Arts et Lettres

Le réseau des Arts et des Lettres en Belgique et dans la diaspora francophone

À vin nouveau outres neuves ! Questions et propos sur la peinture, la littérature et la modernité


Suite à un échange de mails avec Robert PAUL, je me suis décidé aujourd’hui à ouvrir ce forum sur la modernité en art, particulièrement en peinture et en littérature. J’aimerais y penser avec vous les permanences et les transformations de la modernité, à partir de ce couple peinture-modernité né de l’histoire, en France, au XIXème siècle. 

 

En décembre dernier, nous avons pu voir dans la série des grands peintres une vidéo sur la peinture d’Henri Gervex. Cela m’a amené à repréciser ma pensée sur ce contemporain des impressionnistes, sur sa position dans le conflit fondamental qui divise la peinture depuis près de 150 ans et dont il est une figure exemplaire par son aller-retour constant entre la modernité naissante et l’académisme néo-classique.

 

Né en 1852, copain de Manet et contemporain de Van Gogh, Gervex m’apparaît en effet comme le type même du peintre qui a académisé la modernité des impressionnistes en l’utilisant comme simple éclaircissement de sa palette. La peinture de Gervex enthousiasmait Zola, parce que, à l’opposé de celle de son ancien ami Cézanne traité de « grand peintre avorté », elle conservait l’exacte facture illusionniste sous les couleurs de l’impressionnisme. Après s’être fait refusé au Salon de 1878 suite au conseil pervers de Degas de peindre les vêtements abandonnés par la belle Marion au pied de son lit, Gervex remporte en 1882 le concours ouvert pour la décoration de la Mairie du 19ème arrondissement de Paris et met au service de la culture républicaine tout un académisme de bons sentiments sociaux qu’on va retrouver tel quel dans l’art fasciste ou nazi du 20ème siècle. Or, c’est précisément cette 3ème République qui fera preuve d’un ostracisme sans faille contre les peintres indociles et posera les bases de la répression des artistes entrés en dissidence.

 

La peinture de Gervex est donc loin d’être neutre ou inoffensive. Elle témoigne d’un choix qui trahit les artistes de la modernité passés dans leur quasi totalité de la rupture avec les institutions d’art à la dissidence sociale. Artiste reconnu promu officier de la Légion d’honneur en 1889, se faisant ainsi le héraut de la bonne conscience de son temps, Gervex pose dès lors dans sa réussite même un problème esthétique, éthique et politique autant qu’économique qui fait contraste avec la « misère qui ne finira jamais » de Van Gogh et de Pissarro, l’emprisonnement de Courbet ou l’exil de Gauguin.

 

Ce qui est en jeu à travers ce cas exemplaire, c’est tout simplement l’intelligibilité du présent et l’accès difficile à une logique de l’altérité. Depuis Manet, en effet, la question de l’art ne me semble plus être la question du beau mais celle de sa propre historicité. L’art est devenu une notion paradoxale, faite de deux parts radicalement inégales et contradictoires : l’une étant tout ce qui a été accompli jusqu’à ce jour, l’autre celle qui n’est pas encore et reste à faire. Et pour dire les choses banalement, la première part a pour effet d’écraser la deuxième. Le peintre n’est donc « artiste » que s’il a devant lui une peinture qui n’existe pas encore. Debout devant sa toile vierge comme au pied d’un mur, isolé et démuni, il est de facto le seul qui n’a pas d’art. En ce sens précis, il me semble que le talentueux Henri Gervex ne peut être considéré comme un « grand artiste » au même titre que Manet, Van Gogh et Cézanne, pour ne citer que les plus « grands ».

