Arts et Lettres

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À vin nouveau outres neuves ! Questions et propos sur la peinture, la littérature et la modernité


Suite à un échange de mails avec Robert PAUL, je me suis décidé aujourd’hui à ouvrir ce forum sur la modernité en art, particulièrement en peinture et en littérature. J’aimerais y penser avec vous les permanences et les transformations de la modernité, à partir de ce couple peinture-modernité né de l’histoire, en France, au XIXème siècle. 

 

En décembre dernier, nous avons pu voir dans la série des grands peintres une vidéo sur la peinture d’Henri Gervex. Cela m’a amené à repréciser ma pensée sur ce contemporain des impressionnistes, sur sa position dans le conflit fondamental qui divise la peinture depuis près de 150 ans et dont il est une figure exemplaire par son aller-retour constant entre la modernité naissante et l’académisme néo-classique.

 

Né en 1852, copain de Manet et contemporain de Van Gogh, Gervex m’apparaît en effet comme le type même du peintre qui a académisé la modernité des impressionnistes en l’utilisant comme simple éclaircissement de sa palette. La peinture de Gervex enthousiasmait Zola, parce que, à l’opposé de celle de son ancien ami Cézanne traité de « grand peintre avorté », elle conservait l’exacte facture illusionniste sous les couleurs de l’impressionnisme. Après s’être fait refusé au Salon de 1878 suite au conseil pervers de Degas de peindre les vêtements abandonnés par la belle Marion au pied de son lit, Gervex remporte en 1882 le concours ouvert pour la décoration de la Mairie du 19ème arrondissement de Paris et met au service de la culture républicaine tout un académisme de bons sentiments sociaux qu’on va retrouver tel quel dans l’art fasciste ou nazi du 20ème siècle. Or, c’est précisément cette 3ème République qui fera preuve d’un ostracisme sans faille contre les peintres indociles et posera les bases de la répression des artistes entrés en dissidence.

 

La peinture de Gervex est donc loin d’être neutre ou inoffensive. Elle témoigne d’un choix qui trahit les artistes de la modernité passés dans leur quasi totalité de la rupture avec les institutions d’art à la dissidence sociale. Artiste reconnu promu officier de la Légion d’honneur en 1889, se faisant ainsi le héraut de la bonne conscience de son temps, Gervex pose dès lors dans sa réussite même un problème esthétique, éthique et politique autant qu’économique qui fait contraste avec la « misère qui ne finira jamais » de Van Gogh et de Pissarro, l’emprisonnement de Courbet ou l’exil de Gauguin.

 

Ce qui est en jeu à travers ce cas exemplaire, c’est tout simplement l’intelligibilité du présent et l’accès difficile à une logique de l’altérité. Depuis Manet, en effet, la question de l’art ne me semble plus être la question du beau mais celle de sa propre historicité. L’art est devenu une notion paradoxale, faite de deux parts radicalement inégales et contradictoires : l’une étant tout ce qui a été accompli jusqu’à ce jour, l’autre celle qui n’est pas encore et reste à faire. Et pour dire les choses banalement, la première part a pour effet d’écraser la deuxième. Le peintre n’est donc « artiste » que s’il a devant lui une peinture qui n’existe pas encore. Debout devant sa toile vierge comme au pied d’un mur, isolé et démuni, il est de facto le seul qui n’a pas d’art. En ce sens précis, il me semble que le talentueux Henri Gervex ne peut être considéré comme un « grand artiste » au même titre que Manet, Van Gogh et Cézanne, pour ne citer que les plus « grands ».

 

Il y a dans l’art une nécessité dont il est toujours difficile de rendre compte a priori. Matisse parle du peintre qui sait tout mais oublie ce qu’il sait au moment de peindre. Le peintre et le poète ne peuvent que laisser leur exploration faire son chemin en eux, sans savoir ce vers quoi ils vont. Ils n’ont pas l’outillage mental qui leur permettrait de penser ou de mesurer ce qu’ils font vraiment, et les prises de conscience sont presque toujours ultérieures à l’action elle-même. Peintures et poèmes seront nécessairement le fruit de longs et incertains combats dont personne, à commencer par l’artiste, ne connaît ni le sens ni l’issue. J’insiste sur cet aspect inaccompli des œuvres. Depuis Manet, la peinture est arrachement et égarement dans un monde en mutation. Depuis Baudelaire, le poème est une aventure de la pensée. A vin nouveau outres neuves ! Sauf qu’il n’y a ici aucune différence entre le vin et les outres. Rien n’est jamais gagné d’avance, et plus que jamais l’art reste le lieu des conflits fondamentaux qui secouent le monde depuis 150 ans.

