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Retour sur Le Lille piano(s) festival 2016, ÉVÉNEMENT DE L’ORCHESTRE NATIONAL DE LILLE, 17>19 juin

Le Lille piano(s) festival 2016 a fêté  les Boris cette année,  et un troisième homme, Lukáš Vondráček, notre lauréat du Concours Reine Elisabeth 2016…. ! Un festival sur le mode majeur, qui s’enracine sur Bach et Mozart ! 

 

         Commençons par le flamboyant Boris Berezovsky, médaille d’or du Concours International Tchaïkovski 1990 à Moscou et maintenant membre de ce Jury prestigieux. C’est lui qui débutait le concert de clôture du festival avec le Concerto pour piano n° 2 en fa mineur, Op.21 de CHOPIN sous la direction de Jean-Claude Casadesus, chef-fondateur du festival et son complice de longue date.  Le pianiste russe  y a déployé  une musicalité et un flegme fascinants qui ont captivé une salle de près de 2000 spectateurs émus et bouleversés par ce sommet de l’ivresse romantique et ce talent pianistique hors pair. Les majestueux élans passionnés ont alterné avec la poésie profonde, intime et raffinée. Boris Berezovsky, en interaction presque viscérale avec l’orchestre,  joue mais écoute les moindres frissons des violons, délicatement  inspirés par le maestro Jean-Claude Casadesus. Monstre sacré, le pianiste produit tour à tour des tornades de notes et des ruissellements emplis de grâce… on en oublie presque l’orchestre dont le déploiement de timbres a pourtant de quoi séduire. On est cloué sous le charme de l’âme slave qui exalte ou fait pleurer. Les parachèvements de  chaque veine musicale sont grandioses  dès le premier mouvement.  Dans le deuxième mouvement, après les  exquises volutes de la cadence, on croirait entendre  naître des voix de chœur d’hommes, tant les vibrations sont belles pour encadrer la souplesse et l’expressivité intense du soliste. Jean-Claude Casadesus conduit la dernière phrase de ce mouvement comme une traînée de poussière d’étoiles.  Au troisième mouvement, les archets rebondissent joyeusement comme  une volée de  chaussons de danse, le soliste taquine le clavier, les jeux de bilboquets s’amoncellent, l’orchestre est rutilant et célèbre la joie de vivre.  Cuivres et piano complices concluent cette fête dans la fête, devant un public subjugué par les  humeurs de l’âme slave et la transparence française. Et le soliste, meilleur instrumentiste de l’année 2006, livre un bis  plein de panache : la première étude de CHOPIN.


  
          Mais la soirée n’est pas finie, elle se terminera de façon insolite sur une double exécution du Boléro de RAVEL. D’abord un quatre mains au piano, interprété par Wilhem Latchoumia et Marie Vermeulin au piano.  L’exécution est spectaculaire, parodique, portrait d’un monde malade,  image  d’une humanité  au bord du gouffre ? L’orchestre est figé dans le noir. Sous les lumières,  les deux pianistes semblent fabriquer  la sinistre performance d’un destin qui s’anéantit, jusqu’à utiliser des changements d’harmonie qui produisent d’étranges sons surgelés – le rire des autres planètes? Cela semble convenir parfaitement à l’expression  de leur vision  narquoise, lugubre et pessimiste.  Impassible, Wilhem Latchoumia moque sans la moindre faille l’implacable métronome du temps, tandis que Marie Vermeulin,  pourtant vêtue d’une sage tunique de dentelle et d’un pantalon noir, ne cesse de séduire par sa gestuelle gracieuse de danseuse orientale.  Puis, au cœur de la dérision,  la gestuelle se disloque comme dans un massacre surréaliste.  Et malgré le dynamisme effarant des pianistes ying et yang, l’issue  du monde semble fatale,  laissant un terrifiant goût de  crépuscule.

          Rassurez-vous, le deuxième Boléro est  totalement solaire et inspiré,  tout autant que  l’Orchestre National de Lille sous la baguette de Jean-Claude Casadesus. La danse obsédante et aérée naît pas à pas, pupitre après pupitre, avec une divine souplesse!  Malgré l’absence de mélodie, les plans orchestraux réduits au rythme seul,  se superposent dans de  superbes sonorités, comme dans un vertigineux  château de cartes,  laissant  le tissu orchestral se déployer majestueusement dans un  long crescendo harmonieux et spectaculaire! Le public est  envoûté et heureux. Mais, Jean-Claude Casadesus, épuisé, indique par d’aimables mimes qu’il est l’heure de se restaurer et d’aller dormir…  Après  une si belle exécution, on est tous d’accord.     

          Et le deuxième Boris?  C’est Boris Giltburg et on l’a écouté au Conservatoire, la veille. Le très talentueux pianiste israélien  est né à Moscou en 1984 et a reçu le Premier Prix du Concours Reine Elisabeth à Bruxelles en 2013.  Au programme il a inscrit son arrangement du Quatuor à cordes n°8 de CHOSTAKOVITCH, suivi des Etudes-Tableaux op.33 de RACHMANINOV pour terminer avec la Sonate n°8 de PROKOFIEV.

