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Les Lettres de Madame Du Deffand, un art de la lettre et du divertissement pour lutter contre l'ennui

Nous parlons du recueil de "Lettres" de Marie-Anne de Vichy-Chamrond, marquise du Deffand (1697-1780), publié à Paris chez Collin en 1809 (partie française) et à Londres chez Longman (dans l'édition anglaise de Miss Berry, pour les lettres à Horace Walpole); réédition complétée par Lescure à Paris chez Plon en 1865 et par Mrs Paget Toynbee à Londres chez Methuen en 1912.

 

Cette correspondance reflète l'histoire d'une grande salonnière. C'est en effet toute la société de Sceaux qui se réfléchit dans les lettres échangées avec Mme de Staal et le président Hénault; puis celle de Saint-Joseph dans les lettres aux intimes (les duchesses de Luynes et de Choiseul, Formont, Mlle de Lespinasse), aux diplomates (le comte de Bernstorff, le baron Scheffer), ou aux écrivains (Montesquieu, d'Alembert, Voltaire), avant la solitude décrite enfin à Walpole.

 

La correspondance avec le président Hénault, un des premiers grands interlocuteurs, est marquée par le séjour de la marquise à Forges: les bulletins de santé caractérisent en effet des lettres qui ne sont pourtant pas dénuées d'intentions littéraires _ portraits, satires, réflexions enfin sur ses lectures ou ses sentiments: «Je n'ai ni tempérament ni roman» (15 juillet 1742). Signe de l'épanouissement de son salon du couvent de Saint-Joseph, la correspondance de Mme du Deffand s'ouvre aux diplomates et aux écrivains, Montesquieu, d'Alembert surtout, jusqu'à ce que cet échange mondain fasse place à une correspondance plus homogène, pétillante d'esprit, avec Voltaire, qu'elle définit comme celle d'«une vieille sibylle, renfermée dans sa cellule, assise dans un tonneau» avec «l'Apollon, le philosophe, enfin le seul homme de ce siècle». Mais ces relations s'altèrent au point que la mort du patriarche ne soit rapportée à Walpole qu'en fin de lettre: «Vraiment, j'oubliais un fait important, c'est que Voltaire est mort [...] et j'ajouterais d'un excès de gloire qui a trop secoué sa faible machine» (31 mai 1778). C'est aussi qu'entre-temps l'auteur du Château d'Otrante a provoqué une correspondance passionnée où prévalent querelles affectives et reproches sur les «emportements romanesques» de la marquise, qui lui font d'ailleurs adopter dans ses lettres le style de la gazette. Nouvelles d'Amérique, menaces de guerre ou mort du roi y semblent pourtant moins importantes que les accès de goutte de Walpole et n'évincent pas les notes sur sa propre santé qui brossent un terrible tableau de sa vieillesse.

 

La valeur littéraire de cette correspondance est attestée par le fait même que Mme du Deffand ait envisagé sa publication en 1778 («J'ai relu ces jours-ci le recueil de ma correspondance avec Voltaire; elle pourrait soutenir l'impression; ce ne sera cependant pas de mon vivant, mais je la laisserai à la Grand' Maman») puis en léguant ses lettres à Walpole. Mais elle l'est aussi par la place qu'y tient la littérature. La marquise fait en effet une vive critique de son siècle où seuls Voltaire et quelques fidèles trouvent grâce. Affirmant que «le goût est perdu», Mme du Deffand fait peu de cas de l'Encyclopédie, condamne les philosophes modernes, et critique violemment Rousseau. La plupart de ses jugements littéraires n'apparaissent toutefois qu'au gré de ses lectures et s'insèrent presque toujours dans le dialogue épistolaire: son apologie de Montaigne répond aux lettres où Walpole le critique, et elle défend le roman anglais lorsque Walpole lui préfère Crébillon fils, qui la scandalise. La littérature devient ainsi un objet de conversation: «Je n'aime point à sentir que l'auteur que je lis songe à faire un livre, je veux imaginer qu'il cause avec moi» (à Voltaire, 1759). Définition qui convient d'ailleurs également à la lettre selon la marquise: «Je dois me borner à ne vous dire que ce qui peut vous exciter à me parler» (à Voltaire). Il y a en effet un art de la lettre que lui attribue Beauvau: «C'est bien vous qui écrivez comme vous parlez» (29 juillet 1754). Elle-même ne cesse de se référer à Mme de Sévigné. Ses Lettres se caractérisent néanmoins par une verve salonnière qu'illustre également cette singulière tonalité ésotérique dûe à l'usage de surnoms comme l'«Idole» pour la comtesse de Boufflers, la «Sainte» pour Mme de Sévigné qu'adule Walpole, ou «Grand' Maman» pour la jeune duchesse de Choiseul. Le jeu épistolaire devient alors un jeu de salon (il est question de fournir des thèmes à Voltaire pour ranimer sa correspondance) et l'art de la lettre un art du divertissement aux deux sens du terme, puisqu'il s'agit aussi de lutter contre cet ennui qui la hante. Les Lettres pourraient bien être ce «secret contre l'ennui» qu'elle demandait à d'Alembert et dont elle faisait plus de cas que de la pierre philosophale.

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Commentaire de Pirschel Robert le 14 janvier 2014 à 18:36

Aujourd'hui elle ferait des tweets et ou s'exprimerait sur Facebook pour "tolérer" son ennui.

Enfin un réseau social modéré!!!

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