 

Daniel Moline

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Réponses à cette discussion

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une page des carnets de Klee

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« La force du pouvoir créateur ne peut être nommée. Elle reste en fin de compte mystère. Car n’est pas mystère ce qui ne nous ébranle pas au plus profond de nous-même. Cette force doit fonctionner en symbiose avec la matière pour donner naissance à une forme réelle et vivante. La mise en forme, c’est la vie. » (Paul Klee)

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A scruter la page de vos crocrits que vous nous avez dévoilée jeudi, je m’émerveille devant votre manière particulière de présenter les images, comme si vous nous aviez inventé aujourd'hui un procédé original de monstration, en opérant librement votre collection d’images en fonction de leurs liens latents, à la recherche du point où viennent s’articuler les formes (les têtes métaphoriques), et cela à partir d’une matrice ici déjà très ancienne ("le taureau de Minos"), chaque image ne pouvant se comprendre sans le contexte mythologique et l’histoire où elle s’inscrit. Avec beaucoup de modestie, vous nous proposez là un protocole opératoire de pensée et de mise en forme qui est bien autre chose qu’un simple recueil d’images, une véritable formation interprétative et une interrogation moderne dignes du Bilderatlas Mnemosyne d’Aby Warburg et des écrits théoriques de Paul Klee sur l’art. Heureux le critique qui se penchera un jour sur l’ensemble de vos crocrits pour en saisir le mouvement, les ondulations et les contrastes au plus loin des modèles idéalistes, naturalistes ou positivistes qui inféodent notre monde.

Daniel Moline

  Merci,Daniel, pour votre élogieuse réponse du 25 janvier qui m’a vraiment surpris par la justesse de l’analyse de ma démarche.

  Je l’ai collée dans mon carnet n° 79 p p 151 à l’intention de l’heureux critique potentiel!

  Et j'ai noté : L’intervention de Daniel Moline sur Arts et Lettres me fait découvrir tout un nouveau monde :de Aby Warburg à l’histoire du visuel en passant par l’iconographie.

  « En regard de cela,il est apparu aux historiens d’art et aux historiens que la plus grande partie de la production visuelle était vierge de toute étude. Les historiens d’art ,en effet, privilégiaient la petite partie des créateurs de renom en laissant la majeure partie de la production artistique hors étude » lit-on sur wikipédia .

L’encouragement de Daniel et le ralentissement – momentané - je l’espère – du flux de ma pensée pourrait être une occasion pour « passer à l’action » et de mettre en musique « tout cela » 

Bien cordialement,

Jean-Marie

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- Daniel Moline – "elle travaillait en usine dans les faubourgs d’Akabimbô" -
huile et ambre sur toile – 100 x 100 cm – 1975

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"Le mot français image remonte à un vieux rite funéraire romain. "Imago" voulait dire à l’origine la tête de mort du mort découpée, placée sous le foyer, puis surmodelée et enfourchée sur un bâton, puis posée sur le toit, puis le masque de cire empreint sur son visage, puis la peinture à la cire qui représente ses traits placée sur les bandeaux de la tête momifiée." (Pascal Quignard, Vie secrète, Gallimard, 1998, p.113)

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"et si tout ça tout ça oui si tout ça n’est pas comment dire tous ces calculs oui explications oui toute l’histoire d’un bout à l’autre oui complètement faux oui de la foutaise d’un bout à l’autre oui

et si finalement il n’y aurait pas intérêt à raconter ça autrement en nous faisant savoir par exemple une fois pour toutes que cette diversité n’est pas pour nous où de voyageurs solitaires nous devenons bourreaux de nos prochains immédiats et d’abandonnés leurs victimes

ni tout cet air noir qui circule à travers nos rangs et enchâsse comme dans une thébaïde nos couples et nos solitudes aussi bien du voyage que de l’abandon

mais qu’en réalité nous sommes tous depuis l’impensable premier jusqu’au non moins impensable dernier collés les uns aux autres dans une imbrication des chairs sans hiatus…" (Samuel Beckett, Comment c’est, Éditions de Minuit, 1961, p.217)

