Arts et Lettres

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À vin nouveau outres neuves ! Questions et propos sur la peinture, la littérature et la modernité


Suite à un échange de mails avec Robert PAUL, je me suis décidé aujourd’hui à ouvrir ce forum sur la modernité en art, particulièrement en peinture et en littérature. J’aimerais y penser avec vous les permanences et les transformations de la modernité, à partir de ce couple peinture-modernité né de l’histoire, en France, au XIXème siècle. 

 

En décembre dernier, nous avons pu voir dans la série des grands peintres une vidéo sur la peinture d’Henri Gervex. Cela m’a amené à repréciser ma pensée sur ce contemporain des impressionnistes, sur sa position dans le conflit fondamental qui divise la peinture depuis près de 150 ans et dont il est une figure exemplaire par son aller-retour constant entre la modernité naissante et l’académisme néo-classique.

 

Né en 1852, copain de Manet et contemporain de Van Gogh, Gervex m’apparaît en effet comme le type même du peintre qui a académisé la modernité des impressionnistes en l’utilisant comme simple éclaircissement de sa palette. La peinture de Gervex enthousiasmait Zola, parce que, à l’opposé de celle de son ancien ami Cézanne traité de « grand peintre avorté », elle conservait l’exacte facture illusionniste sous les couleurs de l’impressionnisme. Après s’être fait refusé au Salon de 1878 suite au conseil pervers de Degas de peindre les vêtements abandonnés par la belle Marion au pied de son lit, Gervex remporte en 1882 le concours ouvert pour la décoration de la Mairie du 19ème arrondissement de Paris et met au service de la culture républicaine tout un académisme de bons sentiments sociaux qu’on va retrouver tel quel dans l’art fasciste ou nazi du 20ème siècle. Or, c’est précisément cette 3ème République qui fera preuve d’un ostracisme sans faille contre les peintres indociles et posera les bases de la répression des artistes entrés en dissidence.

 

La peinture de Gervex est donc loin d’être neutre ou inoffensive. Elle témoigne d’un choix qui trahit les artistes de la modernité passés dans leur quasi totalité de la rupture avec les institutions d’art à la dissidence sociale. Artiste reconnu promu officier de la Légion d’honneur en 1889, se faisant ainsi le héraut de la bonne conscience de son temps, Gervex pose dès lors dans sa réussite même un problème esthétique, éthique et politique autant qu’économique qui fait contraste avec la « misère qui ne finira jamais » de Van Gogh et de Pissarro, l’emprisonnement de Courbet ou l’exil de Gauguin.

 

Ce qui est en jeu à travers ce cas exemplaire, c’est tout simplement l’intelligibilité du présent et l’accès difficile à une logique de l’altérité. Depuis Manet, en effet, la question de l’art ne me semble plus être la question du beau mais celle de sa propre historicité. L’art est devenu une notion paradoxale, faite de deux parts radicalement inégales et contradictoires : l’une étant tout ce qui a été accompli jusqu’à ce jour, l’autre celle qui n’est pas encore et reste à faire. Et pour dire les choses banalement, la première part a pour effet d’écraser la deuxième. Le peintre n’est donc « artiste » que s’il a devant lui une peinture qui n’existe pas encore. Debout devant sa toile vierge comme au pied d’un mur, isolé et démuni, il est de facto le seul qui n’a pas d’art. En ce sens précis, il me semble que le talentueux Henri Gervex ne peut être considéré comme un « grand artiste » au même titre que Manet, Van Gogh et Cézanne, pour ne citer que les plus « grands ».

 

Il y a dans l’art une nécessité dont il est toujours difficile de rendre compte a priori. Matisse parle du peintre qui sait tout mais oublie ce qu’il sait au moment de peindre. Le peintre et le poète ne peuvent que laisser leur exploration faire son chemin en eux, sans savoir ce vers quoi ils vont. Ils n’ont pas l’outillage mental qui leur permettrait de penser ou de mesurer ce qu’ils font vraiment, et les prises de conscience sont presque toujours ultérieures à l’action elle-même. Peintures et poèmes seront nécessairement le fruit de longs et incertains combats dont personne, à commencer par l’artiste, ne connaît ni le sens ni l’issue. J’insiste sur cet aspect inaccompli des œuvres. Depuis Manet, la peinture est arrachement et égarement dans un monde en mutation. Depuis Baudelaire, le poème est une aventure de la pensée. A vin nouveau outres neuves ! Sauf qu’il n’y a ici aucune différence entre le vin et les outres. Rien n’est jamais gagné d’avance, et plus que jamais l’art reste le lieu des conflits fondamentaux qui secouent le monde depuis 150 ans.

