour nous un incomparable révélateur de revendications latentes : littérature soumise à l'urgence du désir, psychanalyse envisagée dans son pouvoir critique plus que thérapeutique, ésotérisme pratiqué sans transcendance, matérialisme contesté par le " hasard objectif ", communisme affronté aux exigences irréductibles de la subjectivité. C'est l'ombre portée d'un demi-siècle décisif qui, d'une guerre à l'autre, ironiquement, gravement, se projette aussi bien dans la pensée que dans la chronologie de ce mouvement.


Le surréalisme dans son histoire


La conscience malheureuse (1919-1922)


Le surréalisme est né d'une guerre, la première à remettre non seulement en cause l'existence de frontières, de biens et d'organisations sociales, mais les fondements mêmes d'une civilisation dont vainqueurs et vaincus participaient à titre égal. L'absurdité d'une telle situation ne pouvait que frapper quelques esprits déjà sensibilisés aux mutations culturelles qui avaient précédé, comme son prodrome, le cataclysme où s'enfonça l'Europe en 1914. Acteurs d'une guerre qu'ils avaient faite contre leur gré, ils ont su mesurer l'ampleur d'une crise qu'aucune euphorie victorieuse, aucun rétablissement moral ne pouvaient à leurs yeux masquer. Hormis les figures tutélaires de Rimbaud et de Lautréamont, ils ne trouvaient guère dans le paysage littéraire français de l'époque beaucoup de ces " individus pour qui l'art avait cessé d'être une fin " (André Breton). À côté des symbolistes, de Saint-Pol-Roux et d'Apollinaire dont Breton avait médité le manifeste-programme intitulé L'Esprit nouveau (1917), de Pierre Reverdy dont la revue Nord-Sud accueillera ses textes, il n'y avait guère que Pierre-Albert Birot pour prendre position dès le premier numéro de Sic , en 1916, en faveur de l'art moderne, cubiste et futuriste. Rien dans tout cela qui fût en mesure d'exprimer la radicalité d'une révolte que Breton découvrira, en 1916, à l'hôpital de Nantes, incarnée à l'état pur dans la personnalité de Jacques Vaché. Mais c'est l'amitié de Breton avec Aragon et Philippe Soupault qui allait féconder cette révolte, avec la fondation en mars 1919 de la revue Littérature. Les Lettres de guerre de Jacques Vaché et les Poésies d'Isidore Ducasse, qui figurent au sommaire des premiers numéros à côté des signatures plus sages d'un Gide ou d'un Valéry, donnent d'emblée la mesure des ambitions de ses trois directeurs que rejoindra bientôt Paul Eluard ; former un groupe qui, par-delà la révision des formes de l'art, puisse efficacement intervenir sur la question de sa destination : " Pourquoi écrivez-vous ? " L'enquête publiée dans la livraison de novembre 1919, si elle enregistre des réponses déroutantes ou absurdes, trahit déjà le désir de dépasser cette activité purement destructrice à quoi se livre hors de France le mouvement dada dont l'influence ne cesse de croître dans l'Europe de ces années.


C'est en effet à Zurich que, depuis février 1916, un petit groupe réuni autour de Tristan Tzara fait l'inventaire de l'arsenal mis au point par l'avant-garde internationale pour subvertir le replâtrage idéologique que la liquidation de la guerre commence à rendre possible. Fondamentalement nihiliste, Dada ignore les classifications esthétiques, les frontières culturelles autant que nationales. Il porte comme sa raison d'être cette inquiétude fondamentale qui avait déjà fasciné Breton dans le comportement de Vaché. Et c'est moins d'une doctrine constituée que du détonateur nécessaire à l'élan révolutionnaire du groupe de Littérature que Tzara est porteur à son arrivée à Paris, en janvier 1920. À travers une série de spectacles-provocations corrosifs et de bulletins où apparaissent désormais les noms d'Aragon, de Breton, d'Eluard aux côtés de ceux de Tzara, de Duchamp, de Picabia, de Ribemont-Dessaignes, un ton est donné qui bouscule les règles du jeu culturel, fût-il moderne. Un refus - plutôt qu'un défaut - d'organisation aussi (" Les vrais dadas sont contre Dada. Tout le monde est directeur de Dada ") dont Breton, le premier, ressent et exprime le malaise avec les " Manifestes dada " qu'il signe dans le numéro 13 de Littérature , en mai 1920, ainsi qu'à l'occasion de l'instruction simulée du procès Barrès, en mai 1921, lorsqu'il s'oppose aux interventions anarchisantes de Tzara.


Le surréalisme intuitif (1922-1924)


On peut faire coïncider avec la naissance de la nouvelle série de Littérature née de la rupture dadaïste une période transitoire pendant laquelle les futurs surréalistes s'organisent progressivement en mouvement. Nul corps de doctrine en ces années où Breton reconnaîtra plus tard " l'époque intuitive du surréalisme ", mais déjà l'ambition moins de fonder une nouvelle école artistique qu'un organe de connaissance de ces continents jusqu'ici refoulés que sont le rêve, la folie, les états hallucinatoires. Ce qu'on commence à identifier sous la notion d'inconscient. La première œuvre surréaliste que Breton et Soupault écrivent en collaboration dès 1920, Les Champs magnétiques, se présente en effet moins comme le produit d'une littérature d'avant-garde que comme une évaluation expérimentale des pouvoirs du langage exercé sans contrôle. Les textes " automatiques ", dont cette œuvre inaugure l'abondante production, vont être le terrain d'essai du surréalisme naissant, la cristallisation du projet collectif qui trouvera en 1924, dans le Manifeste du surréalisme rédigé par Breton, sa définition canonique.