          Le pianiste fait une entrée discrète et secrète avec délices pour l’assistance, son élixir musical savant et précieux. Le corps plié sur le clavier, ses notes deviennent de purs parfums évanescents, le buste ondoie comme dans une nage sous-marine quand retentit la richesse des premiers accords. Il crée des explosions, des pluies d’acier, les poignets en lévitation constante, il danse des bondissements de pluie tropicale. Sa frappe est prodigieuse, les doigts sont possédés par des roucoulements ou des frissons de harpe accélérés… Visuellement, et auditivement, on est vite envoûté. Il produit des rugissements paléolithiques absolus pour passer à des flots de larmes séchées aussitôt ! La compassion est intense et les baumes, salvateurs : c’est un art de guérisseur ! Et on n’est qu’au premier mouvement  du quatuor de Chostakovitch ! Le deuxième, plonge dans une galaxie de couleurs aux lointains brumeux, ensuite dans des gouffres noirs. Les accords majestueux célèbrent le feu créateur. La puissance phénoménale de ce travail de Prométhée et la virtuosité de l’allegretto coupent le souffle.

La sonate  n°8 de PROKOFIEV démontre la délicatesse d’alchimiste du musicien. Le corps tendu à l’extrême, il est à peine assis sur son tabouret et marche en dansant sur le bord d’un cratère. Prokofiev, c’est lui, il a rejoint l’âme du compositeur, torturée, terrifiée  et créatrice, et bientôt il valse dans l’extase ! Il semble que les archanges eux-mêmes sont au garde-à-vous de cet archi-musicien dont le piano est le véhicule, comme certains dieux indiens sauvages et rédempteurs assis sur leurs fabuleuses montures. Se gaussant du monde entier, il célèbre une beauté terrassante. Deux bis : Liebesleid de Kreisler/Rachmaninov et une Polka de Rachmaninov.   Les sonorités en cascades du génie généreux font s’effondrer des mondes de dominos, en un souffle.  Acclamé, Boris Giltburg quitte ce festival de sensibilité  mêlée d’humour sous les ovations du public.

           Et le troisième homme? Encore un phénomène musical : le Premier Prix du Concours Reine Elisabeth à Bruxelles en 2016 : Lukáš Vondráček. Son récital  nous offre les Memories opus 6 de NOVÁK suivi de la sonate en fa mineur opus 5 de BRAHMS.

Dans la première œuvre, il travaille à l’extrême la douceur des sonorités: nous donne-t-il à entendre des infra-sons ? Volutes liquides, ralentis subits, le combat fébrile et démesuré  de titan s’oppose à la patience de chercheur d’or. Sur un fond d’inquiétude dévorante.  Dans le Brahms, il nous livre des détonations délirantes, des électrochocs, sublimes dans l’infiniment petit. Il travaille la matière musicale au ras des notes, comme de l’horlogerie fine,  ou l’entomologie du microcosmos ! L’expressivité est intense, démultipliée. Roulé sur lui-même, il livre goutte à goutte  la sève de son intériorisation. Les contrastes sont aigus, les pianissimi et les salves sonores, surhumaines. Des demi-applaudissements discrets indiquent l’enthousiasme du public après le premier mouvement. L’Andante espressivo rappelle la Bohême natale de l’artiste, pays du cristal. Le toucher fait ressortir des mosaïques de lumière. Maître des scintillements, il plonge dans l’infini de trilles fabuleuses.

Repos et recherche  intense de concentration dans le silence avant un Scherzo défiant l’Eternel. L’intermezzo est combatif pour se retrouver dans un bain de lumière dans le Finale. Il expose un lieu surnaturel où la douceur et la puissance se réconcilient dans un vaste bouquet de notes éblouissantes. Le son rond et puissant fait penser à l’illustre Richter qui disait de l’interprète qu’ « il ne doit pas dominer la musique, mais devrait se dissoudre en elle. » Le bis?  Une danse tchèque de Smetana.  On pouvait s'en douter!

 

 A paraître,  un nouvel article : L’égérie du festival…

 

   

 

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Commentaire de Deashelle le 23 juin 2016 à 14:33