 

Il y a dans l’art une nécessité dont il est toujours difficile de rendre compte a priori. Matisse parle du peintre qui sait tout mais oublie ce qu’il sait au moment de peindre. Le peintre et le poète ne peuvent que laisser leur exploration faire son chemin en eux, sans savoir ce vers quoi ils vont. Ils n’ont pas l’outillage mental qui leur permettrait de penser ou de mesurer ce qu’ils font vraiment, et les prises de conscience sont presque toujours ultérieures à l’action elle-même. Peintures et poèmes seront nécessairement le fruit de longs et incertains combats dont personne, à commencer par l’artiste, ne connaît ni le sens ni l’issue. J’insiste sur cet aspect inaccompli des œuvres. Depuis Manet, la peinture est arrachement et égarement dans un monde en mutation. Depuis Baudelaire, le poème est une aventure de la pensée. A vin nouveau outres neuves ! Sauf qu’il n’y a ici aucune différence entre le vin et les outres. Rien n’est jamais gagné d’avance, et plus que jamais l’art reste le lieu des conflits fondamentaux qui secouent le monde depuis 150 ans.

 

Daniel Moline

Vues : 34241

Y répondre

Réponses à cette discussion

Bonjour Daniel,

Heureux de constater en vous lisant fidèlement que notre échange relatif à l'Angelus Novus de Klee a jalonné votre pensée.

Les thèmes que vous avez abordés depuis ne suscitent que mon admiration sans mélange compte tenu de l'élévation de celle-ci!

Jean-Marie Cambier    

*

Le "canard-lapin"
- dans E.H.Gombrich, L'Art et l'illusion -

- Psychologie de la représentation picturale (1959), Gallimard, 1971) -

*

Bonjour Jean-Marie, et merci pour votre petit mot d'hier. Vous avez tout à fait raison quand vous me dites que notre échange relatif à l'Angelus Novus de Klee a jalonné ma pensée. Il m'a ré-sensibilisé à l'équivoque de l'image bien au-delà du simple problème de reconnaissance perceptive de la sensation visuelle. Vous connaissez peut-être la figure du "canard-lapin" à la première page d'Art et Illusion d'Ernst Gombrich, figure à partir de laquelle le psychologue essaie d'établir une impossible distinction entre voir et interpréter. Impossible dans la mesure même où nous voyons toujours les images comme nous les interprétons, au lieu de nous poser mille questions sur ce que nous voyons et de nous interroger sur nos propres énonciations. Ainsi, votre regard neuf a vu dans l'Angelus Novus de Klee "une petite fille tenant entre ses doigts une ficelle". Et Adyne Gohy a pensé que ma petite "Viande Fraîche" était menacée par "un lion au cœur de la jungle". Cela n'a certes aucune importance, si ce n'est que de nous permettre de nous reposer la question sur notre grammaire du voir. N'en déplaise aux critiques et aux historiens de l'art. Dire quelque chose sur une image, n'est-ce pas nécessairement accepter de vouer sa langue à l'instabilité et à l'impureté de tout discours ?

Daniel Moline

*

*

– Daniel Moline – 天橋立の浴女 –
– huile et ambre sur toile – 100 x100 cm – 1975 –
*
couverte de l’or des divinités
l’audacieuse emmène ses seins au soleil
dans un luxe inouï
comme une terre vierge
emporte les jours de mai
dans une débandade d’oiseaux et de parfums

on doit être au mois d’août
la pureté du vent du sud
les gouttes qui glissent sans bruit sur la peau
l’ombre humide des longs cheveux trempés par l’eau grise

les petits poissons qui se pressent autour d’elle
dans le creux de la vague
toute la mer qui s’affaire dès l’aube
pour habiller sa nudité
et le vieux rocher qui saigne une nuée de sang
sur le sable

(poème 141.001)

*

"William Shakespeare: ses dix-sept premiers sonnets, je peux aussi les répéter. Ils sont une invocation obsessionnelle de la semence. Le poète réclame le jaillissement d’un été ; jeune homme, supplie-t-il, disperse ton sperme utilement, effectue tes couilles dans les choses. Le réseau débordant d’antithèses est là pour souligner l’impérative nécessité d’éjaculer et de produire sans délai contre la mort qui engouffre… C’est d’une scrupuleuse honnêteté : chaque respiration dans vivre est cette exigence d’une certaine floraison, cette prière pour un jeune futur ; de même chaque phrase. Si, au fond, écrire souvent fait bander ; si parfois, souvent en vérité, il faut s’interrompre, se branler, réduire le niveau incontrôlable d’excitation, pourquoi ? Parce qu’écrire, comme toutes les actualisations particulières du verbe vivre, n’a pas tellement d’autre visée que de déclencher les générations de la réalité." (Stéphane Bouquet, Un peuple, Champ Vallon, 2007)

