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Une biographie: Jaurès, l'homme, le penseur, le socialiste

"Jaurès, l'homme, le penseur, le socialiste" est une oeuvre de Charles Rappoport . 

Première édition : éditions l'Émancipatrice, Paris, 1915; dernière édition : (préface de Claudie Weill ; postface et annotations de Daniel Lindenberg), Éditions Anthropos, 1984

 

A qui, dans les jeunes générations surtout, le nom de ce contemporain de Marx dit-il encore quelque chose? Il n'y a pourtant que cent ans qu'il est mort, mais s'il eut une légende elle fut plutôt malveillante, son personnage pittoresque et ce nom même se prêtant aux traits faciles des caricaturistes et des échotiers.

Charles Rappoport eut ceci de commun avec Souvarine, qui s'acharna contre lui, d'être l'un des deux fondateurs russes du Parti communiste français et un antistalinien irréductible. De plus, il rejetta la primauté de Moscou. Ce qui ne lui rendit pas la vie facile chez les siens: on l'isola, et même on l'affama - littéralement, - sans oser l'exclure. C'est lui qui s'en ira.

 

Propagandiste et pédagogue du marxisme, il se déclarait "marxiste en action", mais entendit être un marxiste critique. Critique en particulier des marxistes. Ce n'est pas pour rien qu'il rappella le mot de Marx, interrogé sur ce qu'on fait - déjà - de sa pensée: "Tout ce que je sais, c'est que je ne suis pas marxiste."

 

L'affaire Dreyfus l'avait étroitement lié à Jaurès, d'une amitié qui n'ira pas sans orages ni ruptures.

Dans son livre, il a oublié leurs divergences et ses propres violences verbales.


C'est la biographie de Jaurès à la fois la plus vraie et la plus chaleureuse, généreuse. On aurait pu craindre aussi quelque aridité ou abstraction idéologique: c'est la vie même. Et regardée avec toute l'objectivité possible, et une belle humilité: "Je me suis borné au rôle modeste de secrétaire des pensées de Jaurès et des événements qui les ont provoquées." Aucune contestation, aucun rappel de ses propres positions. Pour la seconde édition, neuf ans plus tard, il précisera: "Il s'agissait de faire connaître Jaurès et non de le combattre." Il a rempli ce difficile dessein avec une rare conscience et beaucoup de coeur.

 

Un "Jaurès par lui-même": à travers ses discours, ses interventions, ses articles, ses textes de toutes sortes, sa vie, Jaurès parle, et c'est bien une voix vivante qu'on entend. Mais Rappoport la situe remarquablement dans un contexte historique et politique qu'il éclaire. Le lecteur d'aujourd'hui apprendra beaucoup avec lui, et cette histoire d'un homme et d'un temps est rendue elle-même plus vivante par la présence de son témoin.

 

Une histoire exhaustive: la biographie proprement dite, de l'enfance à l'assassinat; mais la vie d'un Jaurès n'est pas séparable de son action et de sa pensée. De celles-ci, tous les grands aspects sont examinés, ordonnés, mis en lumière: politique générale, politique internationale, qui ne peuvent être que socialistes, et sa conception du socialisme,

Pardessus tout: sa passion de la paix. Une passion au sens fort, puisqu'il la paiera de sa vie. Parce qu'on refusa, où l'on fut incapable, de le voir tel qu'il était. Le livre fait justice de la figure défigurée de Jaurès. Il montre que nul n'a été plus véritablement patriote que lui - ce que même Péguy n'a pas vu: de sa prise de position dans l'affaire Dreyfus (contre le refus des socialistes de s'en mêler) à ses vues sur "la nation armée". Armée aussi longtemps qu'elle serait menacée.

A la même hauteur, une autre passion: celle de la vérité; elle le tient au-dessus des partis, à commencer, si elle l'exige, par le sien. On songe à Goethe: "Poésie et Vérité" pour Jaurès, c'était tout un. C'est, en lui, le philosophe qui écrit: "La poésie, c'est-à-dire la vérité."

 

Le jeune lecteur d'à présent se dira peut-être: belle histoire, mais histoire ancienne. Jusqu'à ce qu'il lise, par exemple, au chapitre de l'unité d'action: "La formation d'une majorité de gauche, si timide qu'elle soit, soutenant avec constance un gouvernement de gauche, si hésitant ou insuffisant qu'il soit, est d'une importance extrême." Prévoyant les conséquences d'une guerre européenne, il en désigne le "profiteur": les Etats- Unis, qui "jetteront plus loin leurs filets sur le monde". Le même lecteur apprendra sans doute l'existence d'une grande crise américaine au début du siècle (on en parle beaucoup moins que de celle de 1929), avec ses autres lourdes conséquences pour l'Europe.

 

Quant au sentiment national, il faut y insister, il est des plus vifs chez Jaurès, qui d'ailleurs connaissait le sens et le poids des mots, et que "international" implique et présuppose l'existence des nations. Mais ni lui, ni sans doute personne, n'imaginait que l'"international" pourrait servir de levier à l'hégémonie tentaculaire d'une nation. Pour conclure sur la réalité chez Jaurès d'un sens national peu traitable, la moindre des surprises ne sera pas de trouver, au coeur d'une éloquence fameuse, un mot purement gaullien: "Il n'appartient à personne de disposer de la France." Et un autre, qui en devient piquant parce qu'il est identique dans les termes et dans l'ironie: "Je leur souhaite beaucoup de plaisir!"