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Désastreuse historicité de notre espèce menacée dans son existence même. Comment faire pour apparaître dans l’espace public, être quelque temps sous le regard d’autrui et faire bonne figure, sans disparaître presque aussitôt dans les poubelles du spectacle, avec les 1000 civilisations du passé exterminées corps et biens, langages et vestiges, et dont les chefs-d’œuvre nous resteront à jamais inconnus ? Nous ne sommes qu’une partie qui va s’interrompre sur un échiquier où on change sans cesse les noms et les visages. Notre jeu dépend totalement de la partie qui nous a précédés, et notre prochaine absence dans la mémoire des hommes est aussi certaine que le silence de la longue nuit des temps passés. Mais au moins après cette courte vie qui a fait suite à la terrible activité de naître, aurons-nous encore quelque droit au souvenir par l’image ? S’il est utopique aujourd’hui de vouloir retrouver ce vieux droit de l’imago romaine réservé aux personnes nobles et qui n’a rien à voir avec la propriété privée de l’image en vigueur dans les médias et la presse de prestige, ne peut-on tout de même rendre à quelques images cette force de résistance à l’indignité qui porte une poignée d’hommes cupides, fanatiques ou simplement ignorants à faire disparaître leurs semblables dans les cendres de la sélection ou sous les voiles de l’intégrisme barbare ?

Il ne s’agit ici ni plus ni moins de la lisibilité des images, pour la liberté et le bonheur qu’elles peuvent nous apporter. Il nous faudra pour la retrouver construire autre chose que des stéréotypes visuels qui "n’ont d’autre effet que de susciter par association des clichés linguistiques chez celui qui les regarde". Et comment construire cet autre chose ? sinon par un travail patient, rigoureux, digne de l’invention hallucinante des couleurs, qui mettra à nu le rapport de l’image au langage totalitaire, dans un questionnement allant de l’un à l’autre par une différenciation en tous sens. Manière de désensabler le réel, de découvrir l’obscène et de remettre à jour l’étrangeté de nos vies comme un nouveau sens à développer à l’infini dans une tenue maximale du lien entre l’affect et le concept. Seule façon aussi d’assurer in fine une relation critique de trouble réciproque, une mise en question radicale de la censure conçue par les pouvoirs politiques et/ou religieux et l’actionnariat des groupes de presse pour donner à leurs mots d’ordre le dernier mot des images, et une reprise de son premier droit par le visage de tout être humain d’être inclus dans l’image mouvante de la communauté humaine. Travail intempestif donc sur le temps et contre l’oubli, avec l’espoir d’un profit pour les temps à venir. Les caricaturistes de Charlie Hebdo en ont fait les frais. En quoi le véritable acte de peindre "par toutes les couleurs" comme invention continuée de l’image par un sujet et du sujet par l’image sera toujours un acte éthique et politique qui peut s’avérer dangereux.

Daniel Moline

Avant de reprendre mes propos après trois mois d’absence sur ce forum, je voudrais faire un petit rappel de l’enjeu d’un questionnement rigoureux sur la modernité, la peinture, la littérature, et leurs liens avec la pensée, l’histoire, le temps, la vie…

Il faudrait d’abord préciser ce que l’on évoque par ces mots indéfinissables que le dictionnaire ne parvient pas à définir sans tautologie. Spinoza, lui, parle de conatus, cet "effort par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être". En effet, pas question de s’arrêter ! Il nous faut poursuivre notre course à travers le monde et ses absurdités pour donner sens aux choses et aux événements par rapport à nous-mêmes. Créer des valeurs y est l'acte premier. Vivre veut dire créer des valeurs. Vivre comme pratique est la condition même du faire sens. Vivre-écrire, vivre-peindre, ou vivre-penser, tout dans vivre. La vie donne sens au monde, et non le sens à la vie. Le sens commence dans l'homme historique et son histoire particulière. Et là se trouve le premier défi : comment l'homme peut-il arriver à comprendre sa propre vie en se fondant sur les données mêmes de cette vie ? La pensée n'est pas séparable de son mouvement. D’autant que les mots n'ont pas un sens unique, stable, éternel. Langage et histoire travaillent dans et par la même pluralité-altérité. Incertitude du sens liée à l'altérité et au devenir. "Où suis-je ?" "Que puis-je savoir d’aujourd’hui ?" "Vivre ici aujourd’hui , qu'est-ce que ça implique ?" Aimer cette incertitude du sens. Le primat de la vie est un empirisme stratégique pour penser l'historicité et démonter la mythologie des réponses.