 

Daniel Moline

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"Journal d'un peintre en terre d'Ombre Brûlée"

de 1977 à 1984

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8 nouveaux volumes pour un total de 1200 pages, 13 x 20 cm

disponible sur commande

aux Editions Gutta & Astula

54, route du lac de Warfa

B-4845 Jalhay

editions.gutta.astula@gmail.com

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Voici donc enfin la suite des quatre premiers volumes de mon journal de l’atelier publiés en 2018. Dix ans de mon travail de peintre au Japon comme champ d’expériences et objet d’une combinaison de plus en plus élaborée d’images, d’affects et d’idées qui se sont améliorés les uns les autres avec le temps. Avec toujours les mêmes questions qui me poursuivent. Quelle place donner à l’amour dans la vie ? au sexe ? à Dieu ? à l’art ? au désir ? à la liberté ? Comment définir chaque élément ? Quoi, pourquoi et comment aimons-nous ? 

Et d’abord pourquoi être parti seul errer à mon gré au bout du monde ? Quelques-uns ont-ils donc besoin aussi de cela...  Et cela donne parfois une histoire éperdue comme celle-ci. Sur plus de dix ans. Avec comme seul principe un farouche souci de vérité jusque dans les détails. Sans égard pour ce que le monde appelle la décence et la bien-pensance. Comme pour prendre la vie à revers et en contourner l’ordre en troublant les cohérences monotones et les toilettages de rigueur dans la bonne littérature.

Nul ne peut que ce qu’il comprend. Le monde de l’amour est constitué de passions hétérogènes et de mondes multiples en nombre infini, toujours inconnaissables dans leur totalité, parfois irréconciliables et souvent mystérieux dans leur nature. C’est à chacun ici de sentir et de décider pour lui-même. Même contradictoires, nos affects nous aident à penser en cherchant à devenir clairs par eux-mêmes, et nos sentiments sont de petites machines à engendrer des vérités, capables d’orienter organiquement notre existence quotidienne. Ainsi donc, si ce monde réel est fait de choses singulières, toujours nouvelles, excessivement complexes et bizarres, où nous restons toujours en partie étrangers à nous-mêmes, les passions constituent par elles-mêmes des signaux et des repères cohérents avec un immense potentiel de signification.

Daniel Moline

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En faisant de moi un insurgé et un rêveur, la philosophie m’a aidé à tenir ensemble l’exaltation de l’ennui, l’imaginaire et la liberté, à garder ma native étrangeté au monde et à donner corps à un peu d’indicible dans mes images, ou, autrement dit encore, à réaliser pendant 50 ans une peinture en quoi mon expérience de la vie a pris tout son sens.

Daniel Moline

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Dès ce samedi 25 mai, et jusqu’au dimanche 2 juin, je participerai avec 34 autres artistes à l'Exposition Univers Liés organisée par Orpiment au Val Benoît à Liège.

J’y exposerai FLUTTERING THOUGTHS, une Gutta de la série FRAGMENTS D’EXPOSITIONS dont vous trouverez la série complète sur https://orpiment.be/univers/fragments-dexpositions

J’assurerai les permanences de cette exposition le lundi 27 et le mercredi 29, de 10 à 13h30.Je serai également présent au finissage du 2 juin.
Au plaisir de vous y rencontrer ?

https://orpiment.be/oeuvre/native-of-numibie/

Les Editions Gutta & Astula viennent de publier une toute nouvelle présentation de mes journaux de l’atelier

(une centaine d'extraits de 1973 à 1983).

Cet ouvrage est disponible sur demande aux Editions Gutta & Astula (éditions.gutta.astula@gmail.com).