*

"En latin, le mot pénis désigne la queue du taureau, puis celle du cheval, puis la brosse à peindre. C’est un pinceau sensoriel. Le français pinceau dérive du mot latin peniculus, "petit pénis". L’argument de Scaliger (érudit grammairien de la Renaissance,1484-1558) est le suivant: le titillement voluptueux à l’extrémité tendue et épaissie de la queue ventrale des hommes est une anticipation spéciale de joie, ouverte, expectative, intouchable. Comme la tête de l’escargot hors de sa coquille se retrait sitôt qu’elle est touchée. Comme la tête de la tortue hors de sa carapace. Joie d’extraversion du méat. Joie de fenêtre anticipant l’instant sur lequel elle donne. Excitation du futur en acte passionnant et irriguant tout le corps, réclamant de devenir le passage soudain du sperme torrentueux, blanc, chaud." (Pascal Quignard, Vie secrète, Sur le sixième sens chez Scaliger, Gallimard, 1998, pp.425-426)

*

Peindre et écrire quand le réel se fait trop pressant et nous abîme dans l’inimaginable: le même combat, la même exigence de vie, la même "excitation du futur en acte passionnant irriguant tout le corps". Nourrir la vie sur terre, les vies toutes simples qui sont les nôtres, l’adorable palpitation de vivre chacun de toute notre âme dans notre corps. Mêler la pensée, la vie, la fiction, le savoir puisqu’’il s’agit ici du seul corps qui s’abandonne à la saisie de l’autre, hors de tout dessein et de toute rivalité, pour générer la vie contre la mort engouffrante, avec la joie d’anticiper l’instant éjaculatoire par lequel on va donner généreusement tout son sang. Car c’est bien le corps tout entier qui devient alors l’organe merveilleux de cette joie "dont l’impatience est encore la joie".

Daniel Moline

*

– Daniel Moline – iconic matter –
– huile et ambre sur toile – 100 x100 cm – 2014 –

*

le temps tranquille du bain partagé
du bleu qui devient or et vert
l’air tremble comme un essaim velouté d’abeilles

ce sont de bons moments avec elles
leur envie de se blottir contre moi
surtout au début
ça m’a fait un bien fou

...

quelque chose qui ne va pas ?
tu es venue sans ton sac ?
rassure-toi !
tu fais parfaitement l’affaire

je lui parle à l’oreille
je découvre dans l’échancrure de la chemise
la peau nue de son sein droit
sous le déploiement des cheveux mouillés

défense d’y toucher ?
pourquoi vaut mieux pas ?
c’est l’intention qui compte, non ?

pas encore une seule ride à l’heure qu’il est
elle doit avoir dix ans de moins que moi
mais je peux me tromper

qu’est-ce qu’on risque ?
ce sera bref
quelques secondes
jamais personne ne saura

(poème 141.016)

*

Le savoir change profondément avec l’expérience. Même si, d’une certaine manière, l’acteur le plus humble en ce monde croit savoir pertinemment ce qu’il fait et pourquoi il le fait, il y a toujours un côté indéterminé, fatal et entêté des choses qui lui échappe. La relecture des premiers tropismes de Robbie rédigés il y a 15 ans (cf les trois derniers billets de mon blog) me permet aujourd’hui de m’intéresser à moi comme à un autre, comme à n’importe quel autre. A cet autre, par exemple, qui a accompagné Koo, Yukina, Awa et Otomè sur une plage de la mer du Japon en août 1975 (tropisme n°3 du 15 octobre). Structure en miroir : tel Narcisse, j’observe mon insaisissable double observant des filles rendues elles-mêmes insaisissables par leur retrait constant sur les bords du visible. J'essaie de comprendre qui était ce vieux garçon débarquant au bout du monde, serré dans une minerve à la von Stromheim pour y vivre comme un enfant perdu, ce que ces jeunes femmes ont fait ensuite du doux rêveur, comment l'ordre ancien de l’idéologie dualiste s'est défait en lui pour faire place à sa première vie debout dans une liberté et un bonheur d’une nouveauté fracassante.

