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                                                          KROLIG : LA MER ENTRE ABSTRAIT ET FIGURATIF

Du 04-10 au 27-10-19, l’ESPACE ART GALLERY (Rue de Laeken 83, 1000 Bruxelles) a organisé une exposition consacrée à l’œuvre de l’artiste peintre française, KROLIG, intitulée : ENTRE DEUX MERS

ENTRE DEUX MERS propose la vision d’une artiste évoluant sur deux univers. Ces deux univers s’expriment à la fois à travers deux écritures picturales ainsi que sur deux lieux extrêmement chers à son cœur, à savoir la Bretagne dont elle est originaire et la Belgique où elle vit. Bretonne de culture, son centre d’intérêt créatif est, bien entendu, la mer. Une première écriture nous indique qu’il s’agit d’une mer inscrite à l’intérieur d’un concept traditionnel, « classique », évoluant vers une autre mer, issue du tréfonds d’un imaginaire assoiffé d’éblouissements oniriques. Ce qui fait qu’au contact de l’œuvre de KROLIG, on éprouve le sentiment que tout « glisse » comme un nénuphar sur l’eau. Tout est reflet pour aboutir à une dématérialisation du sujet par rapport à son milieu originel. En fait, l’artiste fait rejaillir le sujet, pris comme « microcosme », hors de son biotope, pour lui assurer une autonomie plastique. D’un détail, elle en fait un univers pouvant subsister en dehors de tout contexte scénique. Cela se conçoit à partir de l’élément figuratif pris comme point de départ pour aboutir vers une abstraction progressive.  

BI-COQUE (115 x 75 cm-huile sur toile)

Cette oeuvre est l’illustration même de ce propos. Cette toile présente le bas de la proue d’un bateau reposant sur l’eau. L’image peut sembler banale mais l’artiste la transcende en la découpant d’abord à l’intérieur de l’espace : la proue est divisée en deux parties. Traversées par une diagonale, légèrement oblique pour assurer le cloisonnement des deux parties formant l’angle terminant la proue, celle-ci est immédiatement prolongée par son reflet dans l’eau. Le reflet de la diagonale devient, de la ligne droite qu’elle était, une sorte de serpentin glissant sur l’eau. L’action du reflet a pour effet de « découper » la proue en quatre parties (deux en haut et deux en bas). En réalité, la totalité de la toile est divisée en plusieurs espaces : les quatre parties mentionnées, en plus de trois autres zones ayant chacune leur chromatisme propre. A’ l’avant-plan, une zone bleue rappelle que l’action se déroule sur la mer, suivie d’une autre zone blanche et noire, enjolivée de brun augmentant le contraste.

Sur la partie droite (allant vers le haut), une nouvelle zone blanche renferme la composition. Le chromatisme occupe la fonction d’exacerber les reflets et de devenir également autonome par rapport à l’ensemble de la toile. Le rendu chromatique permet d’englober les quatre zones initiales de la proue dans l’univers du reflet. A’ titre d’exemple, la partie rouge du haut, à gauche, retrouve son reflet rouge issu de l’eau. Tandis que la partie droite accuse un reflet d’un brun total, signe d’un passage vers une zone d’ombre. La même couleur brune sert de reflet à l’amarre qui retient le bateau (à gauche vers le haut). L’artiste utilise des tonalités extrêmement chatoyantes, telles que le bleu, le rouge, le blanc de titane, entrecoupé de noir pour accentuer la luminescence et le brun foncé.

LA BARQUE BLEUE (93 x 163 cm-huile sur toile)

A’ partir de la matérialité du bateau, renforcée par la couleur bleu de mer, un univers essentiellement bicolore (vert et bleu agrémenté de quelques notes noires et blanches), confère ce sentiment de « glissement ». Par le biais de cet univers kaléidoscopique, trône la matérialité du sujet. Cet élément à la liquidité intemporelle, participe-t-il encore de la « mer » ou s’agit-il de la « mer intérieure » à l’artiste que nous évoquions plus haut? Le bateau occupe l’espace central de la toile. Le bleu de son reflet glisse sur l’eau comme une tache d’huile, ce qui avec l’ensemble chromatique, participe à la dématérialisation du sujet. Ce sujet (la barque) occupe le centre de la toile. Néanmoins, il ne sert en définitive, que comme ligne de démarcation entre deux espaces : celui du haut et celui du bas. Le sujet sépare deux univers dimensionnellement inversés, à savoir le haut, sombre et le bas, clair et  brillant. Quelque part, dans l’imaginaire du visiteur, le haut (le ciel) est clair et le bas (la terre) est sombre. On pourrait penser à un jeu sur la perception immédiate modifiée par l’imaginaire. Néanmoins, s’agissant de l’univers marin, l’eau renvoie la lumière du ciel. Par conséquent, cette œuvre pourrait  également (toutes proportions scientifiques gardées, bien entendu), être un écho lointain rappelant la notion terrestre de la « photosynthèse ». Le bleu de la partie inférieure débute par la couleur même de la barque pour se diluer dans l’eau.

Un dénominateur commun à la production de l’artiste se manifeste par l’image de  l’amarre qui retient le bateau.

COQUE MIROIR (115 x 75 cm-huile sur toile)

nous offre un ensemble de formes fantasmagoriques que l’imaginaire du visiteur, nourri par la culture, pourrait interpréter comme étant des masques de carnaval. L’artiste, alors prise par son travail, ne l’avait pas remarqué jusqu’au jour où quelqu’un attira son attention sur ce détail. La seule explication à cela réside dans le fait que ce qui l’intéresse dans son interprétation de la mer consiste à traduire la matérialité des vagues par la seule existence du reflet dont elle invoque la magie. D’où la naissance d’un sentiment d’abstraction. 

