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Histoire de la littérature belge Partie I: 1830-1880 : Le romantisme embourgeoisé

Histoire de la littérature belge
I. 1830-1880 : Le romantisme embourgeoisé

1. La Belgique sous Léopold Ier (1831-1865)


Après Waterloo, et à l’instigation de l’Angleterre, les grandes puissances victorieuses de Bonaparte décident en 1814 d’unir la Belgique à la Hollande. Il s’agit d’opposer un rempart à l’impérialisme de la France, mais aussi aux idées révolutionnaires qui y ont cours. Les quinze ans de vie commune avec les Hollandais vont d’ailleurs apporter aux Belges une remarquable prospérité matérielle, de même qu’une réduction sensible de l’analphabétisme, Guillaume Ier s’appliquant à développer l’enseignement de l’Etat. (Dossiers: 1: Histoire de la Belgique avant l'indépendance 2: Histoire de Belgique à la Révolution de 1830 3: Le Congrès de Londres de 1830 pour régler la "Question belge"
4: Art et Nation dans la Belgique du début du XIXe siècle) 5: L'influence de la Nation sur la musique
6: Histoire de la révolution belge de 1830

Toutefois, l’association est fragile. Les Hollandais sont en majorité calvinistes, les Belges catholiques. En traitant la Belgique à certains égards comme un pays conquis, par exemple dans le domaine linguistique, Guillaume Ier suscite un mécontentement grandissant, qui conduit en 1830 à l’indépendance belge. Le document essentiel retraçant ces événements reste le monumental ouvrage de Louis Bertrand, "Histoire de la démocratie et du socialisme en Belgique depuis 1830"

Ce sera principalement les milieux de presse qui joueront un grand rôledans la fondation de l’Etat belge et la création d’une « opinion publique » nationale (1830-1860)


Sous le règne de Léopold Ier, de 1831 à 1865, priorité est donnée au renforcement de l’indépendance nationale. Marquée par l’habileté et la détermination, la politique extérieure du souverain permet d’écarter du jeune état les menaces annexionnistes françaises. Par contre, une grave crise économique sévit jusqu’en 1850, soulignée par une longue famine en Flandre. Entre-temps, après une décennie d’unionisme, l’antagonisme Libéraux-Catholiques se développe, particulièrement à propos de l’enseignement ; de même, le français ayant été choisi comme seule langue officielle, la question linguistique préoccupe plusieurs intellectuels flamands, tel l’Anversois Henri Conscience, dont le célèbre « Leeuw van Vlaanderen » paraît en 1838 ?
Dans le domaine des arts, la Belgique (voir: L'Art moderne en Belgique) naissante ne produit rien d’original. L’architecture est dominée par un néo-classicisme « raisonnable », qu’illustrent par exemple les Galeries Saint-Hubert à Bruxelles, achevées en 1847. Côté musique, c’est l’âge d’or du « bel canto », comme en témoigne le triomphe de la Malibran. Quant à la peinture, elle est marquée d’abord par un romantisme souvent théâtral et déclamatoire, dont émerge cependant le nom d’Antoine Wiertz (« La belle Rosine », 1847). Le réalisme s’installe à partir de 1851, sous l’influence de Gustave Courbet ; c’est ainsi que Jean-Baptiste Madou, Charles De Groux, Joseph Stevens choisissent des thèmes plus humbles et un style plus modeste.


Quant à la littérature, elle est également envahie, surtout jusqu’en 1850, par un romantisme édulcoré. L’influence de Victor Hugo, de Lamartine, le goût pour la « petite » histoire, puis l’admiration croissante pour Balzac donnent le ton. Par ailleurs, divers milieux et personnages souhaitent que le jeune royaume se dote sans tarder d’une littérature nationale. On demande que les œuvres prennent pour thème quelque aspect de la Belgique ou de son histoire, et l’on accueille avec une bienveillance souvent injustifiée les récits ou les vers d’allure patriotique.