Lille Piano Festival 2016

Le 21 juin 2016 par Ayrton Desimpelaere

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Alors que l’Euro de football bat actuellement son plein en France, le Lille Piano Festival s’est à nouveau imposé en 2016 puisque près de 14 000 personnes arpentaient ce weekend les différents lieux et salles de spectacles de la région. Avec comme fil conducteur les pères de la musique, à savoir Bach et Mozart, le festival revenait pour cette treizième édition aux sources tout en proposant néanmoins d’autres rendez-vous surprenants voire totalement décalés. Ce fut notamment le cas avec le concert donné samedi par Nicolas Stavy et Jean-Claude Gengembre, « Piano, cloches et autres claviers » qui permit au public de découvrir l’étroite relation entre les percussions et les claviers en général. Ce fut surtout l’occasion d’entendre, après des arrangements par Jean-Claude Gengembre de pièces de Franck (Les cloches du soir) et Debussy (Les cloches), la Sonate n°7 de Boris Tishchenko, que les deux artistes viennent de graver sur disque et défendue avec vigueur. Douée d’un langage profond et incisif, cette Sonate pour piano et coches saisit l’auditeur par ses nombreux contrastes et son dialogue fourni entre les différents instruments utilisés. Plus encore, Tishchenko parvient si bien à faire fondre les différents sons et timbres produits qu’une ambiance naturelle et homogène émerge. Autre transcription en bis, celle d’une polka de Chostakovich qui voit le pianiste Nicolas Stavy rejoindre, le temps de quelques mesures, les percussions. Plus tard et dans l’Auditorium du Nouveau-Siècle, « Piano à 4 et 8 mains » réunissaient sur scène un invité régulier et apprécié du festival, Wilhem Latchoumia, accompagné de trois autres pianistes tout aussi passionnants et férus d’originalité : Marie Vermeulin, Vanessa Wagner et Cédric Tiberghien. L’apothéose, sous forme d’un feu d’artifices, était bien évidemment la lecture d’Amériques d’Edgar Varèse, présentée sous la version à quatre pianistes de la main de l’auteur. Si les quatre pianistes possèdent indubitablement des techniques pianistiques parfaites et un sens naturel de la direction, ils ont également démontré leur capacité et facilité à dialoguer et à créer une connexion entre eux. Et c’est cette connexion qui a fait de ce concert un moment privilégié et inoubliable. Un Debussy (« Nuages ») tout en légèreté et limpidité suivi d’un Stravinsky (Le Sacre du printemps) tribal, percussif, mesuré et parfois enlevé, complétaient le reste du concert.
Deux autres évènements étroitement liés se succédaient en fin de journée, en compagnie de l’Orchestre de Picardie invité pour l’occasion. « 1,2,3 Bach » et « 1,2,3 Mozart » se démarquaient par leur originalité : quatre pianistes, six concertos pour un, deux ou trois pianos. Figure de proue et infatigable interprète, Anne Queffélec était accompagnée pour leConcerto pour trois pianos BWV 1063 de Bach des sœurs Bizjak. A l’unisson et dans un équilibre idéal, elles développent un jeu pétillant, doté d’une grande sensibilité et d’un sens admirable du discours et de la direction. Il faut dire que Arie Van Beek et l’Orchestre de Picardie sont des accompagnateurs de haut vol. Un sens raffiné du langage, de l’architecture, du phrasé et du style perce dans chaque concerto, offrant de fait une interprétation élégante. L’occasion aussi pour le public d’entendre le très jeune lauréat du Concours Long Thibaud Crespin 2015, Julian Trevelyan, qui défend le Concerto pour piano n°9 de Mozart honorablement malgré quelques difficultés à passer au-dessus de l’orchestre. Mais le jeu du pianiste est, pour son jeune âge, mature, construit et élégant. Sa lecture de « Reflets dans l’eau » de Debussy en bis est le témoin d’une belle sensibilité : limpidité, et toucher d’une douceur indicible. Quant à Lidija et Sanja Bizjak, c’est une révélation agréable qui fut la représentation d’une communion parfaite, communion que l’on a retrouvée dans le Concerto pour trois pianos K 242 de Mozart, cette fois en compagnie de Julian Trevelyan. Le Lille Piano Festival se concluait dimanche soir par un feu d’artifices musical et instrumental du Boléro de Ravel entendu à deux reprises. Insufflant une ambiance idéale, Wilhem Latchoumia et Marie Vermeulin saisissent au piano toute l’inventivité de la partition de Ravel, marquée par un soin particulier du toucher et du phrasé. Juste après, Jean-Claude Casadesus reprenait la baguette, toujours aussi imagée et colorée, pour diriger ce même Boléro, cette fois à l’orchestre. Aucune monotonie n’est venue teinter cette lecture pour un orchestre galvanisé. En première partie, Boris Berezovsky faisait l’honneur de sa présence avec une lecture magistrale du Concerto pour piano n°2 de Chopin. En compagnie de la baguette attentive et dynamique de Jean-Claude Casadesus – débordant comme toujours d’énergie – et d’un orchestre attentif et précis, Berezovsky développe dans chaque mouvement un calme serein, une attitude tranquille qui rendent l’exécution exceptionnelle, tout comme sa lecture de laPremière étude Op. 10, transparente et lumineuse.
Le Lille Piano Festival, c’est aussi l’occasion de découvrir le piano sous bien d’autres facettes : jazz, jeu-vidéo, ciné-concert, conférences, récitals… Nul doute que cette édition aura à nouveau marqué les esprits et fait de nombreux de fidèles grâce une programmation éclectique et ouverte à tous.
Ayrton Desimpelaere
Lille, samedi 18 et dimanche 19 juin 2016

http://www.crescendo-magazine.be/2016/06/lille-piano-festival-2016/

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