Il faut ici s'arrêter au mot qui donne enfin son nom au mouvement qui, sous l'autorité d'André Breton, voit en 1924 sa fondation officielle. Il est connu depuis qu'en 1917 Apollinaire avait qualifié ses Mamelles de Tirésias de " drame surréaliste ". Mais il prend ici un sens qui dépasse largement le domaine esthétique pour qualifier l'exploration du " fonctionnement réel de la pensée ". L'aspect littéraire du premier champ d'expérience de la recherche surréaliste ne doit donc pas ici égarer. Plus révélatrice est la collaboration qui présida à l'écriture des Champs magnétiques. La fulgurance des images qu'elle inspirait trahissait moins l'expression d'une sensibilité personnelle qu'elle n'était le résultat d'une technique, d'une pratique modulée de la vitesse d'écriture notamment. Cette " pensée non dirigée " était rien moins que subjective ou complaisamment poétique. Sommeils hypnotiques, récits de rêves, simulations de délires, paranoïa-critique allaient très vite enrichir l'équipement méthodologique des surréalistes. Vers la fin de 1922, le groupe (Crevel, Desnos et Péret notamment) se laissera envahir par cette " épidémie de sommeils " que décrira Aragon dans le bilan qu'il dressera, en 1924, de deux années d'activité surréaliste (Une vague de rêves).


Mais cette activité onirique débordante ne se définit pas seulement comme une quête d'informations objectives. Son caractère volontairement impersonnel n'annule pas son pouvoir de transmutation poétique, n'interdit pas l'accès de cette région surréelle dont chacun possède la clé en soi. La poésie est l'autre nom de cette pratique qui ne nie le talent individuel que pour mieux rendre à chacun la disposition intégrale de son être. À la permanence du groupe, rue de Grenelle à Paris, un " Bureau de recherches surréalistes " ouvert à tous les anonymes porteurs de secrets, de révolte et de rêves va tenter de réaliser le vœu de Lautréamont que la poésie soit faite par tous. La " centrale surréaliste " s'alimente à la vie quotidienne et veut contribuer à en inventer le merveilleux. À partir du 1er décembre 1924, un nouvel organe de diffusion des travaux du groupe, La Révolution surréaliste, se substitue à Littérature. Pierre Naville et Benjamin Péret, ses codirecteurs, donnent le ton d'une publication à l'aspect aussi sévère que celui d'un bulletin scientifique, mais dont la charge d'expériences impose avec éclat l'orientation révolutionnaire du mouvement. L'époque intuitive du surréalisme a vécu. Son âge de raison peut commencer.


L'âge de raison (1925-1939)


Marqués par la crise des grands systèmes de représentation du monde, les surréalistes étaient en quête de nouveaux fondements. Comme leurs contemporains marxistes, comme déjà les romantiques du siècle précédent, ils recherchaient les lois sur lesquelles asseoir une nouvelle approche de l'homme. Ils ne pouvaient par conséquent se contenter d'entériner les recherches de leur temps sans les réévaluer à l'aune d'une préoccupation essentiellement ontologique. Les expérimentations auxquelles avait donné lieu chez eux la découverte du champ inconscient demeuraient bien des expériences, au sens initiatique du terme. Une seule connaissance pour eux importait, qui pût transformer le sujet autant que l'objet, une sorte de gnose qui devait les conduire à la réconciliation de l'action et du rêve. Et la poésie pouvait être cette " connaissance productive du réel " dont parlera plus tard René Char, qui explorait dans la dimension onirique un degré plus profond de réalité. Car il y a un réalisme consubstantiel à la démarche des surréalistes, et l'on en mesure les effets si l'on compare, avec leur propre définition, celle qu'un Yvan Goll donnait du surréalisme, dans le premier numéro d'une revue du même nom et publié en 1924 précisément : "La transposition de la réalité dans un plan supérieur (artistique)." De ce réel sublimé, idéalisé, à celui que recherche Breton dans le noyau dur (et pur) de ce monde, il y a le saut d'un symbolisme qui n'en finit pas de se moderniser pour survivre, à une décision proprement révolutionnaire. Car si " l'au-delà, tout l'au-delà est dans cette vie " la " libération totale de l'esprit " qu'un tract de janvier 1925 revendique, relève moins de l'invention d'un monde autre que de la transformation de celui-ci au terme d'un double constat : le surréel n'est pas donné spontanément. Il faut désirer l'imposer contre l'appareil répressif de la logique, de la morale et de la société. Étant ce monde, il a ses lois qu'il faut apprendre à reconnaître. Partagée entre désir et conscience, entre inspiration prophétique et réalisme critique, ainsi va se jouer jusqu'à la Seconde Guerre mondiale l'histoire tourmentée du surréalisme.


Le désir, voilà le " seul acte de foi du surréalisme ", ainsi que l'avoue Breton en 1934 dans Qu'est-ce que le surréalisme ? Or, répondant en 1932 à l'"Enquête sur le désir" des surréalistes yougoslaves, Breton liait déjà, contre la tradition philosophique la mieux partagée, les destinées de la connaissance à celle du désir : "C'est par ses désirs et ses exigences les plus directes que tend à s'exercer chez l'homme la faculté de connaissance." Et l'on retrouverait dans les déclarations surréalistes cette mise en lumière nietzschéenne des sources pulsionnelles de la connaissance sur quoi s'est édifiée l'ère, si durable, du soupçon. Mais les surréalistes, que le désir tourmente autant qu'il interroge, furent moins, il ne faut jamais l'oublier, des généalogistes du savoir que des artistes animés par le souci de la vérité pratique. La connaissance devait avant tout réaliser le désir, et leur position à l'égard de l'institution psychiatrique y puisa son caractère délibérément subversif. Toute l'histoire du surréalisme, de la Lettre aux médecins-chefs des asiles de fous, de 1925, à la célébration du cinquantenaire de l'hystérie, en 1928, et à la mise en place de la " paranoïa-critique " de Dalí à partir de 1929, est engagée dans la défense de l'aliéné et l'exaltation des vertus cognitives du délire. De sorte que l'identification du désir et de la connaissance finit par se calquer sur celui de l'état normal et de la folie. C'est encore en 1928 que paraît Nadja , récit qui constitue le prolongement autobiographique et poétique des positions de Breton.


Cette irruption du désir dans le lieu même de la connaissance trouvera sans doute sa forme la plus accomplie dans L'Immaculée Conception que publient ensemble Breton et Eluard en 1930. Étonnante suite de poèmes en prose dont les auteurs se livrent à des "essais de simulation" d'états démentiels, de la débilité mentale à la démence précoce. Deux poètes s'y livrent sur eux-mêmes à une expérimentation de la fragilité des critères de normalité. Observations dont Dalí, à la même époque, fixera le protocole dans sa célèbre "paranoïa-critique" qui permet une interprétation de l'œuvre d'art (celle de l'Angelus de Millet par exemple) très éloignée de l'enquête freudienne.