N'étant connu que de très rares amis et vivant pratiquement retiré de tout, ma vie aujourd'hui n'est d'aucun intérêt et n'a pas plus d'importance que la vie de n'importe lequel de mes congénères qui peinent pour survivre sur la surface de la terre. Vaine chose que de parler de soi ou de sa pauvre vie ! et pourtant comment ne pas parler de ces rencontres qui ont illuminé ce que la médiocrité avait conçu de pire en matière d'homme ? Comment ne pas lui faire dire, après tant d'années, les bouleversements que furent pour lui la gaieté de Koo, la beauté d'Awa, la magie d'Otome, la tendresse de Ponko ? Renversement radical de ses valeurs dans l’invention de nouvelles images, ivresse de jouir des chairs interdites après une longue période de continence, ouverture à l’altérité dans des enchaînements de signifiances, quelque chose bougeait alors dans le quotidien de ce jeune homme qui a pris le large, s'est perdu et ne reviendra pas.

Comment les choses ont-elles changé ? Voilà ce qui m'intéresse: la plasticité du devenir, "les conflits inapaisables" de la vie elle-même et dont l’art moderne est un remous central. Comment advient un changement ? Pourquoi et comment ai-je changé en 1973 ? en 1975 ? en 1978 ? en 1981? Pourquoi cet écroulement de ma propre pensée et cette transformation de ma pudeur d'enfant en une érotique d'adulte ? ce goût de plus en plus affiné de la joie ? ces correctifs dans ma manière de peindre ? comme si, à chaque fois, la manière habituelle n'avait plus la capacité de montrer le nouveau réel qui s'imposait à ce moment-là. Comme s'il y avait eu tout à coup une faille (un trou? un défaut?) dans la vision et qu'il fallait changer aussi bien la facture que les rapports internes à la représentation pour intégrer cette faille dans l'image. D'où l'apparition progressive, dès 1984, de ces "animagies" liées à la violence des affects et à l'instabilité du sol où je marchais. Comme si, tout à coup, par la force des choses, le peintre en moi s'était fait tératologue.

Manque infini et perte fondamentale portent l'expérience et font de la création une prolifération continue. Cherchant un disparu qui cherchait lui-même des disparues, je peins aujourd’hui à partir d’une double absence pour m’incorporer la jouissance des ruines et entretenir la durée du rêve en multipliant les images à la place de l'insupportable séparation. Défi de l’impossible-à-dire après l’effritement des certitudes. Lutte sans fin contre l'inexorable perte de ces êtres adorables par un corps à corps de peinture qui montre comment mon corps touché par le désir de quelques femmes et blessé par leur lent départ entra en résistance en remplaçant la vue et la voix des déesses (leurs paroles bues par l'enfant) par une production d'images et de textes. Comme d’une abeille qui aurait trop recueilli de miel, la tenace accumulation des fragments-souvenirs de cette douloureuse jubilation s'est donc inscrite jour après jour comme un presque trop-plein de sensations dans de multiples portraits et un journal d’atelier. Endurance technique qui rejoint en les consignant les délices et les tourments de l'amoureux errant sur le fil d’un rasoir, ce travail du négatif s'est accroché à chaque détail pour l'exorbiter, le multiplier, le diviniser. Ainsi il n’aura cessé de scruter jour par jour la banale histoire des détours d'un amour singulier dans un coin perdu du monde, les détails de la vie ordinaire d'un étranger auprès de quelques femmes qui lui échappaient de partout.