Ce qui importe d’abord ici est la question que tout sujet se pose à lui-même et non la façon d'y répondre. Mais cet avènement du sujet apporte avec lui la crainte de l'indéterminisme par rapport aux types et aux lois. En rejetant l'individuel et le sujet où se réalise la spécificité historique, on choisit la métaphysique ou la religion contre l'histoire, la langue contre le discours, le cosmique contre le sujet, la sécurisation de l'unique contre le multiple de l'indéfini. Alors que, pour reprendre la barre en main et nous réinsérer dans le fleuve du temps en y choisissant provisoirement nos propres objectifs, nous devons toujours revenir à fluidité de la vie et à son procès continu, sans plus y présupposer un sens.

Daniel Moline

Qui suis je ? Où suis-je Où Vais je ? Je suis UN et je suis tout, individu dans un monde que je veux collectif, que je veux en résonnance/raisonnance avec ma pensée pour que cette pensée se transforme et transforme le monde.  Le monde est ce qui enveloppe et développe ma vie, une sorte d'anneau de Moebius, je cours derrière lui et il court derrière moi et nous pourrions peut-être ou peut-être pas nous rencontrer au risque de nous entrechoquer et d'imploser en nous-même. Le monde c'est aussi les autres, ceux qui ne sont pas moi mais qui sont de mon espèce (bras jambes, têtes) ce que l'on appelle humain même si l'Humanité mérite mieux que ça. Où vais-je ? Je n'en sais rien. Mieux vaut ne pas le savoir car ce qui compte c'est le chemin lui même, là où l'on pose ses pieds. Le temps y est pour quelque chose. Ce chemin traverse le temps et le temps le traverse en sens inverse, dans ma mémoire, mes sens, je reviens à l'enfance ou bien je me projette, quel sera mon corps demain ? Quelle sera ma pensée ? La pensée est comme l'eau, elle coule et glisse, elle inonde aussi.

Le monde est de moins en moins pensée mais stratégie de pensées confuses qui sèment trouble et terreur. Ma pensée n'a plus de mots, de mots vrais,  elle se cherche ici et maintenant dans la peinture.

Daniel Moline a dit :

Avant de reprendre mes propos après trois mois d’absence sur ce forum, je voudrais faire un petit rappel de l’enjeu d’un questionnement rigoureux sur la modernité, la peinture, la littérature, et leurs liens avec la pensée, l’histoire, le temps, la vie…

Il faudrait d’abord préciser ce que l’on évoque par ces mots indéfinissables que le dictionnaire ne parvient pas à définir sans tautologie. Spinoza, lui, parle de conatus, cet "effort par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être". En effet, pas question de s’arrêter ! Il nous faut poursuivre notre course à travers le monde et ses absurdités pour donner sens aux choses et aux événements par rapport à nous-mêmes. Créer des valeurs y est l'acte premier. Vivre veut dire créer des valeurs. Vivre comme pratique est la condition même du faire sens. Vivre-écrire, vivre-peindre, ou vivre-penser, tout dans vivre. La vie donne sens au monde, et non le sens à la vie. Le sens commence dans l'homme historique et son histoire particulière. Et là se trouve le premier défi : comment l'homme peut-il arriver à comprendre sa propre vie en se fondant sur les données mêmes de cette vie ? La pensée n'est pas séparable de son mouvement. D’autant que les mots n'ont pas un sens unique, stable, éternel. Langage et histoire travaillent dans et par la même pluralité-altérité. Incertitude du sens liée à l'altérité et au devenir. "Où suis-je ?" "Que puis-je savoir d’aujourd’hui ?" "Vivre ici aujourd’hui , qu'est-ce que ça implique ?" Aimer cette incertitude du sens. Le primat de la vie est un empirisme stratégique pour penser l'historicité et démonter la mythologie des réponses.