C'est en effet sur un malentendu historique que s'est édifiée la célébration surréaliste des découvertes de Freud. L'intérêt distant dont fit montre Freud à l'égard des surréalistes (Breton lui avait rendu visite à Vienne en 1921) situe l'opposition des projets. L'un et l'autre reconnaissaient l'importance du désir, mais le premier visait sa sublimation, et les seconds sa réalisation. C'est par une confusion de la parole troublée et de la parole élucidante que Breton pouvait confondre Freud avec Sade dans une même aspiration libératrice.


Car le désir est par essence révolutionnaire. "La vraie révolution, pour les surréalistes, c'est la victoire du désir", constatait jadis Maurice Nadeau. Et son histoire est aussi celle de son errance, de ses difficultés à trouver son objet. Issus du projet de "changer la vie", les surréalistes ne pouvaient que rencontrer un jour la réalité politique. L'histoire du surréalisme trouve là son moment de haute turbulence. En retracer les épisodes marquants, c'est le débarrasser des positions dogmatiques qu'on est trop souvent tenté de lui prêter. 1930 est en effet l'année, paradoxale, de L'Immaculée Conception autant que du premier numéro d'une nouvelle revue succédant à la Révolution surréaliste : Le Surréalisme au service de la révolution , qui manifeste, par cette modification de l'ancien titre, l'évolution du groupe vers une position politique affirmée. Mais de quel groupe s'agit-il encore, qui réunit les explorateurs des terres vierges du surréalisme que sont Breton, Eluard, Crevel, Péret que sont venus rejoindre Dalí, Buñuel, Georges Hugnet, René Char, André Thirion, et un Pierre Naville acquis depuis 1926 à la cause communiste, ou un Aragon et un Georges Sadoul qui font en U.R.S.S. un voyage aux conséquences profondes ? Pour saisir la force, mais aussi les limites de la capacité d'intégration du surréalisme, il faut revenir à cette année 1924 où La Révolution surréaliste , dès son premier numéro, commence par justifier ainsi son titre : "Il faut aboutir à une nouvelle déclaration des droits de l'homme." Mais la révolution est encore une idée pour Breton qui réfléchit sur le "droit de grève" à accorder aux intellectuels, comme pour Eluard qui oppose la valeur transcendante de la révolution au pragmatisme révolutionnaire, ou pour Aragon qui avoue dans Un cadavre - pamphlet collectif contre Anatole France qui vient de mourir - son "peu de goût" pour le régime bolchevique. "Nous avons accolé le mot de surréalisme au mot de révolution uniquement pour montrer le caractère désintéressé, détaché et même tout à fait désespéré de cette révolution", peut-on lire dans un tract de janvier 1925. S'ils ne peuvent se résoudre au choix, les surréalistes, que la question de l'engagement agite de plus en plus, se sentent unis par un "certain état de fureur". Celui qui les pousse à se livrer au scandale lors du banquet d'hommage à Saint-Pol-Roux en juillet 1925, ou dans la "Lettre ouverte à Paul Claudel, ambassadeur de France".


Ce désir erratique, le spectacle de plus en plus intolérable des injustices sociales et des menées impérialistes, va pourtant lui offrir un objet où fixer sa fureur. Un accord avec le groupe de la revue communiste Clarté - le seul à mener une action idéologiquement efficace contre la guerre du Maroc (1924-1926) - se réalisera en mars 1926, qui concrétisera le début de ce que Breton appela la "période raisonnante du surréalisme".


Mais l'adhésion aux principes du matérialisme dialectique, si elle pouvait répondre à l'ontologie historique des surréalistes, exigeait d'eux qu'ils donnent priorité à l'abolition des conditions bourgeoises de la vie matérielle sur cette liberté de l'esprit qu'ils allaient parfois chercher jusqu'en Orient, écrivant, à l'image d'Artaud, leur Adresse au Dalaï-Lama. Concrètement, le "service de la révolution", c'est celui du prolétariat. "Que peuvent faire les surréalistes ?", demande dans La Révolution et les intellectuels Pierre Naville qui va devenir codirecteur de Clarté et qui est convaincu désormais de leur inefficacité pratique. Le consensus qui se reformait toujours autour de la critique de l'individualisme, de la vanité de l'activité littéraire et de la nécessité d'une action collective se brisait sur ce point. Les déclarations de Naville, en stigmatisant la "vanité des querelles de l'intelligence", vont agiter le groupe, au point d'inquiéter Breton qui, en septembre 1926, tentera dans Légitime Défense d'exorciser le risque de désunion. Il y réaffirme son adhésion de principe au programme communiste, mais en l'envisageant comme un "programme minimum". L'adhésion au Parti communiste de Breton, d'Aragon, d'Eluard, de Péret et d'Unik en administrera la preuve. Acte symbolique dont le Parti communiste ne sera pas dupe, même si les Cinq rendent publique l'exclusion d'Artaud et de Soupault, qui refusent la nouvelle orientation mais sont officiellement rejetés pour fait d'activité littéraire. Car une rigueur semblable à celle des partis révolutionnaires s'empare du groupe fidèle à Breton. Les procès d'individualités que celui-ci veut instruire (ceux de Baron, de Leiris, de Limbour, de Prévert, de Queneau, ainsi que de Desnos accusé d'activités journalistiques moralement suicidaires) finiront par susciter des réactions de révolte (Un cadavre par exemple, pamphlet publié en janvier 1930 sur le modèle de celui qui vise Anatole France, mais dirigé cette fois contre Breton par quelques-uns des exclus récents) et des prises de conscience que l'échec de la réunion de la "rue du Château" (provoquée par Breton, Aragon et Queneau pour enquêter sur les possibilités d'une action commune avec les groupes révolutionnaires) précipite. Des clivages nouveaux s'accusent, où s'expriment toutes les nuances de la sensibilité surréaliste, de l'idéalisme mystique du Grand Jeu de R. Daumal, de R. Gilbert-Lecomte et de R. Vailland (rupture des relations en 1929) au "bas matérialisme" de Georges Bataille qui, à travers la revue Documents , va prendre en 1929 l'offensive contre le "surréalisme idéaliste" ; à ceux encore qui, comme Aragon et Sadoul, reviennent d'un voyage en U.R.S.S. (participation au IIe Congrès international des écrivains révolutionnaires de Karkhov, en octobre 1931) convertis au communisme. Pour preuve de son ralliement, Aragon compose le poème "Front rouge" qu'il publie dans Littérature de la révolution mondiale , revue éditée à Moscou. Malgré la défense que Breton décidera de lui apporter lors de son inculpation (pour appel à l'assassinat des dirigeants du régime), Aragon finira par rompre, en 1932, avec le groupe qu'il avait contribué à fonder, s'alignant sur les positions les plus étroites du Parti communiste (le rejet du freudisme et du trotskisme notamment). On est loin des positions d'un Naville proclamant sept ans plus tôt l'engagement communiste au nom même du surréalisme. Mais la situation historique a changé. L'U.R.S.S. n'est plus une précaire expérience révolutionnaire, et la répression du pouvoir se fait en France plus ouverte (interdiction de quitter la France pour Eluard, et même emprisonnement pour Sadoul, par exemple). Les conflits se durcissent, à droite comme à gauche. Breton, Eluard et Crevel seront exclus du Parti communiste en 1933. En 1935, Breton sera interdit de parole au Congrès des écrivains pour la défense de la culture.