Si aujourd’hui je ne suis, et elles ne sont, nous ne sommes plus que ça, des êtres vieillissants promis à une mort certaine, du réel concret survit à cette trahison du temps, de secrètes histoires d’amour que rien ne pourra détruire et un bonheur inusable qui est la matière même de mes tableaux. Mes récents voyages là-bas témoignent du lieu même de cette tenace résistance et de l’historicité des déesses. Vieillissant donc, je n’en continue pas moins ma route vers cet Orient dont je suis définitivement séparé, voyageur infatigable qui approche lentement de la frontière, semblable à une vague qui ne va nulle part. Mais qu’importe ! puisqu’il y aura toujours là-bas, de Takasago à Nishiwaki, cet ailleurs, ce lointain, ce merveilleux dehors de ce que je suis devenu.

Daniel Moline

Souvent on cherche chez un artiste le noyau dur de sa création, le fondamental, le point de départ, l'axe incontournable, le constant dans ses oeuvres. Les artistes eux mêmes  souvent egocentristes aiment à se présenter comme des êtres inaltérables; J'ai beaucoup apprécié qu'au contraire vous mettiez l'accent sur le changement! Et sur les processus de changement.Pour echapper à un narcissisme primaire qui nous enfermerait la créativité doit au contraire élargir notre palette de possibilité relationnelle avec le monde. 

J'ai oublié de conclure: est ce que cette question n'est pas finalement la même que celle posée au début sur modernité ou pas

*

*

 Merci pour vos réflexions d’hier sur les processus de changement inhérents à la créativité et la dimension relationnelle avec le monde dans cet espace de l’art propre à notre espèce désirante. Mais cela n'est-il pas vrai aussi pour la vie elle-même qui n’est que changement et relation ? A l’instar des fissurations et clivages détectés sur les os soumis au feu et des singularités observées sur le foie des animaux sacrifiés par les devins antiques, l’artiste peintre, plus que tout autre, nous apprend à lire ce "changement de changements" continuel au sein de la moindre situation, au fur et à mesure de son déroulement, De par son métier, le peintre me semble en effet plus proche de l'haruspice (haron + spex: le voyeur d'entrailles) que de l'augure (avis + spex: le voyeur d'oiseau en vol). Ce que l'augure devine au loin dans un suintement rouge du ciel (signe d'un développement futur), l'haruspice le touche avec ses mains. Hâptein (接触), ça se fait comme le seppuku (切腹): au plus près du ventre. Il y a dans la peinture telle que je la comprends quelque chose d’un remuement d'entrailles opérant au plus profond d’un véritable appareillage du monde et du corps. Avec toutes les connivences inattendues propres à toute disposition singulière du corps, ambiguïtés, passages, impuretés et métissages qui, s’ils font l’étrangeté de l’art, lui donnent souvent une fécondité que rien ne permet de prévoir !

Encore un mot sur Jean Giono que j’admire tout autant que vous pour avoir écrit "L’homme qui plantait des arbres", la nouvelle la plus extraordinaire que j’ai jamais lue, une petite merveille intégralement optimiste rédigée en une nuit, une parabole de la créativité humaine bienveillante et qui a eu sur ma vie une influence déterminante.

Au plaisir de vous lire, 

Daniel Moline

*

*
– Daniel Moline – étude au plus près du corps d’un petit vieux –
– huile et ambre sur toile – 100 x100 cm – 2014 –
*

comme je l’entends et murmure dans la boue
que je me hisse
si j’ose
un peu en avant
pour palper le crâne
il est chauve
non
annuler le visage
c’est mieux
masse de poils tout blancs
au toucher
je suis fixé
c’est un petit vieux
nous sommes deux petits vieux
quelque chose là qui ne va pas

(Samuel Beckett, Comment c’est, les Éditions de Minuit, 1961, p.85)

*

quelques mots en résumé sur la modernité – suite à la conclusion de Diernat jeudi dernier

Incertitude fondatrice : "manque infini et perte fondamentale portent l'expérience et font de la création une prolifération continue".