Parallèlement, critiques et publicistes s’emploient à définir l’esprit belge, la mentalité spécifique de ce pays qu’ils refusent de considérer comme un simple accident de l’histoire européenne. Entre le monde latin et le monde germanique, il s’agit d’exprimer les caractères de l’ « âme belge », sorte d’identité culturelle intermédiaire. Mais la méfiance envers l’impérialisme français d’une part, l’engouement romantique d’autre part font que l’on incline davantage vers le « génie du Nord » que vers celui du Sud, que l’on se sent plus proche « de la rêverie allemande que de la vivacité française » (« Revue de Belgique », 1846).

La production littéraire, cependant, ne répond pas à de tels espoirs. La poésie, très abondante, est ampoulée et affectée, comme si elle n’avait retenu du romantisme que ses défauts. Les moins mauvais sont en premier lieu André Van Hasselt (dont « Les quatre Incarnations du Christ » ne paraîtront qu’en 1867), Théodore Weustenraad (« Le Remorqueur », 1840 ; « Le Haut-Fourneau », 1844), auxquels on peut joindre, à titre documentaire, les noms d’Edouard Wacken et de Charles Potvin : leur théâtre et leurs vers connaissent à l’époque un réel succès, mais sont devenus aujourd’hui quasiment illisibles. Dans le domaine du récit s’illustrent Henri Mocke (« Gueux de mer » ; « Gueux des bois », 1828), Marcellin La Garde (« Val de l’Amblève », 1858).

Comme pour la peinture, le milieu du siècle sonne en littérature le déclin de l’esthétique romantique. Non qu’elle disparaisse complètement du jour au lendemain, bien au contraire ; mais les œuvres romantiques ultérieures dont plutôt figure de survivances, et l’intérêt du public s’atténue. En 1856 une nouvelle revue, animée par Félicien Rops, Paul Reifer, Charles De Coster : « Uylenspiegel –Journal des débats artistiques et littéraires ». C’est elle qui en 1857, à propos de « Madame Bovary » (qui vient de paraître en volume), lance le débat sur la question du réalisme. Se développe alors un genre qui se réclame de Champfleury, de Balzac, de Flaubert, et dont la fortune sera grande : le roman de mœurs, qui prend la relève du « récit historique ». Un bon exemple en est donné par « Mademoiselle Vallantin » de Paul Reider (1862) : rompant avec la respectabilité bourgeoise de sa famille, l’héroïne se livre corps et âme à son amant, ce qui en fin de compte ne lui apportera pas le bonheur si ardemment désiré.


2. Les débuts de Léopold II (1865-1880)

Monté sur le trône à la mort de son père, en 1865, Léopold II se préoccupe d’abord de consolider l’indépendance du pays, et particulièrement sa défense militaire. Avec la guerre franco-prussienne et la défaite de Sedan en 1870, Napoléon III cesse de constituer un danger pour la Belgique ; mais déjà se profile la menace allemande avec Bismarck, et le renforcement de l’armée s’avère de plus en plus indispensable.

A l’intérieur, les esprits sont occupés par le problème social, la question électorale (on parle , déjà, de suffrage universel…), l’obligation du bilinguisme dans la région flamande, mais aussi l’exploration du Congo, le développement de l’agriculture et du machinisme (en 1865, Solvay crée sa première usine de soude, à Couillet). Peu de renouvellement, par contre, dans le domaine des arts. L’architecture reste principalement d’inspiration gréco-romaine. La musique de César Franck n’est connue que d’un public réduit. Néanmoins, des peintres comme Félicien Rops (« Les sataniques ») ou Henri Evenepoel accèdent à la notoriété, sans oublier Hippolyte Boulenger qui domine l’école paysagiste de Tervuren.