 

Avec une nécessaire insistance, Rappoport s'attacha à expliquer, justifier et même magnifier l'idéalisme de Jaurès, chaque fois qu'il le rencontre; et d'abord - c'est au sujet de l'enseignement - sur "l'interprétation idéaliste du monde". "Voilà, dit Rappoport, le grand mot libérateur lâché." Est-ce parce qu'il est libérateur qu'il n'est pas supportable aux automates à la langue de bois? Jaurès a soutenu que cette "interprétation idéaliste" était compatible avec la conception matérialiste de l'histoire. Selon lui, Marx - qu'il lisait dans le texte - ne "réduit pas tout phénomène de conscience à de simples groupements de molécules matérielles". De même, Jaurès, s'il "accepte" l'économicisme de Marx, ne s'en contente ni ne s'y limite. Il revient sur sa conviction qu'il n'y a pas une "cloison" entre "la conception matérialiste et la conception idéaliste", mais qu'"elles doivent se pénétrer l'une l'autre". Le malentendu - soigneusement entretenu, car il se dissiperait de lui-même - tient à ce qu'il y a deux idéalismes: celui qui néglige ou nie le réel et l'existence même du monde, et celui qui croit que le monde est mené par les idées. Jaurès, dit Rappoport, était de "ces grands idéalistes-là qui soumettent la réalité à l'idée".

 

Cette force d'embrassement intellectuel est nourrie par la conviction profonde, constante, pathétique, que doit s'instaurer une synthèse, une "conciliation fondamentale, universelle". On la retrouve chez Jaurès historien, qui ne craint pas de déclarer: "Notre interprétation de l'histoire sera à la fois matérialiste avec Marx et mystique avec Michelet." C'est que, pour lui, tout ce qui est de l'homme doit servir à l'homme.

 

Son seul tort est dans l'optimisme d'une nature trop généreuse: il a cru que sa réalité était là, à portée de la main. Et pourtant c'est lui qui avait donné une leçon peu commune à propos de la Révolution française et des retours qu'elle provoqua, qu'il juge inévitables, en quelque sorte naturels. Car la France "a été condamnée (le mot est dur) à une révolution extrême sans avoir été préparée". Une révolution doit être longuement préparée, et non pas précipitée sur un peuple qui n'est, lui, nullement préparé à la recevoir. Il n'aurait pas manqué de le penser s'il avait vécu trois années de plus.

 

C'est Rappoport qui se montre, à sa dernière page, prophète sans savoir à quel point: "Le socialisme sera empreint de cet idéalisme révolutionnaire de Jaurès ou il ne sera pas. La terrible crise actuelle du socialisme international provient de ce fait que, oublieux de sa glorieuse tradition et de ses promesses, il s'est effacé, par endroits, devant la barbarie de la force brutale, de la force impérialiste."

 

Cela est écrit en 1915. Un an après la mort de Jaurès, deux ans avant l'avènement de Lénine, sept ans avant celui de Staline. 

 

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Commentaire de Robert Paul le 2 août 2014 à 0:36

Mobilisation générale - Guerre de 1914-1918

L'affiche de la mobilisation générale était déjà prête, imprimée depuis longtemps, preuve que la guerre semblait inévitable. Ne manquait plus qu'à ajouter la date au dernier moment, à la main. Ce sera finalement le 2 août 1914. La veille, le 1er août, il y a donc 100 ans exactement, le gouvernement français décide de mobiliser les hommes en âge de combattre, comme le réclamait depuis plusieurs jours le chef d'Etat-major, le général Joffre, après l'accélération des tensions en Europe. Un jour avant, Jean Jaurès était assassiné. 

Source: Gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


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Commentaire de Robert Paul le 1 août 2014 à 17:01

Document   I.N.A.

Commentaire de Deashelle le 1 août 2014 à 13:30

http://www.il-y-a-100-ans.fr/ce-qu-il-se-passait-il-y-a-100-ans/on-...

extrait:

Jaurès assassiné

C’est dans ce contexte que Jean Jaurès, qui aura milité pour la paix jusqu’au bout, est assassiné à Paris : « Jaurès est mort, lâchement tué hier soir de deux coups de revolver par un fanatique » écrit le Réveil du Nord, d’obédience socialiste. « Un événement horrible, qui causera partout un sentiment d’horreur, de stupeur et d’indignation. » Le Réveil du Nord donne les détails de cet évenement : « Ce vendredi soir, vers neuf heures et demie, Jaurès dînait au Restaurant du Croissant avec des députés socialistes et plusieurs rédacteurs de L’Humanité. Jaurès était assis à l’intérieur de cet établissement sur une banquette, à côté de la glace donnant sur la rue Montmartre… quand soudain, vers neuf heures quarante-cinq, le rideau qui se trouvait derrière lui fut soulevé légèrement. Une main passa, tenant un revolver braqué à quelques centimètres de la tête du directeur de l’Humanité. Avant que les amis de Jaurès eurent pu détourner l’arme, deux coups partirent atteignant le célèbre tribun socialiste à la tête. Sans prononcer une parole, Jaurès inclina le buste et s’affaissa sur la banquette ». Raoul Vilain, 29 ans, est arrêté.


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Commentaire de Robert Paul le 1 août 2014 à 13:01

A l'occasion du 100 ème anniversaire de l'assassinat de Jean Jaurès la 31 juillet 1914

Enfin un réseau social modéré!!!

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