Au milieu le trou noir de l'inconscient, et tout autour, l'étreinte continue du réel et de l'imaginaire, les pouvoirs fulgurants du désir, les mouvements du corps dans le langage, et le passage, non pas des mots aux choses, mais d’une image toute faite à une vision perpétuellement naissante, dans le présent toujours recommencé de chaque œuvre…

Hypothèse de travail : "la vie n'est pas linéaire, elle est personnelle."

Être linéaire, c'est se montrer insensible devant la multitude et la complexité des faits, des événements et des actions des sujets, l'histoire de leurs infinis rapports.

Les pouvoirs fulgurants du désir ?

c'est-à-dire, avant toute chose, l'imprévisible mouvement d'une vie qui provient au plus bas de la trituration de squelettes d'organismes, cette sorte d'être trivial qu'on trouve partout, comme un grouillement animal d’homoncules gisant d'abord au plus près de la terre avant de se tendre à travers Iui-même vers le dehors, tension banale , têtue, émergeant malgré tout, avec tout, contre tout, entre le corps d'un être et celui d'un autre.

*

Pour le reste, à nous de jouer contre l’inculture du pouvoir, cher Diernat ! à nous d’inquiéter la raison positiviste par des images faites non pour voir seulement les choses, mais pour laisser entrevoir mille autres choses qui nous échappent.

Bienheureuses ambiguïtés et désordres salvateurs, tout ce qui soulève au passage une douce étrangeté dans le foisonnement des êtres : un miroir brisé couvert de taches de peinture, - le jeu séducteur d’une fille des plus ordinaires qui se penche, la chemise à demi ouverte sur son sein droit, - une dépouille de serpent sucée par les mouches, - une haie vive, verte et blanche, troènes et épines en fleur confondues, - un crocus dans un pot pendu dans le soleil qui grimpe le long du mur, - une trainée d’ambre mourant dans une grisaille de cendres, - le sexe gonflé de sang d’un homme jouissant entre la paume et les doigts repliés de la femme d’Hector, - les grandes ailes noires de l’albatros hurleur des mers australes étendues immobiles au plus haut de l’azur, - les flots réguliers d’un grand fleuve qui s’approche de l’infini de la mer - les cheveux rouges d’une petite noiraude assise sur une plage, une feuille de bananier collée sur son ventre, et caetera…

Les inventions s'opèrent toujours dans un langage reçu, les glissements de terrain de l'imaginaire au carrefour du sensible et de l’intelligible, ses mises en scène du plaisir, comme dans l’amour physique où le désir constamment se rejoue. Ce qui sort de là me fascine.

Daniel Moline

Etre raisonnable, ce n'est pas une bonne place sur une site d'art! Mais pour rester dans votre question initiale, on ne peut pas opposer linéarité et jouissance sans borne! La question que je me pose encore malgré mon bel age et là se trouve la vie personnelle complexe, c'est: que faut il maintenir de soi, qu'est ce qu'il ne faut pas lacher au risque de perdre non pas la raison positiviste mais une vie construite en essayant d'y mettre un peu de dignité, de sens? Bien sur que TOUS LES GRANDS modernes ont une linéarité: leur accrochage dans l'art traditionnel ne fait pas de doute (Picasso ...) mais cette capacité de rupture nette, pas en douceur, pas négociable, ce qui sort de là me fascine!

Bonsoir Diernat.

De votre dernière réflexion, je retiendrai la question :  "Qu’est-ce qu’il ne faut pas lâcher au risque de perdre une vie construite en essayant d’y mettre un peu de dignité, de sens ?"

Et votre mélancolie liée à la fascination pour la capacité de rupture nette.

