Arts et Lettres

Le réseau des Arts et des Lettres en Belgique et dans la diaspora francophone

La XXVIIème Biennale Internationale de Poésie, organisée par la Maison Internationale de la Poésie Arthur Haulot,

propose à une centaine de poètes de débattre à Liège en octobre 2012 sur le thème :

 

"La Poésie doit-elle être absolument moderne ?"

 

Et si, en toute modestie, nous anticipions ce débat sur « Arts et Lettres » ?

 

Pour ma part, ce débat promet d’être très riche vu qu’il soulève d’entrée de jeu deux sous questions – et non des moindres  - : qu’est-ce premièrement que la Poésie et deuxièmement, qu’est ce qu’être ‘moderne’ ?

On peut assurément penser que la modernité ne se résume pas à l’aspect formel de la mise en forme poétique …

Qui dit ‘modernité’ dit d’une certaine manière ‘émancipation’. Mais par rapport à quoi et comment s’y prend donc la poésie si tant est qu’elle s’émancipe …

Et cette émancipation ne se fait-elle pas parfois par rapport au concept même de modernité ?

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Réponses à cette discussion

Contribution de Jacques Rancourt (Canada) pendant la Biennale de Poésie à Liège

 

Le poète et l’inventeur

 

Si la poésie doit être absolument moderne ? Je dirais que la modernité est d’abord intérieure. Elle suppose une ouverture de la sensibilité et de l’esprit vers le monde contemporain. Elle repose sur une curiosité permanente et un désir de comprendre le monde en mouvement « tel qu’en lui-même l’éternité le change », selon l’heureuse formule de Mallarmé.

 

Autant dire que la modernité dépasse de loin toute notion de mode, tous ces tours de passe-passe destinés à distraire ou méduser un public de badauds, si naïfs ou si sophistiqués soient-ils. Elle appelle de fait à des retours en arrière et à des mises en perspective. Comme tout  créateur, le poète qui aujourd’hui s’intéresse par exemple à des notions aussi en pointe que l’existence de la matière noire ou le boson de Higgs doit aussi garder vivantes en lui les grandes interrogations sur le sens de la vie et de l’univers engagées avant nous et jusqu’à nous par les grands philosophes, penseurs et chercheurs de l’histoire humaine.

 

Ainsi le Connais-toi toi-même de Socrate n’a-t-il rien perdu de sa force, non plus que le Deviens qui tu es de Nietzsche, le Je pense donc je suis de Descartes ni le Je est un autre de Rimbaud. Demeurent également d’actualité, bien que pour des raisons différentes, l’effroi de Pascal devant le silence éternel des espaces infinis,ou encore La raison du plus fort est toujours la meilleure du fabuleux fabuliste…

 

Or le monde a changé, change, changera. Et la notion de modernité change avec lui. Comme le notait Henri Meschonnic lors d’un colloque sur « Poésie et modernités » [au pluriel] que j’avais organisé au Centre Pompidou en 1987, « finalement c’est une vieillerie, la modernité ». Vieillerie, oui, parce que le monde est sans cesse à redire, à réinterpréter, de même que les traductions de textes littéraires sont toujours à refaire en fonction des nouvelles générations de lecteurs. Et, dans ce même colloque, historien de la poésie Michel Décaudin ajoutait, à propos de Baudelaire et, plus largement, de la modernité :

 

« Relation de l’artiste à son temps toujours remise en question, recherche d’une forme nouvelle adéquate, la modernité selon Baudelaire ne saurait constituer ni une école, ni une catégorie esthétique. Elle est pour chaque génération, pour chaque individu aventure existentielle se coulant dans un moule propre.

