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"Poil de carotte" est un roman de Jules Renard (1864-1910), publié à Paris chez Flammarion en 1894. Le récit se compose de 43 "pointes sèches" (dont 9 avaient paru dans Sourires pincés chez Lemerre en 1890), suivies de l'"Album de Poil de Carotte". Renard adaptera certaines séquences pour la scène sous forme d'une comédie en un acte et en prose, créée triomphalement à Paris au théâtre Antoine le 2 mars 1900. Une édition définitive, augmentée de cinq nouveaux récits et illustrée par Félix Valotton, sera publiée chez Flammarion en 1902.

 

Le livre est composé de quarante-huit courtes séquences montées les unes à la suite des autres sans souci de continuité narrative ("On pourrait indifféremment le réduire ou le prolonger", écrit Renard dans son Journal) auxquelles succède le bref "Album de Poil de Carotte".

Poil de Carotte, petit dernier de la famille Lepic, ainsi surnommé à cause de la couleur de sa chevelure, est le souffre-douleur de sa famille, et tout particulièrement de sa mère. Son grand frère Félix, indolent et insolent, sa soeur Ernestine, effacée, son père indifférent ou qui feint de ne pas comprendre: tous entrent dans le jeu de Mme Lepic, visant à faire passer, par des vexations incessantes et des humiliations perpétuelles, Poil de Carotte pour un enfant veule et cruel. Certaines séquences peuvent être regroupées, formant ainsi des noyaux thématiques: les nuits de Poil de Carotte, ses cruautés ("les Perdrix"), ses distractions, le calvaire des repas, l'histoire de la bonne Honorine, la pension Saint-Marc, le séjour chez le parrain, les scènes de chasse avec son père, etc. L'usage du présent et la sobriété de la phrase donnent toute leur efficacité à ces scènes de la vie de famille.

 

 

"Voilà un livre dont on peut dire que ce n'est pas un cadeau à faire à sa famille", écrivait Jules Renard à sa soeur en 1894. La décision d'écrire cette transposition de son enfance fait suite à un séjour à Chitry où Mme Renard manifesta envers sa bru - alors enceinte - une hostilité que son fils jugea intolérable: "C'est cette attitude avec ma femme qui m'a poussé à écrire Poil de Carotte" (Journal, 1889). L'écrivain laisse enfin libre cours au "désir [qu'il a de se] venger". Le nom des Lepic est alors inventé pour rendre compte de cette dureté d'une mère, dont pourtant il s'étonne "de ne l'avoir pas à douze ans, menée par le bout du nez" (Journal, 1903). Quant à Poil de Carotte, il emprunte indéniablement de nombreux traits de sa personnalité à Jules Renard, roux lui aussi et qui s'identifie à son personnage jusqu'aux ultimes phrases de son Journal: "Je veux me lever, cette nuit. Lourdeur. [...] Un filet coule le long de ma jambe. [...] Ça sèchera dans les draps comme quand j'étais Poil de Carotte." Les romans eux-mêmes s'inscrivent d'ailleurs dans ce projet de fiction autobiographique: "J'aurais ainsi Poil de Carotte ou l'enfance, les Cloportes, adolescence, et l'Écornifleur, vingtième année. En faire une satire intime" (Journal, 1892).

 

Pourtant, malgré l'accueil très favorable de la critique, Jules Renard reste insatisfait: "Poil de Carotte est un mauvais livre, incomplet et mal composé, parce qu'il ne m'est venu que par bouffées." En effet, les courtes séquences narratives dont se compose l'ouvrage ont été écrites pour la plupart entre 1890 et 1894 et publiées dans divers journaux avant d'être rassemblées. Mais le procédé de montage mis au point dans l'Écornifleur, doublé de l'invention technique du "dialogue intermittent", permit alors d'obtenir un effet d'immédiateté dont l'auteur était bien conscient: Poil de Carotte "est fait de moments. Ce n'est pas un être qui se compose, c'est un être qui existe" (Journal, 1899). Le retentissement du livre est d'autant plus grand que l'auteur s'y contente toujours de montrer sans vouloir démontrer, et qu'à la différence de la pièce de théâtre, moins réussie, le récit ne nous donne pas les clés du comportement des personnages. Les brimades subies par Poil de Carotte nous semblent d'autant plus injustifiables que les raisons nous en demeurent cachées. La cruauté de l'enfant envers les animaux qu'il aime est avant tout un désir de se conformer à la réputation de férocité qu'on lui fait et d'endurcir un coeur un peu trop sensible. Si cette "boîte de dragées d'aloès", comme dit Lucien Descaves, reste le livre le plus célèbre de son auteur, c'est que Poil de Carotte est devenu le type de l'enfant mal-aimé, rejoignant ainsi ceux de Dickens ou de Jules Vallès (voir l'Enfant). Mais la charge contre l'image de la mère s'y double d'une remise en cause de la conception traditionnelle de l'enfant: "C'est féroce et infernal qu'il faut le voir. [...] Il faut casser l'enfant en sucre que tous les Droz ont donné jusqu'ici à sucer au public. [...] Un chat est plus humain."

 

Une bonne partie de l'oeuvre souvent amère de l'écrivain paraît issue de la volonté d'élucider les mystères de Poil de Carotte, qui tourmentent Renard jusque dans l'âge adulte. Ainsi de cette note du manuscrit ayant appartenu à Sacha Guitry: "Expliquer la haine de Mme Lepic pour Poil de Carotte par ses scènes avec M. Lepic. L'enfant lui rappelle la date où ils commencèrent à ne plus s'entendre." De ce jour s'est sans doute constitué un rapport exceptionnellement fort entre la mère et son fils, fondé sur le sado-masochisme - dont l'indice dans Poil de Carotte est l'inhibition totale de l'enfant face aux cruautés de Mme Lepic, son incapacité à se révolter. Bien des années plus tard, Renard parvient à la verbaliser dans ce récit de cauchemar, inséré dans le Journal, et où, face à la passivité du père, les rapports mère-enfant dévoilent une violence incestueuse dont la froideur de Mme Lepic et l'angoisse paralysante de Poil de Carotte n'étaient que la partie émergée: "De ces bras dont je l'enlaçais passionnément, je la jette à terre, l'écrase; je la piétine, et lui broie la figure sur les carreaux de la cuisine. Mon père inattentif continue de lire son journal."

 

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Commentaire de Liliane Boulvin le 26 septembre 2011 à 13:03

Merci Monsieur Paul...

J'ai fait la connaissance de Poil de Carotte , lorsque j'étais adolescente...Les émotions ressenties alors seront-elles différentes aujourd'hui? Je ne sais , aussi vais-je le redécouvrir .

Tout comme 'Le petit Chose ' d'Alphonse Daudet ...donc j'ai encore en mémoire l'histoire de la cruche .

Amitiés . Liliane .

 

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