La rupture est pour moi un phénomène lié au développement interne d’une situation dont on peut rendre compte en termes non de causalité mais de polarité, comme si nos vies étaient tendues entre des forces opposées et complémentaires dont le rapport entre elles suffit à décider, jour après jour, des révolutions à venir. La rupture spectaculaire n’est que la part émergeante de cette discrète mutation continue dans son jeu d’influences internes, exactement comme le tremblement de terre qui survient lorsque la dernière limite de résistance des plaques souterraines se poussant les unes contre les autres est franchie. C'est pourquoi il faut scruter les transformations avec une vigilance de chasseur pour anticiper le passage brutal d’une détermination à son opposée, tant l’interstice de perceptibilité est étroit. C’est pourquoi il faut aussi participer à l’une puis à l’autre puisque ces contraires s’excluent.

Autre piste de réflexion à partir de la nouvelle de Giono dont je vous ai parlé vendredi (« L‘homme qui plantait des arbres »). L'histoire incite généralement les artistes de notre temps à travailler à partir de catastrophes - guerres mondiales et génocides - problématiques pour la raison et pour notre vieille croyance en la perfectibilité de l'humanité. Mais ces ruptures dramatiques placées à la lisière du geste de création ne peuvent pas être un horizon pour l'homme. Le seul horizon joyeux consiste au contraire à trouver patiemment les moyens de l'échappée et de la réinvention, en pleine conscience du pire possible, en nous dégageant des vieux préjugés dualistes et des revendications identitaires. Comme l’amant de Brassens prenant la passerelle, la balancelle et finalement le chemin des oiseaux pour rejoindre coûte que coûte sa belle sous le feu des chasseurs, ne s'agit-il pas, pour chacun, artiste ou pas, d’imaginer comment réinventer sans cesse nos vies, comment (même mort) redevenir vivant, et comment construire le bonheur terrestre à partir de notre connaissance des désastres passés ?

Daniel Moline

BELLE réponse . merci.

*

*
– Daniel Moline – « moi, c'était tous les jours et ça a duré deux mois ! » –
– huile et ambre sur toile – 100 x100 cm – 1999 –

*

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

3005. PLAN AMÉRICAIN, intérieur nuit.

De nouveau Kozuè Crab, mais cette fois, elle est nue. Elle répond aux questions de Mr Head, toujours invisible derrière la caméra.


Kozuè :
J'étais libre. J'aurais aimé vivre un peu avec lui, rien que nous deux.


Voix off de Mr Head :
Vous avez dit: D'autres se pressaient autour de lui. Combien y en avait-il ?


Kozuè :
Sept, peut-être huit. Certaines ne le voyaient que rarement. Moi, c'était tous les jours et ça a duré deux mois.


Voix off de Mr Head :
Vous dites aussi : Il a roulé un soir avec moi sous les tables. Qu'est-ce qu'il y a eu entre vous et lui ? Il vous aimait ?

Kozuè :
Je ne peux pas vous répondre.


Voix off de Mr Head :
Vous ajoutez: Constatant que je viens de perdre ma robe. Pourquoi ce constat ?


Kozuè (lassée) :
Ce sont des mots, Mister Head. Ça ne veut rien dire.
Un temps.
Il y a une telle chaleur dans cet avion !


Voix off de Mr Head :
Peut-on aimer neuf femmes en même temps ?


Kozuè :
Il aimait comme le Bouddha.


Voix off de Mr Head :
Non par vice donc, mais dois-je vous croire ?

(extrait de "Enquête au sujet d’un peintre", manuscrit de 1997, 2ème récit, p.5)