En dénonçant les compromissions du Front populaire dont ils prophétisent la faillite, les surréalistes continueront cependant d'affirmer leur projet révolutionnaire en se ralliant, en 1935 encore, au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, en se rapprochant de Bataille et en fondant les cahiers de Contre-attaque qui prônent le recours à l'action immédiate. C'est avec Position politique du surréalisme, publié cette même année, que Breton confirme son opposition à Staline autant que sa capacité de "refus". La dénonciation des procès de Moscou en 1937, le resserrement des liens avec Trotski que Breton rencontrera, exilé, au Mexique pendant l'été de 1938 soulignent une indépendance que viendra appuyer la part prise dans la fondation de la Fédération internationale de l'art révolutionnaire indépendant et dans la rédaction du manifeste Pour un art révolutionnaire indépendant, en collaboration avec Trotski et le peintre Ribera.


L'indépendance du surréalisme, c'est, malgré lui, dans des œuvres et des réalisations personnelles qu'elle se réalise en ces années troublées. Loin d'être le reflet idéologique de rapports de production, l'art reste le lieu d'élection des réalisations les plus immédiates du désir. Breton s'élèvera contre un art de propagande pour "défendre la culture", et cette "faculté individuelle qui fait passer une lueur dans la grande ignorance, dans la grande obscurité collective" (Position politique du surréalisme). Breton, dont le rôle est plus que jamais - et c'est ce qui fit son autorité - de concilier les pôles antagonistes de son mouvement, cherche en fait à réaliser dans l'histoire même du surréalisme ce "point de l'esprit d'où la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l'incommunicable, le haut et le bas cessent d'être perçus contradictoirement". Déclaration sur quoi se fondait le Second Manifeste surréaliste, et dont l'objet, en 1929, était déjà de reformer l'unité compromise du groupe. Dépassement dialectique des oeuvres individuelles dans une universalisation de leur propos où il faut voir la réussite majeure du surréalisme comme mouvement artistique, certes, mais dont l'audience internationale va grandissant.


Car le surréalisme tend non seulement vers les formes les plus universelles, mais aussi vers les plus rigoureuses : vers ce Style dont Aragon écrivit le Traité en 1928. Qui s'interroge aujourd'hui sur l'exceptionnelle qualité des oeuvres qu'il a fécondées doit en revenir à ce texte, l'un des classiques du mouvement, où Aragon assigne les plus strictes limites à l'expression anarchique : balisage de l'écriture automatique, condamnation de la gratuité de la pensée, de l'idolâtrie de Rimbaud, du goût du suicide et de la vaticination sans but ni raison. Ce n'est qu'à ce prix que le mouvement va imposer sa vision du monde, et jusqu'à son vocabulaire : c'est en 1938 que Breton et Eluard rédigeront un Dictionnaire abrégé du surréalisme pour servir de préface à l'Exposition internationale du surréalisme, la première qui s'ouvre à Paris, galerie des Beaux-Arts. Bientôt, les expositions fleuriront hors de France, dans les pays où le surréalisme a fait école : en Belgique, en Tchécoslovaquie, en Suisse, en Angleterre et jusqu'au Japon.


Mais le surréalisme qui triomphe après 1930 est en même temps dépossédé de son organe. Aucune revue ne succède au dernier numéro du Surréalisme au service de la révolution, en mai 1933. Minotaure, édité par Skira et d'abord dirigé par Tériade, sera la dernière revue d'avant guerre où les surréalistes s'exprimeront régulièrement. Mais l'âge de la recherche ascétique est loin avec cette livraison d'art luxueusement illustrée où s'exprime, à travers des Enquêtes , un sens du merveilleux ("Pourriez-vous dire quelle a été la rencontre capitale de votre vie ?") que l'approche de nouveaux troubles mondiaux va enrichir d'un surcroît d'inquiétude.


L'âge métaphysique (1939-1950)


L'inquiétude, c'est-à-dire la mise en question de ce monde, et le refus de chercher hors de lui le salut restent au coeur de l'aventure surréaliste, autant que la recherche d'un sens caché, d'une vision renouvelée de l'ordre du monde. Si l'exercice du langage n'a jamais cessé de préoccuper les surréalistes quelle que fût la nature de leurs engagements, c'est parce qu'ils ont tôt compris qu'il détenait autant le pouvoir de dénoncer l'absurdité du monde - ainsi l'utilisera Dada - que de redonner sens à ce qui est reçu comme contingent, notre monde le plus quotidien. Si l'écriture automatique offrit d'emblée l'espoir de découvrir une logique plus profonde - et poétique en cela - dans le désordre apparent du discours spontané, la notion plus tardive de "hasard objectif" allait jouer un rôle majeur dans la compréhension des signes que suscite notre présence au monde.