En voici l’introduction …

"C’est l'histoire d'un homme. Il est vieux maintenant. Un de ces jours, il va mourir. Il n'a pas peur. Il est content. Il a eu une belle vie. Il se souvient de tous les jours de sa vie. Ses yeux se ferment pour mieux revoir les jours passés …

Il se souvient des matins de printemps, quand le soleil brillait dans le ciel, qu'il chantait la vie et que son cœur était joyeux. Un sourire apparaît sur ses lèvres. 

Il se souvient des soirs d'hiver, quand il avait froid, quand il neigeait dehors, qu'il était seul et que son cœur était désespéré.

Il se souvient des filles qu'il a aimées, de ses trahisons, de ses fidélités. Il se souvient de ce que ces filles ont fait de lui, et comment l'ordre ancien s'est défait auprès d'elles pour faire place à une inexplicable nouveauté.

Il se souvient des enfants qu'il a eu avec sa femme Awa, de leur beauté incroyable. Il se souvient des choses qu'il a réussies, il se souvient des choses qu'il a ratées. Oui, il a eu une belle vie. Et il est content.

Alors, aujourd'hui, il reprend les carnets où il a écrit tout cru, avec un farouche souci d'exactitude, l'essentiel de ces rencontres qui ont illuminé ce que la médiocrité avait conçu de pire en matière d'homme, et il les ouvre, et il les montre à ses amis. C'est un tel bonheur, voyez-vous, d'en faire une nouvelle énonciation avec ses effets d'après-coup, le bonheur de dire et de redire sans fin oui à cette vie concrète, à ce que furent pour lui les audaces de Coo, la beauté d'Awa, la fragilité d'Otomè et la tendresse de Ponko. A la fois état des lieux et état du temps établis avec précision dans la singularité fragmentaire de chaque moment perçu. Et étape-jalon dans l'interminable recherche du désir pour donner corps à l’illimité en remontant à rebrousse-poil l'ordre des choses."

                                                                                 Daniel Moline

Otomè’s Collection - 絆 (histoire d'un lien)

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Otomè Efira aura été longtemps mon modèle japonais préféré. Je l’ai rencontrée en juin 1975 et j’ai achevé son dernier portrait en 2016. J’ai donc eu le bonheur - ou le malheur d’une dévastation intérieure hors de toute mesure ? - de pouvoir peindre ce modèle pendant 40 ans, dans des conditions parfois difficiles, et je lui en suis profondément reconnaissant. Vous trouverez ci-joint un bref aperçu de cette longue histoire de mes éblouissements dans le face à face avec la fascinante réalité de cette femme à travers le mouvement ravageur du temps qui passe. Combien d’heures ai-je donc passées devant elle, assis sur mon tabouret comme l’homme de la campagne de Kafka face au vigile préposé de la porte dans l’avant-dernier chapitre du Procès ? Quarante ans d’un travail laborieux de plus de cent vingt portraits qui m’ont appris à la connaître, à force de l’examiner et de scruter jusqu’aux moindres grains de sa peau. Quarante ans dans la distance d’un contact suspendu, car si proche soit-elle, elle m’a toujours imposé sa distance. Quarante ans de piétinement où la fatigue du vieillissement s’est ajoutée jour après jour à mon éreintante obsession de la rejoindre de chair à chair. Jusqu’à l’instant où l’ange s’est retiré en silence sans le moindre mot d’adieu qui aurait mis fin à mon attente exténuée par un païen désir venu d’ailleurs. Quoi de plus tuant en effet, et quoi de plus grave aussi pour moi, que le silence de cette sirène toute proche mais à jamais inaccessible, où s’est épuisée toute la passion d’un homme mangé par la schize des yeux bridés de son icône ? Comme s’il y avait “un lien secret de non-liberté entre certains êtres, et sur lequel nous sommes sans prise quand il revient nous dévaster dans le temps et l’espace de notre vie, quels que soient notre âge, notre situation, nos croyances, nos choix et nos différences” ( extrait de : https://librebonimenteur.net/daniel-moline-artiste-peintre/… ).

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La chanson japonaise qui accompagne ce montage explique que le concept de (kizuna - lien) est composé de 2 pictogrammes, (ito - fil) et (han, 1/2, moitié), et que chacun (ici le peintre et son modèle) tient de son côté un bout du fil qui les relie …

KIZUNA II from Daniel Moline on Vimeo.

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