 

« Ainsi faudrait-il parler de modernités successives, plutôt que de la modernité. »

(revuela Traductière n° 6, Paris, 1988, p. 58)

 

Rimbaud, comme Baudelaire et Apollinaire, ont appelé à la modernité ; ils n’ont pas pour autant connu nos sensations modernes… comme de parcourir une autoroute à grande vitesse, voir sur un écran cathodique l’arrivée d’hommes sur la lune, ou encore naviguer sur Internet. C’est une évidence : la notion de modernité ne renvoie pas à un contexte précis, elle relève plutôt d’une attitude mentale.

 

Le poète moderne, pour trouver un point de comparaison extérieur à la poésie, serait du côté du chercheur, de l’inventeur. Devant le musée des Arts et Métiers, à Paris, on peut contempler la statue de Zénobe Gramme, un scientifique originaire de la région liégeoise, inventeur du premier générateur électrique, dit « dynamo de Gramme ». Zénobe Gramme vit à cette époque du XIXesiècle où les brevets d’invention se déposent à un rythme effréné, les découvertes étant souvent les mêmes et se déclarant à quelques heures, quelques jours ou quelques semaines près, comme ce fut le cas en 1868 pour la photographie en couleurs avec Louis Ducos du Hauron et Charles Cros, ou en 1876 pour le téléphone avec Antonio Meucci, Graham Bell et Elisha Gray.

 

 

Le chercheur, l’inventeur, est en phase avec son temps, il le devance même, et en cela il en modifie le cours : de même pour le poète, quand il se trouve en adéquation avec son époque et sait en traduire le bouillonnement.

 

Moderne, François Villon dont le Testament fait vivre les mœurs de son époque, modernes Rimbaud, Baudelaire et Lautréamont, qui forcent l’évolution de la poésie, modernes Apollinaire et Cendrars, qui écrivent en même temps et sans se consulter deux poèmes emblématiques de leur temps, « Zone » et « La prose du Transsibérien » ; modernes aussi Tristan Tzara et les inventeurs du surréalisme, Antonin Artaud dans son insoumission ; modernes encore Walt Whitman, dont les grandes envolées épiques fondent la poésie américaine, E.E. Cummings, qui dote l’écriture d’une liberté graphique nouvelle. Modernes enfin les Césaire, Neruda, les Mario Luzi et Tomas Tranströmer… modernes, brefs, les nombreux poètes qui s’inscrivent d’emblée dans l’aventure humaine, y explorent des voies originales.

 

Alors, la poésie doit-elle être absolument moderne ?  – Oui, résolument, s’il s’agit d’inventer une langue, un langage en prise sur son temps, d’enrichir à sa mesure propre l’aventure humaine, et d’éviter ainsi les écueils de la simple redite, de l’insignifiance ou de l’académisme, ennemis mortels de la créativité.

 

Vient ensuite le poème lui-même, avec ses règles propres, sa structure qui se forge à mesure qu’il avance. S’il a des chances d’être moderne, c’est que son auteur cultive déjà une disposition d’esprit l’autorisant à aller dans cette direction. Mais il est de toute façon trop tard pour l’orienter : le poème s’écrit avec les moyens préalablement mis à sa disposition et d’autres qu’il va chercher où il veut, imprévisiblement. Le poème est souverain, comme l’aigle dans le ciel. Et si d’aventure il paraît déroger à la modernité, il n’est pas impossible que, à la différence de ses voisins du ciel qui en affichent l’étiquette, il en incarne au contraire le tout dernier avatar…

Jacques Rancourt

Contribution de M Jean-Pierre Verheggen (Belgique) lors des Biennales de Poésie à Liège

 

Engagez-vous dans le langagement

 