En 1937, lorsqu'il apparaît au creuset de L'Amour fou de Breton, ce souci de rendre objectif le hasard se présente comme la réponse - qu'il faut bien qualifier de métaphysique - à l'irrationalité des conduites humaines. L'échec des tentatives de transformation de l'homme (l'homme socialiste d'Union soviétique n'a pas changé), le retour de la sauvagerie sous ses formes totalitaires, la préparation d'une guerre que l'on pressent inévitable poussent les surréalistes vers des positions progressivement plus spéculatives. La Première Guerre mondiale avait libéré leur pouvoir critique ; la Seconde va accuser en eux un désir de résoudre les contradictions de l'homme et du monde sur un plan bien plus archaïque que celui des conflits sociaux. Souci de renouer avec un fonds commun de l'humanité que rend plus aiguë la montée des nationalismes. "L'art n'a pas plus de patrie que les travailleurs", peut-on lire dans le premier numéro de Clé, en 1938, l'éphémère organe français de la Fédération internationale de l'art révolutionnaire indépendant. Quand survient l'entrée en guerre, la mobilisation et la dispersion du groupe, Breton va mettre sous presse son Anthologie de l'humour noir que le régime de Vichy censurera parce qu'il incarne "la négation de l'esprit de révolution nationale". Situé entre "l'humour objectif" de Hegel et le "quelque chose de sublime et d'élevé" de Freud, l'humour noir n'était rien d'autre que la tentative de rendre sa souveraineté à l'homme dépossédé de son unité.


Les Prolégomènes à un troisième manifeste surréaliste ou non que Breton composera en 1942 à New York, où il a décidé de s'installer, sont traversés par cette inquiétude qui tranche avec la spéculation hardie du premier, autant qu'avec les mises au point résolues du second. Car, ce qui frappe ici, c'est l'appel à une prise de conscience, le retour à la condition d'homme sous la condition sociale, à son "extrême précarité". De plus, la dénonciation ne se limite pas à l'exploitation de l'homme par l'homme, mais s'étend à "l'exploitation de l'homme par le prétendu Dieu d'absurde et provocante mémoire". Tout l'espoir de Breton va désormais se fortifier d'un engagement décidé "sur les voies de la révolution intérieure" qu'il pense rencontrer chez un alchimiste comme Nicolas Flamel ou un mystique comme Eckhart.


Réconcilier l'homme avec la nature, le microcosme et le macrocosme, retrouver l'universelle analogie chère à Baudelaire, sans dédaigner le message de l'hermétisme et de l'ésotérisme, telle sera l'occupation majeure, dans l'immédiat après-guerre, de ceux qui dans le groupe reconstitué suivront l'orientation choisie par Breton dans l'Ode à Charles Fourier (1945), Signe ascendant (1947), et surtout Arcane 17. Cette dernière œuvre, qui engage dès 1945 le mouvement sur le "chemin de la gnose", développe un hymne à la femme, figure unitive des deux mondes, matériel et spirituel, Nadja initiée aux échanges de la vie et du rêve que décrivaient déjà, en 1932, Les Vases communicants . Car il ne faut pas se laisser abuser par cette prédilection du surréalisme d'après guerre pour les sciences occultes (qui aboutira à la publication en 1957, par Breton et Gérard Legrand, d'une vaste enquête sur l'Art magique). Le "surréalisme en ses œuvres vives" que défendra Breton en 1953 est bien là, qui n'a pas renoncé à son acte de foi immanentiste, même si certains le quittent, qui refusent de signer Rupture inaugurale, le manifeste qui consacre, en 1947, le renouveau du groupe et son éloignement de la politique communiste. Nulle fuite ici dans quelque transcendance suspecte, mais la tentative inlassablement reprise d'unifier la dialectique et l'analogie symbolique, de légitimer " et d'" accomplir " l'une par l'autre (Gérard Legrand). " L'occultation profonde, véritable, du surréalisme" demandée par le Second Manifeste s'accomplissait ici, dans l'approche du message ésotérique et son intériorisation.


Mort et réalisation du surréalisme (1945-1969)


Déjà exposé avant guerre aux fruits suspects d'une semaison en tous lieux, le surréalisme ne risquait-il pas de s'éteindre dans la dispersion, autrement plus dramatique, de la guerre ? Tandis qu'en France le groupe de La Main à plume (Maurice Blanchard, Noël Arnaud, Christian Dotremont, Gérard de Sède, Boris Rybak...) continue de faire entendre la voix libératrice de la poésie surréaliste, Breton, aux États-Unis, ne reste pas inactif. Il organise en 1942, avec son vieil ami Marcel Duchamp, une exposition internationale et fonde la même année la revue VVV autour de laquelle se maintient l'esprit du surréalisme. Aussi bien son retour en France, au printemps de 1946, est-il salué comme la chance d'un ressourcement. Peu de noms anciens pourtant autour de Breton pour faire face aux attaques dont le mouvement est à nouveau la cible de la part de Tzara, de Sartre surtout qui l'accuse d'inanité dans Situations II. Benjamin Péret pourtant reste fidèle à Breton et, depuis Mexico où il s'est réfugié, s'élève en février 1945, dans Le Déshonneur des poètes, contre les "litanies nationalistes et publicitaires" d'un Aragon et d'un Eluard dont l'absence au sein du mouvement ne sera d'ailleurs jamais compensé. Mais de nouveaux venus annoncent un renouvellement de ses forces : Julien Gracq, André Pieyre de Mandiargues, Jean-Pierre Duprey, Malcolm de Chazal, Joyce Mansour, Yves Bonnefoy..., voyageurs d'un Troisième Convoi (titre d'une éphémère revue fondée en octobre 1945) qui, succédant à ceux de l'époque héroïque et raisonnante, suivent la voie d'une stylisation onirique. Mais la dimension historique et culturelle du surréalisme l'emporte désormais sur l'esprit militant. Signe des temps, l'activité du mouvement s'exprime moins par la voie féconde mais discrète des revues (elles se succèdent pourtant : La Révolution, la Nuit ; Médium ; Le Surréalisme, même ; Bief ; La Brèche ; L'Archibras ) que par des expositions conçues autour d'un thème et mises en scène comme un spectacle total (exposition internationale de 1947 à la galerie Maeght, de 1957 chez Daniel Cordier sur le thème de l'érotisme, de 1965 à la galerie L'oeil et sous l'invocation de Fourier). Prédominance des arts visuels qui se manifeste aussi bien dans la réédition, en 1965, du Surréalisme et la peinture de Breton augmenté de nombreuses découvertes que dans la participation de celui-ci à la fondation de la Compagnie de l'Art brut dirigée par Dubuffet, en 1951, ou par la création de la revue L'Âge du cinéma, la même année.