Ce qui importe d’abord ici est la question que tout sujet se pose à lui-même et non la façon d'y répondre. Mais cet avènement du sujet apporte avec lui la crainte de l'indéterminisme par rapport aux types et aux lois. En rejetant l'individuel et le sujet où se réalise la spécificité historique, on choisit la métaphysique ou la religion contre l'histoire, la langue contre le discours, le cosmique contre le sujet, la sécurisation de l'unique contre le multiple de l'indéfini. Alors que, pour reprendre la barre en main et nous réinsérer dans le fleuve du temps en y choisissant provisoirement nos propres objectifs, nous devons toujours revenir à fluidité de la vie et à son procès continu, sans plus y présupposer un sens.

Daniel Moline

"Ma pensée n’a plus de mots, de mots vrais, elle se cherche ici et maintenant dans la peinture". Quand Pasqui nous fait part de ce paradoxe comme si elle naviguait sur une intuition floue, que cherche-t-elle au juste ? L’errance dans la peinture et ses éclats de couleurs vives va-t-elle la conduire au bon endroit vers le dénouement inattendu de ses attirances ? C’est grâce au langage que l’esprit se développe. C’est à travers lui que nous pensons. Et penser au sens fort, c’est nous déprendre des évidences acquises, c’est sortir des fictions que nous avons inventées pour tout nous expliquer, c’est décoller de nos partis pris en donnant de nouvelles formes à l’impensé d’aujourd’hui. "Le temps, dit encore Pasqui, y est pour quelque chose. (Mon) chemin traverse le temps et le temps le traverse en sens inverse." Nouveau paradoxe. Le concept de "temps" serait-il l’une de ces constructions du langage qui nous abuse par son caractère universel et nous empêche de découvrir ce qu’il recouvre dès que nous lui supposons une certaine réalité ? Car même si on peut le diviser entre passé, présent et futur, il nous faut bien reconnaître qu’aucune de ces divisions n’existe effectivement et que le présent peut être antérieur au passé. Et il ne suffit pas pour échapper à ce piège de recourir à une astuce mathématique en remplaçant le temps tel qu’il est introduit dans les équations qui décrivent un modèle d’univers, par son logarithme. L’instant initial correspondrait alors non à la valeur zéro mais au logarithme de zéro. Or, par construction, celui-ci n’est pas définissable. Autrement dit, il est impossible de définir une origine de l’univers.

Ceci n’est pas sans intérêt lorsque nous voulons explorer non plus le temps de l’univers, mais le temps propre d’une être vivant, en particulier le nôtre. En effet, c’est à partir d’événements-repères que chacun situe les diverses étapes de son existence. Parmi ces repères, les plus importants sont le début et la fin de l’aventure. Pour le début, c’est l’instant où deux gamètes parentaux ont fusionné, apportant à l’individu engendré sa dotation génétique définitive. Or cet événement initial ne peut être situé dans les repères de l’individu lui-même puisque pour lui aucun repère temporel n’existait avant cet événement : il n’y a pas dans mon temps personnel d’avant-conception. Idem pour la fin : il est certain que l’univers poursuivra son existence après que j’aurai disparu, et il y aura dans les transformations irréversibles qui le travaillent un "après-moi", mais il n’y en aura pas – il ne pourra pas y en avoir - dans mon temps personnel puisqu’il s’arrête avec ma mort. Je navigue donc nécessairement entre ces deux événements inconcevables, saisi par la force insidieuse d’une transformation qui en vient à faire paraître le présent comme allant de soi. Le tort du langage commun est de confondre ce temps forfaitaire avec ce qui s’y déroule. Voilà pourquoi l’aujourd’hui n’est au plus qu’un point de passage à vivre "à propos". Et vivre "à propos", c'est apprendre à accueillir tout moment comme il vient sans se noyer dans une nostalgie infinie de cette trop courte vie…

Daniel Moline

Courir après le monde, oui mais tout est dans la manière de courir. Personnellement j'entends de la démesure dans cette course. Le monde "moderne" nous pousse à la démesure, il nous exhorte à pousser nos limites, nous illusionne sur nos possibilités. Pas besoin d'avoir la panoplie complète du GI pour se sentir invincible. Le règne de la technologie nous détourne de nos propres forces. Mais opposer un discourt minimaliste pourrait passer pour une vie étriquée de petit fonctionnaire. La question est en fait plus révolutionnaire qu'il n'y parait!  Trouver en soi la mesure de son action sur le monde et ne pas courir les chimères. Les stoiciens partageaient le monde entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. Ce retrait excessif de l'action sociale n'est qu'apparent si on trouve réellement notre mesure d'intervention pour trouver ce qui dépend de nous. "J'irai au bout de mes rêves là où la raison s'achève" belle chanson mais erreur : j'irai au bout de ma terre (ma mesure) là où les chimères ont disparues!