C’est singulièrement dans « Adieu » (avril-août 1873) que Rimbaud semble (ce n’est pas l’avis d’Enid Starkie) prendre congé de la poésie et de ce qu’il appellera ses « rinçures » pour décréter qu’il faut absolument être moderne, usant d’un « il » tout à fait neutre, abstrait presque, mais qui ne désigne pas le poète, mais tout un chacun, on, vous et moi, madame ou monsieur Lambda, voire le commerçant qu’il deviendra, Rimbaud , l’Africain déjà ! Rimbaud qui a là-bas une idée nouvelle par jour : créer une race supérieure de mulets, importer des draps de Sedan, etc. Rimbaud qui voudrait se marier et fonder une famille, Rimbaud qui aurait voulu devenir un ingénieur renommé par la science, Rimbaud qui ne cesse de demander – c’est un insatiable quémandeur ! – des ouvrages dont, loin de la poésie, la liste doit être entendue comme autant de projets, un moment poursuivi, une quête infinie du provisoire. En voici, pour rappel quelques titres : Traité de métallurgie ; hydraulique urbaine et agricole ; Poudres et salpêtres ; matières textiles ; Manuel du charron ; manuel du Tanneur ; manuel du verrier ; du faïencier, du potier ; du peintre en bâtiments ; le parfait serrurier ; le petit menuisier ; le fabricant de bougies ; le guide l’armurier, etc. En fait Rimbaud demande toujours l’impossible. Tous ses projets - note Alain Borer dans son « Rimbaud en Abyssinie » - tous ses projets dévoilent un désir désespéré de conformité sociale, un pathétique effort de normalité et leurs échecs répètent sans cesse à celui qui se cherchait une morale, cet impossible en lui !

 

Mais bref, cette modernité-là (entre guillemets) n’a rien à voir avec la modernité poétique. Que sait-on à ce propos - y compris dans ses propos ! – sinon qu’il a contribué de manière décisive, selon Jackobson, au passage de la métaphore à la métonymie ! En quittant Banville qui lui demandait pourquoi ne pas écrire « Je suis comme un bateau ivre », on sait que Rimbaud dit à Verlaine : « C’est un vieux con ». On sait également, si l’on en croit Banville, que les premiers d’Arthur à son arrivée à Paris, seront de lui demander « s’il ne va être bientôt temps de supprimer l’alexandrin ».

 

Quant à la nouveauté – la modernité ! – notre sujet, Christian Prigent dans son  « Salut les anciens / Salut les modernes » paru chez P.O.L nous remet en mémoire que Georges Orwell déjà appelait novlangue la langue qu’impose la norme sociale fixée par Big Brother. Principes : élimination des termes et des liens syntaxiques anciens ; suppression des connotations ; abréviation, euphonisation ; univocité. Objectif : un parler policé, purgé des marques différentielles (patrimoniales, régionales, sociales, intimes, stylistiques) et donc policier, hégémoniquement instrumentalisé aux fins de rendre impossible tout autre mode de pensée. C’est, on l’aura compris, le rêve de toutes les utopies intégristes et totalitaires.

 

Le moderne, insiste-t-il, n’est pas l’actualité, c’est-à-dire le bruitage précipité et distrait, le tableau en trompe-l’œil où l’époque se représente elle-même. Le moderne n’est pas la publicité que l’époque se fait d’elle-même. La publicité, la bêtise télévisuelle, la guirlande des tics, des clichés et des platitudes coloriées de l’idiolecte spectaculaire, c’est le matériau qu’il nous faut maltraiter.

 

Voilà autant de raisons d’écrire ! Ou plutôt de « mécrire » ! Tarkos – le regretté Christophe Tarkos ! – malaxait cette novlangue, la pétrissait jusqu’à l’exténuation par l’abus jusqu’à la désaffection par surcroît affecté d’affection. Il en recopiait des bribes serties de leur propre insignifiance, les recyclait dans une manière de prosodie distraite, répétitive, giratoire qui, souligne encore Prigent, les faisait tourner en bourrique.

