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Notre coeur: plus d'amour dans les livres, plus d'amour dans la vie

"Notre coeur" est un roman de Guy de Maupassant (1850-1893), publié à Paris en feuilleton dans la Revue des Deux Mondes de mai à juin 1890, et en volume chez Ollendorff la même année.

Sixième et dernier roman de Maupassant (que suivront deux projets inachevés: l' âme étrangère et l'Angélus), Notre coeur appartient, comme le précédent, Fort comme la mort, au genre du récit de moeurs et d'analyse: les salons où des artistes côtoient des mondaines servent de cadre à l'étude de "la profonde souffrance d'aimer plus qu'on est aimé" (Paul Bourget). L'extension du titre, par le possessif, à tous lecteurs, hommes et femmes, montre la volonté de donner, par l'analyse des rapports singuliers entre une Célimène et un dilettante raffiné, l'histoire d'une passion moderne, et l'archétype d'une dépendance amoureuse.

Première partie. André Mariolle, "célibataire et sans profession, assez riche pour vivre à sa guise", est introduit dans le salon, fréquenté par des artistes, de Michèle de Burne, "femme indépendante, intelligente, supérieure et séduisante", qu'on dit "guérie pour toujours de l'amour des hommes", et "délicieuse, pourvu qu'on ne s'attache pas à elle" (chap. 1). Par son "insatiable coquetterie", elle pousse Mariolle à l'aveu de sa passion, mais elle ne l'accepte que pour ami (2). "L'insécurité de cet amour et la certitude de la souffrance" rendent Mariolle esclave d'une passion qu'il manifeste par une correspondance quotidienne. "Elle devinait que personne n'avait été possédé par elle de cette façon" (3).

Deuxième partie. Au cours d'une promenade au Mont-Saint-Michel, elle s'avoue son amour: "Oui, je l'aime, mais je manque d'élan: c'est la faute de ma nature" (chap. 1). Les amants se retrouvent dans un pavillon d'Auteuil, "petite maison devenue une serre de fleurs rares" (2). Mariolle assiste à une lutte salonnière entre sa maîtresse et la baronne de Frémines, "l'archiduchesse des détraquées", pour conquérir le comte de Bernhaus (3). Victime de "la grande servitude de l'amour complet et torturant" pour une femme "éprise d'elle-même avant tout et insatiablement coquette", Mariolle "venait de reconnaître, de deviner qu'il ne pourrait jamais saisir et posséder la si grande surface de cette femme qui appartient à tout le monde" (4). Les rendez-vous d'Auteuil s'espacent: Mariolle se désespère de l'insensibilité et du snobisme de sa maîtresse; il redoute l'apparition d'un autre (5). Un jour Michèle de Burne, lasse de "simuler de l'entraînement" pour ranimer une ardeur factice, quitte le pavillon d'Auteuil sans s'être donnée à son amant qui sent "une espèce de haine de mâle déçu" et fait le bilan: "Il n'était au fond qu'un raté" (6). En sortant du salon où il a vu sa maîtresse parmi des mondaines dont l'artifice contraste avec la simplicité naturelle prônée par le sculpteur Prédolé, Mariolle écrit une lettre de rupture (7).

Troisième partie. Il s'enfuit à Fontainebleau pour tenter de guérir de sa passion. Mais il est jaloux de Bernhaus, à l'idée qu'il sera le prochain amant de Michèle. Il prend à son service la petite bonne de la guinguette où il dîne (chap. 1). Au milieu de la jalousie toujours dévorante, Mariolle voit avec plaisir la petite bonne devenir une femme qui l'aime, et dont il fait sa maîtresse (2). "Sa petite maîtresse lui plaisait; mais une autre lui manquait." Répondant à un appel de Mariolle, Michèle de Burne vient le chercher. Il retourne à son esclavage, emmenant la petite bonne avec lui (3).

A mesure que Maupassant fréquente les salons, il en fait une peinture de plus en plus caustique. Celui de Michèle de Burne, situé rive droite, dans le quartier Malesherbes, est fréquenté par des "cabotines de l'amour" et par des gens aux "penchants futiles", aux "amusements de pantins". Parmi eux, des artistes qui doivent leur renommée à ces cercles mondains: le musicien Massival [Massenet?], le philosophe Maltry, "célèbre par ses paradoxes, son érudition compliquée", le sculpteur Prédolé [en partie Rodin], et le romancier Gaston de Lamarthe, en qui l'on peut reconnaître un mélange de Bourget - pour la féminité du personnage - et de Maupassant lui-même: "Avec ces deux sens très simples, une vision nette des formes et une intuition instinctive des dessous, il donnait à ses livres, où n'apparaissait aucune des intentions ordinaires des écrivains psychologiques, mais qui avaient l'air de morceaux d'existence humaine arrachés à la réalité, la couleur, le ton, l'aspect, le mouvement de la vie même."