Autre signe des temps, l'évolution des positions politiques. Toujours aussi attentifs aux manifestations de l'oppression, d'où qu'elle vienne - protestation en 1956 contre l'intervention soviétique à Budapest, soutien par Breton de la Déclaration des 121 sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie en 1960 -, les surréalistes s'égareront un temps (en 1949) aux côtés de Garry Davis, fondateur d'un Mouvement des citoyens du monde, comme ils saisiront l'occasion d'une polémique avec les Chrétiens d'aujourd'hui pour réaffirmer, en 1948, leurs positions fondamentalement antireligieuses.


La mort d'André Breton, le 28 septembre 1966, précipite la fin d'un mouvement dont Jean Schuster signera dans Le Monde du 4 octobre 1969 l'acte de décès en ces termes : "Le numéro 7 de L'Archibras est la dernière manifestation du surréalisme, en tant que mouvement organisé en France." Mort de s'être pleinement réalisé, comme la philosophie selon Marx, dans les transformations qu'il a permises ; rêve à l'action aujourd'hui réconcilié moins dans les dimanches de l'histoire que dans la prose du quotidien. Une "philosophie" selon Ferdinand Alquié, un " fantôme partout présent " selon Maurice Blanchot, un "mythe nouveau" selon Breton lui-même, c'est-à-dire la fin d'une histoire.


2. Pour une philosophie du surréalisme


D'un bout à l'autre de son existence, le surréalisme fut inspiré et dominé par André Breton. C'est à partir de ses textes théoriques qu'a pu s'élaborer une doctrine dont les critères, il convient de le préciser, ne furent pas seulement esthétiques. En effet, le surréalisme a mis en jeu une conception générale de l'homme, considéré en lui-même et dans son rapport avec le monde et la société : il a débordé largement le plan de l'art, et s'est défini sans cesse par des prises de position politiques et morales. On peut même remarquer que presque toutes les exclusions prononcées ont été motivées non par des divergences esthétiques, ou, comme on l'a prétendu, par des questions de personnes, mais par des considérations relatives à la conduite et à l'éthique. Considérant les querelles passées, Breton a écrit, en 1946, dans son Avertissement pour la réédition du second manifeste : "Les questions de personnes n'ont été agitées par nous qu'a posteriori et n'ont été portées en public que dans les cas où pouvaient passer pour transgressés d'une manière flagrante et intéressant l'histoire de notre mouvement les principes fondamentaux sur lesquels notre entente avait été établie. Il y allait et il y va encore du maintien d'une plate-forme assez mobile pour faire face aux aspects changeants du problème de la vie, en même temps qu'assez stable pour attester la non-rupture d'un certain nombre d'engagements mutuels - et publics - contractés à l'époque de notre jeunesse." On ne peut que rendre hommage à la justesse de cette analyse.


La liberté de l'esprit


Phénomène collectif, le surréalisme est né d'un certain nombre de rencontres (en ses débuts, rencontre de Breton et d'Aragon, Soupault, Eluard, Ernst, Péret, Baron, Crevel, Desnos, Morise...). Mais elles n'ont eu de sens que parce qu'elles réunissaient des hommes qu'agitaient les mêmes problèmes, qu'animait une même fureur contre l'ordre établi, qu'habitait un même espoir. Il conviendrait aussi de parler de rencontre en ce qui concerne le rapport du groupe français et des groupes étrangers, qui ont spontanément retrouvé des préoccupations semblables ; ainsi, en Belgique, celui qui comprenait Paul Nougé, Mesens, René Magritte.

Il est malaisé, en étudiant les premiers textes surréalistes, de dégager, des états essentiellement émotionnels qu'ils expriment, une doctrine précise. Pourtant, on peut remarquer qu'une préoccupation commune se traduit en tous ces écrits : celle d'assurer à l'esprit une totale liberté.


Cette liberté, la guerre de 1914-1918, en dehors même des malheurs qu'elle avait entraînés, semblait l'avoir gravement mise en péril. Il s'agissait donc, avant tout, de s'interroger sur les conditions de son exercice. Tel fut le premier souci des surréalistes, et il est particulièrement remarquable que leur réflexion, trouvant son origine dans une réaction contre la guerre, où Breton ne voulait voir qu'un "cloaque de sang, de sottise et de boue", n'ait cependant pas porté sur la guerre elle-même. Ce qui, dès le départ, a intéressé les surréalistes, c'est plutôt de savoir comment l'esprit peut ne pas se laisser contaminer par de tels événements. Et leurs premières admirations semblent avoir été déterminées par cette préoccupation. En Jacques Vaché, on apprécie avant tout l'homme qui, grâce à l'humour, a pu se maintenir indemne. Chez Apollinaire, qui, pourtant, a chanté la guerre, on s'émerveille de voir l'esprit échapper à l'horreur par la poésie. Lorsque, beaucoup plus tard, dans La Clé des champs, Breton écrira que la beauté demeure "le grand refuge", il retrouvera cette pensée, et cette inspiration.