Oui, je me suis laissée aller à un moment de nostalgie et je suis d'accord que la notion de temps est un leurre mais il y a  aussi les temps. Hier, dans le train qui me ramenait d'Amsterdam (j'allais écrire "dans le temps qui me ramenait d'Amsterdam, ce qui au fond n'est pas faux non plus) je voyais le paysage passer à toute vitesse et j'ai pensé au temps qui passe si vite en ce moment  -  pour moi. Pourquoi ce sentiment ? Je pense à l'inachevé, à la peur de ne pas avoir "rempli ma tache sur cette terre" mais je n'aime pas ce mot "tache" qui ressemble un peu à un devoir, une obligation, voire même une responsabilité.

De mot en mot ma pensée navigue. La pensée n'a pas de temps, elle va et vient dans la mémoire au présent et reproduit des souvenirs, des odeurs, le puzzle de notre vie qui se remplit d'images et qui en même temps en efface une grande partie, ne laissant que des impressions, des douleurs aussi.

Agir est-ce être à contre temps, en opposition ? Comme un rocher qui voudrait arrêter un torrent dévastateur ? Peindre est-ce pénétrer dans la boucle du temps ? Dans l'oubli de soi pour rentrer en soi plus profondément et devenir ce qui est vu, ce qui est, dans le geste, la pensée d'où se retirent les références trop lourdes et encombrantes, celles qui nous situent dans une logique du paraitre alors que nous disparaissons et que paradoxalement nous progressons mais vers quoi ?

Oui, il faut accueillir le moment, le présent pour anéantir l'entrave du temps des hommes. Qu'y a t-il dans le présent ?

Moi, toi, nous. La vie tout simplement.

Le talent d'un artiste se mesure finalement à son humanité. Nous devrions laisser notre ego de côté et peindre d'humain à humain, parce qu'avant d'être peintre ou poète, nous sommes des êtres humains promis à la mort, avec leurs petites histoires, tenus par des pour et des contre, des sujets qui sont un aujourd'hui vers demain, autant que l'aujourd’hui d'hier. Spécificité et historicité du vivre au cœur de la peinture elle-même. C’est la raison pour laquelle le peintre y disparaît totalement, et c’est là son talent. Même s'il est impliqué dans chacune de ses toiles et que chacune d'elle est un morceau de sa propre histoire.

En peignant des portraits, j'essaie de me rapprocher de la réalité de personnes que j'aime. Cela m'aide à m'interroger et à grandir. Je suis le premier bénéficiaire de mes portraits. Ils sont tous des échantillons de la même humanité. Ils font partie d'un tout cohérent, je ne fais pas de toiles sans liens les unes avec les autres, je raconte les mêmes histoires, ce sont les différentes images d'un même film qui parle des êtres humains que j'ai rencontrés et aimés. Ma peinture n’est pas séparable de cette aventure du désir avec quelques autres.

Ces multiples portraits ne sont qu'une approximation de la réalité incertaine de chaque modèle, qui a aussi besoin de mots pour être mieux cernée. Par le titre ou le commentaire, je peux prendre part à l'histoire que je raconte, m'impliquer. L'impartialité, la neutralité, je les laisse à ceux qui veulent être objectifs. Je veux être partie prenante du tableau, participer vraiment en cherchant plus distinctement le sens de ce que je fais pour augmenter ma puissance d'agir. Ce qui est important, c'est ce que je veux montrer, comment je vais le montrer, et mon implication dans les portraits. Il est essentiel pour moi d’épingler les accidents de cette histoire jamais résolue, d’étudier la chimie de ces rencontres fortuites, de fixer ces instants de bonheur tableau après tableau, d’en assembler les fragments pour répondre petit à petit à la question: qu'est-ce que je fais ici ? Le peintre a aussi ce rôle à jouer. Il lui faut sortir de la tête le moment dans lequel il vit pour avoir une vision plus large et savoir ce qu'il peut apporter par son travail. Ne jamais perdre de vue la vie, choisir la joie et la travailler pour la partager en célébrant la vie.