A ce milieu artificiel, refermé sur lui-même, s'opposent deux espaces "naturels", où les personnages retrouvent une vérité du sentiment. D'abord la "verdure normande" et le "désert jaune" de sable d'où surgit la silhouette fantastique du Mont-Saint-Michel: là, les deux futurs amants connaissent une "envolée poétique" et Mariolle fait éprouver à Michelle de Burne la "surexcitation ensorcelante de toute la pensée et de tout le corps" qu'elle attendait d'un homme. Mais "l'émotion fugace et douce rencontrée sur la côte normande" cesse dès que Michèle de Burne se retrouve dans son salon parisien.

La forêt de Fontainebleau représente un autre refuge, déjà très chargé de signes littéraires (voir l'Éducation sentimentale). Mariolle y trouve le "parfum simple" de la verveine, loin d'Auteuil et de la "serre aux fleurs rares"; il y rencontre une "Vénus rustique" plus fraîche que les cocottes mondaines. Avec elle, renaît l'illusion que "l'antique, charmant et puissant attrait naturel qui poussait jadis les sexes l'un vers l'autre" n'a pas complètement disparu. Mais la fin du roman - qui s'étend sur un an, d'un printemps à l'autre, couvrant à peu près la même durée que sa rédaction, de mai 1889 à mars 1890, plusieurs fois interrompue - laisse Mariolle en suspens entre deux femmes, entre nature et artifice, son illusion dernière consistant à croire qu'on peut transplanter un amour "naturel" en plein Paris.

Avec Michèle de Burne, Maupassant réussit le portrait de la femme moderne, "trop moderne", dit-elle. Une créatrice décadente contemporaine d' à rebours. Plusieurs modèles réels ont sans doute posé pour le personnage, d'Hermine Lecomte de Noüy à Gisèle d'Estoc, de Marie Kann à la comtesse Potocka. Mais c'est le type nouveau de l'éternel féminin transformé en cette fin de siècle qui intéresse en elle: factice, perverse, détraquée, hystérique, névrosée (tous ces qualificatifs se trouvent dans le roman), "fille des doutes modernes, captive indélivrable des ironies rongeuses", "un être raffiné, de sensibilité indécise, d'âme inquiète, agitée, irrésolue, qui semblait avoir passé déjà par tous les narcotiques dont on apaise et dont on affole les nerfs, par le chloroforme qui assomme, par l'éther et par la morphine qui fouaillent le rêve, éteignent les sens et endorment les émotions".

Son père la croit "insexuelle" (néologisme inventé par Goncourt, utilisé par Huysmans dans à rebours); au brouillon, Maupassant lui avait donné des penchants homosexuels; le texte définitif nous la montre impuissante à aimer: elle n'aime qu'elle (voir la description de sa glace à trois panneaux qui lui permet "de s'enfermer dans son image") ou l'esclave vaincu au jeu cruel de la séduction, emprisonné, dépossédé, transformé en marionnette, en mariol.

Croisant amour et art dans l'opposition du factice moderne et de la simplicité ancienne, Maupassant touche simultanément à l'illusion trompeuse que la femme sait produire, et à l'illusion créatrice qui seule existe en fait d'art. Quand Mariolle cherche l'explication de "notre coeur" dans la littérature contemporaine, il adresse à Gaston de Lamarthe des reproches qui concernent aussi Maupassant, compris dans ces romanciers qui amplifient un mal en l'analysant: "Aujourd'hui, vous vous obstinez à supprimer toutes les apparences poétiques et séduisantes, pour ne montrer que les réalités désillusionnantes. Or, mon cher, plus d'amour dans les livres, plus d'amour dans la vie."

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Commentaire de Quivron Rolande le 8 décembre 2014 à 12:23

Merci Cher Robert Paul pour cette fabuleuse analyse que nous n'avons jamais connue au cours de nos études, hélas.

C'était le temps de la mise à  l'index de certains livres, dont les auteurs étaient réputés sulfureux ....peu conformes à la morale traditionnelle. Bien évidemment, Maupassant que j'ai appris à aimer bien plus tard, notamment lors de mes recherches concernant les prostituées (Boule de Suif), faisait partie du lot !! Depuis, il est devenu l'un de mes favoris. Il y a eu aussi la P ... respectueuse de Jean Paul Sartre si je ne me trompe pas.

Cependant, très jeune j'ai été confrontée à ce genre de problèmes. Ma mère très inquiète de voir sa jolie jeune fille contrainte de prendre le train pour rejoindre Bruxelles afin d'y terminer ses trois dernières années d'école normale, avait eu le bon sens de m'initier et de me rendre terriblement prudente et méfiante.

Son attitude a été exemplaire car, vers mes 17 ans par là, lors de l'un de ces fameux trajets justement, j'ai assisté à des pourparlers qui, malgré les mises en garde, m'on marquée irrémédiablement.

J'ai gardé tout cela au tréfonds de mon codeur, n'ayant personne à qui me confier.

Je continue à découvrir grâce à votre merveilleux site. Vous avez droit à toute ma gratitude.

Très bonne journée et permettez-moi de vous embrasser. Rolande.

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