 

Il y a bien entendu d’autres pistes pour s’engager dans ce que j’ai personnellement nommé, dans un manifeste intitulé « Entre Saint Antoine et San Antonio »  et paru dans « Ridiculum vitae » : le langagement. «  Tournez résolument le dos à tous ces speakers de l’événement pour l’événement ! Mollardez leur à la face une glaire de votre mauvais sang. Devenez pamphlétaires ! Planétaires ! Atrabilaires ! Opposez-leur votre colère ! Poétique ! Votre luxure poétique ! Magnifique, la luxure poétique ! Magnifique la poésie quand elle proclame sa haine de la poésie affadie ! » .

 

Ce n’est pas non plus, nouveau ! Rabelais – plus moderne que jamais ! - et son écolier limousin ou Molière – à mes yeux d’une modernité absolue ! – Molière et ses « Précieuses ridicules » que l’on peut revisiter dans le style classieux, chic et cher, branché, in, à la page, des magazines modeux. On y découvre, entre autres, Mademoiselle Minçouille qui « se la joue light, minimaliste et planifié, qui préfère grignoter à midi quelques warps très genre ou une petite salade bien sentie – tout ce qu’il y a de plus zen et hypocalorique ! - dans une néo-cantine alternative »  - vous voyez, y a qu’à recopier ! Veut-on pareil avec Grassouille ? Grassouille pour qui, à 40 ans, il est grand temps d’appeler à la rescousse les killers du gras ou les tronçonneurs d’amas disgracieux et autres dépeceurs de capitons graissus ! Tout ce pseudo-style nouveau – moderne ! – est à passer à la moulinette : parodie ou pastiche, peu-importe, montage pour mieux montrer où ça coince, où ça fait pisser de rire, tous les moyens sont bons. C’est, je l’ai souvent écrit, un des rôles majeurs du poète ! A toute époque ! Les euphémismes faux-cul qui nous font appeler une femme d’ouvrage une technicienne de surface ou un handicapé, un moins valide, doivent nous conduire à les surjouer au point de proposer que désormais – ironiquement, va sans dire ! – on range les éthyliques dans la catégorie des « personnes à sobriété différée ». Ajoutons-y les mots et expressions galvaudés qui ne cessent de sortir des colonnes de la presse « régionale de l’épate » : convivialité (mise à toutes les sauces politicardes) proximité, traçabilité (nous sommes tous des veaux) faisabilité dont on se demande quel faisan va en sortir ou encore dangerosité et – sommet de l’idiotie gastro mondaine ! - buvabilité : « un vin à fort potentiel de buvabilité » sic de chez chic ! Les anglicismes toc et tic, également : de lifting ou dressing à booster et burn out, cet état dépressif où l’on apprend que tel ou tel cadre supérieur qui avait pourtant un salaire qui lui assurait des burnes en or (des couilles en or quoi !) eh bien, il est dans les choux ! Ou dans les bégonias, c’est comme on voudra ! Il n’impacte plus, le pauvre !

 

D’autres exemples ? J’en ai réuni une belle flopée dans « Charabia mode d’emploi »  chapitre de « Poète bin qu’oui, Poète bin qu’non ? », a

insi de « locaphages et locavores » chers aux écologistes, ennemis jurés des produits exogènes qui doivent prendre trois trains (des tortillards type Tintin au Congo) patienter dans les frigos de cinq entrepôts et réembarquer dans deux avions-cargos avant d’arriver « frais » sur notre table ! Et voilà qu’avec cette locaphagie et ces locavoraces, vous tombez dans la soupe phraséologique agro-industrielle blink blink du n’importe quoi, n’importe comment ! On s’étonne ! On s’étonne ! On reste surpris de pénétrer dans une « zone accidentogène » ou d’être invité à un coquetel (comme l’écrivain Raymond Queneau, inventeur sublimement ironique, de ce qu’on croit être nouveau – et donc moderne ! – le langage des SMS d’aujourd’hui) un cocktail dînatoire quand ce n’est pas déjeunatoire ! « Procrastination » n’est pas mal non plus mais, comme il le signifie, nous en parlerons plus tard. Plus tard !

Jean-Pierre Verheggen

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