J'ai toujours été lent, très lent, dans mes portraits. J'essaie de donner une cohérence à l'ensemble de mes toiles qui forment un longue histoire. J'adore peindre les modèles qui dégagent d'eux-mêmes une ambiance particulière liée intimement au moment que je vis avec eux. Je passe donc beaucoup de temps auprès d'eux. J'aime les revoir. Les repeindre. Je voyage régulièrement au loin pour revoir certaines femmes que j’ai rencontrées il y a quarante ans. C’est comme un rituel. Elles approchent aujourd’hui de la soixantaine et toutes ont des petites-filles. Leur corps a changé, bien sûr, mais l’œil est frais et la grâce quasi juvénile, tant elles sont restées vives, bien faites et en bonne santé. Nous sommes toujours très proches, de ces attachements qui durent toute la vie. Il y a comme un densité particulière en leur présence. L'écoulement du temps y devient plus lent. C'est ce dont j'essaie de rendre compte. Ce qui est le plus difficile dans la peinture, c'est sans doute de durer tout en se transformant, parce que la peinture, c'est de l'énergie, l'énergie joyeuse que ressent celui qui aime en présence de la chose aimée, et quand il n'y en plus assez, ça se voit.

Daniel Moline

"Peindre d'humain à humain" c'est bien mieux dit que ce que je voulais exprimer dans mon dernier message. Ce site pourrait passer pour une outre un peu décalée par un salon d'artistes parisiens modernes, en fait c'est une outre moderne car elle a mis en avant cette relation humaine comme fondement, alors le vin qui s'y écoule est forcément nouveau. C'est quand même fort que dans ce monde d'experts, de super spécialistes, d'universitaires ultra compétents, on soit obligé de rappeler des vérités aussi simple que celle là!! Au lieu de laisser confisquer notre poésie personnelle par des professionnels de la profession ce site offre une outre moderne: 

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« La parole est soudaine et c’est un dieu qui tremble »
Guillaume Apollinaire, 1917
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La qualité d’une œuvre d’art ou la force d’un poème qui est son activité continuée, c’est la manière dont le mouvement de la vie y est organisé, cela même que j’ai essayé de définir il y a 4 ans dans ce forum sous le terme de rythme (cf les débats de novembre et décembre 2011 sur ce sujet). Et cela vaut aussi bien pour l’écriture que pour la peinture, deux activités dont le rapport intime au corps et à l’histoire du sujet assure la cohérence. Il ne suffit donc pas d'avoir des émotions, de les décrire ou de les nommer pour faire un poème. Il y faut une forme de langage qui transforme quelque chose de la vie, le travail du signifiant sujet, dans sa nature multiple et empirique, une activité-sujet qui suscite de nouvelles règles dialogiques et invente de nouvelles manières de dire. Si le poème est le fruit de la subjectivation maximale d'un système de discours, son énonciation ne peut jamais être que l'expression authentique de la vie intérieure d'un sujet. En ce sens aussi, il est imprévisible et inimitable, et dans un poème digne de ce nom, tous les mots sont des discours.

Pour mieux me faire comprendre quant à cette originalité du travail du poète vis-à-vis d'autres activités autorisées par le langage, je ferai ici un simple parallèle avec le travail de l'historien tel qu'il est habituellement conçu dans notre société occidentale.

Selon Hegel, l'histoire n'a qu'à comprendre ce qui est et a été. Ce qui présuppose une théorie bien précise du sens : le désir de compréhension rationnelle du monde est le corollaire de la marche rationnelle de l'histoire elle-même. L'histoire-récit s'oppose ainsi à l'irrationnel de la poésie et au multiple des images. Variante de l'opposition qu'établira Benveniste entre le discours, "toute énonciation supposant un locuteur et un auditeur, et chez le premier l'intention d'influencer l'autre en quelque manière", et l'histoire, plan d'énonciation du "récit des événements passés", tous deux opposant la personne à la non-personne, le non-sujet du récit-raison universel absorbant tous les sujets. La raison contient le destin comme le sens la destination. Le destin suppose une opposition entre l'arbitraire et le nécessaire. L'arbitraire est un paradigme du contingent et le nécessaire l'accomplissement d'un plan qui nous dépasse: la raison gouverne le monde et Dieu en est le paradigme.