*

On parle beaucoup d’artistes en recherche, mais bien souvent les mots manquent de rigueur et cachent des facilités. L’authentique recherche est une passion en même temps qu’une source permanente d’inquiétude pour tout ce que l’univers contemporain menace ou détruit. Tout est tellement merveilleux sur cette terre fragile. Si bas que nous descendions dans l’échelle des êtres, cela dépasse toujours l’imagination. Plutôt qu'une expression tournée vers l'ombre ou le désastre, je vois dans la peinture moderne la manifestation d’une volonté de voir ce réel déconcertant qui nous entoure, d’en montrer la réalité rugueuse ou douce - et de célébrer notre présence en ce monde, notre désir d’y vivre au présent. Ce désir majuscule se concentre particulièrement dans le désir sensuel et dans l'amour, car c’est là qu’il s'y donne à voir dans son aspect le plus concentré et le plus beau. Nous sommes tous faits de la même nature. Dès la parthénogenèse cyclique des pucerons, se pose par exemple la question de la différence des sexes. N’y a-t-il pas eu erreur de l’évolution ? La sexualité est un luxe délicieux et inutile qui assure la variété des individus et qui, chez les humains, permet l’amour. Non, il n'y a pas de guerre des sexes. Nous aimons et désirons les femmes. Et les femmes aiment et désirent les hommes. Il faut donc travailler à nous dégager des vieux modèles rétrogrades ou prohibitifs, pour réinventer sans cesse l'étrange et sinueux tracé de nos existences et nos amours en connivence avec le vertigineux caractère accidentel de l’univers. Là se tient notre infini. Il suffit que nous aimions pour mobiliser en notre corps des ressources insoupçonnées et faire du coup la part belle au plaisir. Jusqu’à la fin, demain peut nous réserver bien des surprises. Je me souviendrai toujours de cette vieille dame rayonnante et malicieuse m’avouant qu’elle venait de tomber follement amoureuse d’un homme marié trente ans plus jeune qu’elle. "Comment a-t-il pris la chose ?", lui ai-je demandé. "Mais je ne lui ai rien dit !" répondit-elle, avec une lueur de triomphe dans les yeux. "Qu’il le sache ou non, cela n’a aucune importance, puisque, quoi qu’il arrive, moi, je l’aime, et ça nous fait du bien…". L’amour hâte le cœur, éteint les maux, écarte la mort, défait les liens qui ne le concernent pas, éclaire les nuits, rend les amants lumineux. Se consumer d’amour jusqu’à la fin de sa vie ! mourir d’amour secret en emportant le nom chéri dans la tombe ! l’amour-passion d’une vieille dame voué à la ruse et à la patience, comme celui d’un adultère si secret, si silencieux, qu’il ne s’avouerait même pas à la personne avec laquelle on le commet ! Atteindre la cible n’était plus rien pour elle. Ainsi son amour étonné pouvait jaillir lentement en gardant devant elle tout le champ et toute la beauté de la cible qu’elle venait de découvrir.

Daniel Moline

Répondre à la discussion

RSS

L'inscription sur le réseau arts et lettres est gratuite

  Arts et Lettres, l'autre réseau social,   créé par Robert Paul.  

Appel à mécénat pour aider l'éditeur de théâtre belge

Les oiseaux de nuit

   "Faisons vivre le théâtre"

Les Amis mots de compagnie ASBL

IBAN : BE26 0689 3785 4429

BIC : GKCCBEBB

Théâtre National Wallonie-Bruxelles

Child Focus

Brussels Museums

      Musée belge de la franc-  maçonnerie mitoyen de l'Espace Art Gallery

Les rencontres littéraires de Bruxelles

Les rencontres littéraires de Bruxelles  que jai initiées sont annulées sine die. J'ai désigné Thierry-Marie Delaunois pour les mener. Il en assurera également les chroniques lors de leur reprise.
                Robert Paul

      Thierry-Marie Delaunois

Billets culturels de qualité
     BLOGUE DE              DEASHELLE

Quelques valeurs illustrant les splendeurs multiples de la liberté de lire

Sensus fidei fidelis . Pour J. enlevée à notre affection fin 2020

Bruxelles ma belle. Et que par Manneken--Pis, Bruxelles demeure!

Menneken-Pis. Tenue de soldat volontaire de Louis-Philippe. Le cuivre de la statuette provient de douilles de balles de la révolution belge de 1830.

(Collection Robert Paul).

© 2021   Créé par Robert Paul.   Sponsorisé par

Badges  |  Signaler un problème  |  Conditions d'utilisation