La littérature se partage entre les ultimes survivances du romantisme et un réalisme sans réelle envergure. Quelques noms méritent une mention : « Heures de solitude », d’Octave Pirmez (1869), sorte de journal de voyage dont le thème central, selon l'auteur, réside dans « le Moi passager dans l’Univers éternel » ; la mélancolie du héros, qui rappelle Chateaubriand, est malheureusement évoquée dans un style souvent affecté. « Le roman d’un géologue », de Xavier De Reul (1874), est un récit largement autobiographique où l’auteur relate sa vie itinérante et sentimentale : un collectionneur de fossiles s’éprend d’une jolie Tyrolienne nommée Hulda, dont la vie s’achève avec le livre…

Plus convaincant, sans nul doute, est « Dom Placide » d’Eugène Van Bemmel (1875), présenté comme les « mémoires du dernier moine de l’Abbaye de Villers » : histoire toute romanesque d’un jeune moine pris par l’amour, et qui contient quelques passages émouvants. Par ailleurs, en 1875, Caroline Graviere publie « Mi-la-sol », sorte de plaidoyer en faveur de la jeune fille pauvre qui, après avoir été séduite, doit subir la réprobation collective : on a voulu y voir l’amorce d’une revendication féministe. Trois ans pus tard paraît « Un coin de la vie de misère », de Paul Heusy, recueil de quatre contes qui annoncent le naturalisme en prenant pour objet le malheur des humbles.

Dans cet ensemble plutôt terne, il faut réserver une place exceptionnelle à « La légende d’Ulenspiegel » que Charles De Coster publie en 1857, sorte d'épopée moderne illustrant la lutte de la Flandre et des Pays-Bas contre Philippe II : accompagné de son fidèle Lamme Goedzak, Thyl l’Espiègle devient le héros d’une révolte populaire qui aboutit à la libération de la future Hollande, au terme d’aventures où se mêlent le tragique et le facétieux. On peut reconnaître dans cette œuvre au moins quatre « antécédents » littéraires différents :
-l’élément épique, dans l’affrontement entre deux nations et la « croisade » de libération entreprise par Thyl ; dans le rôle important de l’héroïsme, des exploits guerriers ; dans le fait que les personnages sont des « types » plutôt que des individus ;
-le roman courtois, dont on sait qu’il accorde une place primordiale aux thèmes de la quête, et de l’exploit comme épreuve éliminatoire ;
-l’élément carnavalesque, illustré spécialement par Rabelais, revient ici dans le mélange intime du comique et du dramatique. Ulenspiegel est à plusieurs égards un héros-bouffon, et s’il n’oublie jamais l’essentiel, il en tempère la gravité par un sens constant de la farce ;
-le roman historique enfin, inventé par walter Scott, dont Robin des Bois annonce à certains égards le personnage de Thyl –sans oublier le goût des archaïsmes et d’un pittoresque vaguement « médiéval ».

On a dit à juste titre que « La Légende d’Ulenspiegel » est l’œuvre inaugurale, fondatrice de la littérature belge de langue française. Et il est vrai que par sa force et sa verve, par ses références discrètes à l’histoire nationale, par sa méfiance envers les dogmes et son amour de la liberté, elle va donner enfin au public belge la « référence » imaginaire qui lui manquait.

Histoire de la littérature belge

I. 1830-1880 : Le romantisme embourgeoisé

II. 1880-1914 : Un bref âge d’or.

III. 1914-1940 : Avant-gardes et inquiétude

IV. 1940-1960 : Une littérature sans histoire

V. 1960-1985 : Entre hier et demain

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Commentaire de Barbara Y. Flamand le 4 mai 2017 à 1:06

La littérature belges. Le romantisme..

Encore un bon choix dans les thèmes d'Arts et Lettres.. Merci Robert.

Commentaire de dora Lemaire-schoonbeek le 3 mai 2017 à 13:43

Je ne peux que vous féliciter pour ce magnifique présentation.

Me joindre aux mots magnifique de Monsieur Abdeslem Sbibi. Étonnée de voir que ceci a déjà été présenté en 2010. Heureuse de le trouver aujourd'hui . Un grand merci Monsieur Paul .

Dora Lemaire 


Fondateur réseau
Commentaire de Robert Paul le 3 mai 2017 à 11:57

ce premier mai, j'ai à nouveau refleuri ce cher monument

Commentaire de Andree Colon le 17 avril 2011 à 7:16
Mon Dieu comme je connais peu de chose sur mon pays  va falloir y remédier en venant sur ce site
Commentaire de Yvette Douchie-Lheureux le 23 octobre 2010 à 7:30
Ainsi vous honorez cette symbolique corde, tendue par Thyl entre deux rives, Il y aura peut-être, un jour, quelqu'un, pour déposer quelques fleurs à l'autre bout.
Geste digne d'un Prince de notre littérature, je m'incline.
Commentaire de Abdeslem Sbibi le 23 octobre 2010 à 2:36
C'est vraiment un lieu où soufflent la joie, la tendresse, la sérénité, et la douceur.
Commentaire de LISETTE DELOOZ le 23 octobre 2010 à 0:42
J'ai toujours aussi un étrange plaisir à rêver devant ce monument.