Cette captation de tout sujet par la raison fait qu'il ne peut plus y avoir de discours et justifie ces déterminants de l'histoire que sont les grands hommes historiques, des héros de chaque époque qui pensaient et qui savaient ce qui est nécessaire, et ce dont le moment est venu. Telle était la démarche historico-génétique de Greenberg dans son récit téléologique à sens unique privilégiant le mainstream de la peinture au détriment de la démarche de Cézanne ou des collages de Braque. (cf mes propos du 3 novembre 2012 sur ce point). Ici donc, le sens est bien évidemment extérieur à l'histoire. Posé comme un ailleurs ou un avant, il situe ce qui est arrivé comme un produit. Tous les éléments hétérogènes une fois ramenés à l'essentiel, ils s'évanouissent aussitôt leur rôle historique accompli

À l'opposé de cette explication génétique de la peinture par la peinture dans le récit apologétique de Greenberg, l'explication de la peinture ou de la poésie par la fuite devant la réalité dans certains récits postmodernes ne me semble pas davantage satisfaisante. La quête de la vérité du médium ne s'identifie pas forcément avec une fermeture par rapport au monde. De son côté, la perspective courante sur l'antiréalisme apparent de la peinture moderne tente d'expliquer la genèse de la modernité par la recherche d'un réalisme supérieur au réalisme ordinaire, ou encore par un souci de fidélité plus grande à l'expérience et à la perception. Du savoir au voir, d'Ingres à Picasso, l'antiréalisme serait aussi un surréalisme ou un hyperréalisme, bref, un réalisme supérieur. De même du savoir au sentir, selon la définition de l'expressionnisme comme représentation de l'émotion et de la réaction, au lieu de l'impression. Récits-explications construits à partir d'un dénouement, qui ne peuvent évidemment tenir compte de tous les discours des sujets intéressés et donnent à l'intrigue un caractère téléologique. De réduction en réduction, l'historien a oublié le discours en l'identifiant à la langue. Le réel empirique a été absorbé par un récit paradigmatique.

Dans le discours au contraire, le discours-énonciateur tel que l'entend Benveniste et qui s'applique au poème, le présent est antérieur au passé. Il est l'opérateur de glissement de l'intelligible, l'inaccompli qui réoriente toute stratégie. Parce qu'il est pratique, tenu par des pour et des contre. Son seul privilège est l'empirique. L'intelligibilité du poème n'a donc lieu que dans le monde des discours, et selon une rationalité propre qui récuse les certitudes substitutives fournies par la causalité. En quoi elle ne peut être ni téléologie ni téléonomie.

Daniel Moline

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- Daniel Moline : “nemaki” -
- huile & ambre sur toile – 100 x 100 cm – 1974 -
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« Il est surprenant, pour chaque époque au cours du temps, d’imaginer que les plus grands peintres n’ont jamais été exposés nulle part…Personne ne croit qu’un écrivain de génie existe sans qu’on en ait lu la moindre ligne…Ce fut pourtant ce qui se passa pour le duc de Saint-Simon avant qu’on retrouvât quatre-vingts ans plus tard cinq caisses…qui avaient été scellées et consignées au mois de décembre 1760 dans le dépôt des Affaires étrangères, alors quai du Louvre. » (Pascal Quignard, Vie secrète, p.62)

« L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse, non de la mort, mais de la vie est la méditation. » (Spinoza, Ethique, IV, LXVII)

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Envie de parler aujourd’hui du rapport de la peinture à la mort elle-même. Œuvre de défi tant que le rythme y affronte la mort, et par laquelle une vie devient histoire. Par une manière unique d’associer avant de tout perdre, de poétiser radicalement sa vie et d’en anticiper la synthèse.

Jour après jour, des milliers d’actes, expressions, paroles, gestes, visions et noms tombent ou sont déjà tombés définitivement dans le néant. Quelques centaines survivent encore et résistent comme par miracle dans la dérive de la mémoire. Le peintre les recueille en se les rappelant. Il les rassemble et les libère en les exposant à comparaître. Quelques images inoubliables suspendues par la couleur entre la lumière du matin et la douceur envahissante du soir. Son œuvre, sa vie, ce sont ces images intimes qui lui survivront et resteront malgré tout en ce monde par leur puissance propre d’apparition.

Daniel Moline

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