Humour et poésie seront toujours considérés par les surréalistes comme les moyens par lesquels l'esprit affirme son indépendance, se libère du déterminisme dont, d'autre part, la vie quotidienne accepte le poids. La folie elle-même semble pouvoir être utilisée en ce sens, contribuer à assurer le triomphe du principe de plaisir sur le principe de réalité. Breton signale l'influence qu'eut sur le développement de sa pensée un malade mental, rencontré au centre psychiatrique de Saint-Dizier, et qui tenait la guerre pour un simulacre, estimant que les blessures étaient seulement apparentes, etc. Dans les propos de ce malade il puisa l'idée première de son Introduction au discours sur le peu de réalité. Plus généralement, on peut y voir la source de son goût pour la philosophie idéaliste, qu'elle soit berkeleyenne ou fichtéenne, et l'origine de la notion même de surréalité.


L'espoir, la révolte et la révolution


Libérer l'esprit, c'est, d'abord, s'opposer à ce qui le détermine. On trouve donc, dans le surréalisme, un aspect de révolte et de négation. On a parlé, en ce sens, de nihilisme, de satanisme. Et il faut convenir que les surréalistes ont souvent semblé s'opposer à tout ordre : ils injurient Dieu, rejettent l'idée de patrie, font parfois l'éloge du crime, d'où le scandale que, souvent, ils ont provoqué. "Tout est à faire, tous les moyens doivent être bons, rappelle le Second Manifeste, pour ruiner les idées de famille, de patrie, de religion." Il importe pourtant de ne pas oublier, devant les innombrables défis des surréalistes, l'espoir positif qui en est la source. Le surréalisme n'est pas un pessimisme. Il est tout entier dominé par l'attente de ce que Rimbaud appelait "la vraie vie". Celle-ci "est absente". Il faut la retrouver.


Le surréalisme est riche en éléments "noirs". Ici se fait sentir l'influence de Sade, de Lautréamont et de maint auteur romantique. D'autre part, des sentiments de haine, de culpabilité subconsciente et de peur (Michel Leiris a insisté sur la présence en lui de ce dernier sentiment) sont inhérents à toute révolte. Mais les désirs qui inspirent le surréalisme demeurent positifs : ils engendrent l'espérance d'exister et d'aimer, l'émotion devant la bouleversante beauté, l'attente de signes donnant un sens à notre existence. Il est tout à fait caractéristique de voir, dès 1913, un poème mallarméen de Breton, dédié à Paul Valéry, interrompu par l'interrogation : "De qui tiens-tu l'espoir ? D'où ta foi dans la vie ?" Cette question ne cessera d'être la sienne et celle de tous les surréalistes demandant, par exemple, en une enquête fameuse : "Quelle sorte d'espoir mettez-vous dans l'amour ?"


La volonté de négation explique l'adhésion momentanée, en 1919, de plusieurs futurs surréalistes au mouvement dada, où ils rejoignirent Tristan Tzara. La positivité de l'inspiration et du projet explique leur rupture, deux ans plus tard, avec ce mouvement. Et, en 1924, le Manifeste du surréalisme s'ouvre par un appel à l'enfance ; oppose, à la décevante vie réelle, la "croyance", c'est-à-dire la confiance, vitale et innée, qui ne saurait mourir ; voit en l'homme un "rêveur définitif", dont, par la suite, l'imagination sera tenue pour force de réalisation et moyen de salut. Les textes de Poisson soluble, où domine une sorte de ravissement érotique, nous introduisent eux-mêmes en un climat fort différent de celui du négativisme dada.


Mais rêver n'est pas faire, et l'on ne peut, si l'on veut changer la vie, se contenter d'imaginer. Le premier mouvement des surréalistes fut de se désengager, d'abandonner un réel dont la guerre avait, en une expérience particulièrement significative, manifesté le scandale. Le second mouvement fut, au contraire, d'engagement. À l'idée de pure révolte se substitua alors le souci de la révolution.


Les rapports des surréalistes avec le Parti communiste furent un instant d'adhésion, puis de farouche hostilité. Mais les oscillations, les hésitations apparentes ne sont alors que le signe d'une tension intérieure, et irréductible. "Transformer le monde, a dit Marx, changer la vie, a dit Rimbaud, ces deux mots d'ordre pour nous n'en sont qu'un." Cette phrase de Breton résume le débat : il s'agissait pour les surréalistes d'affirmer, envers et contre tous, l'unité de deux impératifs fort différents. Il était impossible de le faire sans donner le pas à l'un ou à l'autre.


Adhérer au Parti communiste, travailler à la transformation de la société, c'était, les surréalistes s'en aperçurent vite, renoncer aux recherches proprement intérieures et au progrès individuel de l'esprit. Se consacrer à ces recherches, à ces progrès, c'était, au contraire, négliger l'activité proprement révolutionnaire. Entre ces deux tâches, les surréalistes ne parvinrent pas toujours à choisir nettement. Jamais, en tout cas, ils ne consentirent à abandonner leurs valeurs propres, à justifier les moyens par la fin, à louer, en peinture, le réalisme socialiste", à accepter, sur le plan moral, les verdicts de Moscou. Ce fut, pour eux, l'occasion de nouveaux et douloureux déchirements. Mais ce fut l'occasion d'affirmer qu'ils entendaient ne renoncer à rien de ce qui constitue l'espoir des hommes.


En réalité, le marxisme semble peu compatible avec le surréalisme. Aux yeux de Marx, le rapport fondamental de l'homme et de la nature est le travail. Pour Breton, ce rapport est fait de ravissement et d'amour. Selon Marx, l'esprit ne pourra se libérer que lorsque sera réalisée la société sans classes. Dès le Manifeste de 1924, Breton prend acte de la liberté intellectuelle qui nous est laissée : il estime que, dès maintenant, l'esprit peut, grâce à l'imagination, briser la plupart de ses chaînes, et entrevoir ce point sublime où toutes les contradictions seraient résolues. Il est donc permis de considérer, sans pour cela mettre en doute la sincérité et la volonté révolutionnaire des surréalistes, que les principes de la pensée marxiste et ceux de la pensée surréaliste diffèrent et s'opposent. Cette divergence a conduit Breton à se référer, plus encore qu'à Marx, à des penseurs soucieux de ne rien sacrifier de l'homme : son Ode à Charles Fourier en témoigne.