JEUX D’ONDES 1 (60 x 40 cm-huile sur toile)

nous offre l’idée de ce que l’artiste songe à créer dans le futur. L’abstraction se manifeste par un reflet, celui d’une bouée sur l’eau trouble. Une tache blanche sur l’eau ensoleillée, irradiée de rouge, agrémentée de brun, de noir et de blanc. Si, à partir d’une réalité tangible l’on peut créer une volonté d’abstraction, comment considérer alors la création d’une image se voulant volontairement « abstraite »?

Cette œuvre nous ramène au cœur même du problème. A’ Kandinsky lui-même, lorsqu’il posa l’acte volontaire de l’ « abstraction ». Abstraction tant dans la forme que dans l’étymologie. La forme devient picturalement et sémantiquement « abstraite », en ce sens qu’elle prohibe toute interprétation culturellement connue et reconnue. Si le reflet sur l’eau tremblante est « abstrait », c’est parce qu’il brouille l’existence d’une forme définissable. Dans ce cas-ci, nous restons soumis à une intangibilité en devenir. Nous sommes encore très éloignés d’une intangibilité factuelle, étant donné que nous partons du figuratif pour n’aboutir qu’à une simple velléité d’abstraction.

Une deuxième écriture (dont nous parlions plus haut), caractérise l’œuvre de l’artiste. De la dématérialisation initiale, nous passons à la mise en scène, voire à l’apologie de la matérialisation.

La masse qui se dégage de la matérialité cyclopéenne de TABLEAU ARRIERE (115 x 75 cm-huile sur toile)

ainsi que d’ALLIANCES MARINES s’affirme dans la puissance des chaînes ainsi que de ce que l’artiste donne à voir de l’architecture du bateau.

ALLIANCES MARINES (115 x 75 cm-huile sur toile)

Car, comme nous l’avons spécifié plus haut, ces œuvres s’attachent à prendre le détail d’un ensemble (architectural en l’occurrence), pour se focaliser sur lui de sorte à l’ « agrandir » par le traitement de l’espace, comme à travers une loupe.

Remarquez la façon par laquelle l’artiste précise la matérialité dans le volume des anneaux de la chaîne ainsi que dans la force des boulons consolidant l’architecture. La chaîne, massive, unit deux niveaux de la construction.

Si ALLIANCES MARINES (mentionné plus haut) laisse apparaître un pan de mer démontée, en blanc, TABLEAU ARRIERE, offre au regard des anfractuosités, traitées comme des fenêtres ouvertes sur l’infini, à partir desquelles d’autres univers sont possibles.

LA CHAINE BLEUE (115 x 75 cm-huile sur toile).

Outre le fait que la chaîne soit bleue, elle se fond avec le chromatisme dominant la composition, alterné par des notes noires horizontales, permettant de passer vers d’autres plages, apportant différents dégradés à la couleur initiale. Le blanc de titane domine la partie supérieure de la toile, confirmant le caractère rageur de la mer, opposé au calme marin de la première écriture de l’artiste. La dématérialisation du sujet affirme une volonté d’apaisement des eaux tandis que sa matérialisation met en branle un processus pulsionnel qui se confronte à la puissance de l’appareil cyclopéen du bateau.

Deux écritures sont, par conséquent, présentes chez KROLIG : une écriture touchant à l’abstrait, axée sur le reflet ainsi qu’une autre écriture visant à la matérialité des choses donc à la légitimité de la figuration.  

Concernant la deuxième écriture de l’artiste, la matérialité du sujet rejoint la volonté d’abstraction de la première par un dénominateur commun, à savoir l’appel de la mer (démontée par rapport à la mer calme) ainsi qu’un deuxième élément constitué par la présence de l’amarre retenant le bateau (évoquée plus haut). Si l’amarre existe déjà en tant qu’ombre dans la partie abstraite, la partie figurative la matérialise formellement.  

Si KROLIG est française, elle se définit comme étant spécifiquement bretonne. Son nom, plus exactement son pseudonyme l’atteste, en ce sens que « Krol » est le diminutif de Carole et que le suffixe « ig » signifie « petite ». C’était là, la façon dont son grand-père l’appelait lorsqu’elle était petite. Son univers est celui des petits ports de pêche bretons. La réalité de son œuvre ne se définit pas dans les paysages maritimes mais dans l’instant constitutif de chaque chose ainsi que dans le rapport entre temps et matière.

Les détails, intemporels, définissant la partie « abstraite » se conjuguent avec la matérialité architecturale des bateaux, attaqués par la rouille.

Malgré cela, tant la partie « abstraite » que la partie « matérielle » sont picturalement traitées de façon extrêmement « lisse » et épurée, en ce sens que la matière est fortement étalée par le couteau et les brosses, une fois posée sur la toile. Autodidacte, elle travaille essentiellement à l’huile. Son chromatisme se concentre sur le bleu, le rouge, le jaune, le blanc et le noir, en tant que vocabulaire pictural basique. Elle a toujours voulu peindre. Grâce à sa rencontre avec l’artiste peintre belge Nadia De Milewski, elle a pu exposer ses œuvres au Mérite Artistique Européen. Elle fut récompensée par l’obtention de la Médaille d’Or en 2012. Comme nous l’avons spécifié plus haut, l’artiste voit son futur artistique dans l’abstraction. Cette abstraction déjà si présente, à l’état embryonnaire, dans l’élaboration de ses reflets.  

KROLIG navigue « entre deux mers » tout en maintenant son cap. Gageons que son voyage l’amènera vers une écriture picturale dans laquelle glissements et reflets entreront dans un univers où la forme se libérera pour atteindre l’abstraction universelle. Car l’œuvre d’art est ontologiquement « abstraite ».   

François L. Speranza.

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