Le surréalisme dans les arts plastiques


Le surréalisme prolonge une tradition picturale où la rêverie, le fantastique, le symbolique, l'allégorique, le merveilleux, les mythes ont une part importante, éléments que l'on trouve dans les œuvres de Bosch, d'Arcimboldo, dans les anamorphoses, les grotesques, les préraphaélites anglais, dans les illustrations de William Blake et dans les tableaux de Gustave Moreau, des nabis, du Douanier Rousseau, d'Odilon Redon ou de Gustav Klimt. L'onirique, le choc visuel produit par la juxtaposition d'images ou d'objets incongrus, mais toujours agencés dans une oeuvre signifiante, sont l'un des fondements de la poétique surréaliste.


Les contemporains admirés par les surréalistes furent le peintre italien Giorgio de Chirico, les artistes français Marcel Duchamp et Francis Picabia, le peintre espagnol Pablo Picasso, bien qu'aucun d'eux ne fût jamais officiellement membre du groupe surréaliste. À partir de 1924, l'artiste allemand Max Ernst, le peintre français Jean Arp ainsi que le peintre et photographe Man Ray adhérèrent au mouvement. Ils furent rejoints par le peintre français André Masson et le peintre espagnol Joan Miró. Parmi les derniers adhérents du groupe figurent Yves Tanguy, le peintre belge René Magritte, l'artiste suisse Alberto Giacometti, ainsi que le peintre espagnol Salvador Dalí qui rejoignit le mouvement surréaliste en 1930.


Si elle emprunte parfois au cubisme ou à Dada, la peinture surréaliste innove toutefois en recourant à de nouveaux matériaux et à des techniques inédites. La plus connue et la plus pratiquée, en groupe, fut celle du "!cadavre exquis!" qui consistait à prendre une feuille de papier sur laquelle on dessinait, puis on pliait la feuille de telle sorte qu'on laissait apparaître seulement un bout du dessin, que le voisin continuait, lequel recommençait la même opération!; une fois le dessin déplié, on obtenait un montage d'images disparates formant une nouvelle image. L'automatisme de l'écriture sera repris par André Masson qui tenta de le retranscrire dans ses dessins, lorsqu'il peignit des lignes abstraites entre 1923 et 1924, ainsi que dans ses toiles au sable et à la colle. Ces expériences concernant l'automatisme inconscient seront également pratiquées par Max Ernst dans ses collages et frottages, ou encore par Miró dans ses toiles des années 1920.


Dalí, quant à lui, suit une méthode plus proche de la pensée psychanalytique lorsqu'il cherche à retranscrire ses phantasmes selon la méthode dite de "!la paranoïa critique!", laquelle se fonde sur une objectivation systématique des associations et des interprétations délirantes. La collaboration de Dalí avec Luis Buñuel pour la réalisation des films Un chien andalou (1928) et l'Âge d'or (1930) lança également le surréalisme dans l'art cinématographique. Les œuvres de Jean Arp, semi-figuratives semi-abstraites et souvent en bois peint, sont des œuvres biomorphiques situées entre le tableau et la sculpture!; dans ses Tableaux-poèmes abstraits des années 1920 et 1930, Miró traçait des formes qui semblaient être des adaptations des dessins exécutés par les enfants, y ajoutait des mots et des expressions, mêlant ainsi le verbal et le visuel. Enfin, les surréalistes créèrent des "!poèmes-objets!", où des objets étranges, souvent trouvés au marché aux Puces, étaient assemblés avec des textes poétiques ou découpés dans des journaux afin d'obtenir une beauté au premier abord fortuite mais qui se révélait être l'expression profonde du désir de son créateur.


Genèse de l'Art surréaliste


Le groupe des Surréalistes s’est formé à partir de l’esprit de révolte qui caractérise les avant-gardes européennes des années 20. Tout comme le mouvement Dada, auquel certains ont appartenu, ces poètes et ces artistes dénoncent l’arrogance rationaliste de la fin du 19e siècle mise en échec par la guerre. Constatant néanmoins l’incapacité du Dadaïsme à reconstruire des valeurs positives, les Surréalistes s’en détachent pour annoncer l’existence officielle de leur propre mouvement en 1924.


Dominé par la personnalité d’André Breton, le Surréalisme est d’abord d’essence littéraire. Son terrain d’essai est une expérimentation du langage exercé sans contrôle. Puis cet état d’esprit s’étend rapidement aux arts plastiques, à la photographie et au cinéma, non seulement grâce aux goûts de Breton, lui-même collectionneur et amateur d’art, mais aussi par l’adhésion d’artistes venus de toute l’Europe et des États-Unis pour s’installer à Paris, alors capitale mondiale des arts.


Les artistes surréalistes mettent en oeuvre la théorie de libération du désir en inventant des techniques visant à reproduire les mécanismes du rêve. S’inspirant de l’œuvre de Giorgio De Chirico, unanimement reconnue comme fondatrice de l’esthétique surréaliste, ils s’efforcent de réduire le rôle de la conscience et l’intervention de la volonté. Le frottage et le collage utilisés par Max Ernst, les dessins automatiques réalisés par André Masson, les rayographes de Man Ray, en sont les premiers exemples. Peu après, Miró, Magritte et Dali produisent des images oniriques en organisant la rencontre d’éléments disparates.


Leur première exposition collective a lieu à Paris en 1925. Puis le mouvement se diffuse à l’étranger pour atteindre une renommée internationale avec les expositions de 1936 à Londres et à New York, de 1937 à Tokyo, de 1938 à Paris, notoriété renforcée par l’immigration aux États-Unis de la majeure partie du groupe pendant la guerre. Le Surréalisme a ainsi profondément inspiré l’art américain : la pratique de l’automatisme est par exemple l’une des origines du travail de Jackson Pollock et de l’Action Painting, tandis que l’intérêt porté par les Surréalistes au thème de l’objet annonce le Pop Art.


Le Surréalisme est un mouvement qui se développe pendant plus de quarante ans, depuis les avant-gardes historiques du début du siècle jusqu’à l’émergence de nouveaux courants dans les années 60 : outre la peinture américaine et le Pop Art, l’art surréaliste a motivé l’apparition d’une seconde vague avant-gardiste en Europe dans les années 60, dont le Nouveau Réalisme est l’éminent représentant.

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