Fondateur réseau
Commentaire de Robert Paul le 23 octobre 2010 à 0:35
Voilà, c'est ici que tous les mois je viens discrètement déposer quelques fleurs devant mon monument préféré, place Flagey à Ixelles. Je le ferai jusqu'à mon dernier souffle.

Commentaire de Abdeslem Sbibi le 20 octobre 2010 à 7:34
Je m'excuse tout d’abord, si j'interviens à ce sujet qui concerne votre beau pays, la grande Belgique. Mais suite au respect, l'amour, et l'amitié que je lui consacre, je me vois concerner d'une certaine manière.
Mais bien sur aussi parce que j’ai bien aimé cette belle lecture, et cette belle présentation historique d'une partie importante de la littérature humaine.


D’après cette belle et lucide présentation, on peut déduire que dans cette phase de l’histoire de la Belgique, et malgré l’agitation historique, on ressent une vivacité culturelle, sociale, et surtout une découverte du soi ! Ce soi, qui devait se confirmer encore, c’est le cours de l’histoire…

La révolution culturelle, économique, et sociale, ne vient pas toute seule. Et elle ne vient pas d’un jour au lendemain ! L’histoire des peuples s’écrit à petit feu, et à pas sûr..! Cela est marqué dans la nature des choses.

"Accident de l’histoire européenne" ?! Je crois aussi que c’est non ! Parce que le pacte de bâtir un peuple, ne vient pas sûrement d’un choix extérieur, mais d’une conviction, et surtout d’un besoin de vivre ensemble et de bâtir une Nation !

C’est le fruit de longues discussions entre les vrais fondateurs de la nation, et qui ne peuvent être que les vrais nationalistes. Car vivre comme partie faible sous la merci d’autres nations, ne donnera jamais toute la prospérité, et tout l’honneur, et surtout avoir un rêve libre d’avoir une vie meilleur..! Parce que enfin de compte, les ails resteront toujours des ails, et ils n’auront qu’un seul rôle à jouer, c’est donner toute l’aide, et toute la force, pour que le corps, le vrai dominateur prend l’envole, quand il veut, et dans n’importe quelle direction… et pour tous ses désirs et ses objectifs…

Après tout ça, le passage du romantisme au réalisme, puis au naturalisme, je vois que c’est une voie logique des événements et des tendances, chaque phase a joué son rôle comme il faut, car la phase de la construction est autre chose que la phase de stabilité, et c’est de même pour la phase intermédiaire.
La « "Référence" imaginaire », est à mon avis simple, le fruit d’une recherche du soi dans le soi, individuel et collectif. Car rien ne vient du hasard ou de l’irréel. Et aussi parce que les vrais grains de la réalité peuvent affronter les grosses montagnes d’illusions !

C’est vraiment, une belle « Histoire de la littérature belge… » !

Merci pour cette balade historique fort importante.
Et merci pour ce beau partage.

Amicalement,
Abdeslem

Fondateur réseau
Commentaire de Robert Paul le 17 octobre 2010 à 12:52
Il n'est pas nécessaire que Charles De Coster soit encore vivant aujourdui: en effet il existe une Société des Amis de Charles De Coster qui "fait du bon boulot".
A cet égard, je considère qu'un des monuments les plus importants de Belgique se trouve à Ixelles (Place Flagey). A lire: Honorer Charles de Coster et encore ceci: Pour les Amis de Charles De Coster: souvenir précieux d'une journée...
Je vous signale aussi les émouvants passages consacrés à De Coster dans l'admirable livre Bubelè, l'enfant à l'ombre par Adolphe Nysenholc, devenu un de nos éminents écrivains, et qui fut élevé par une famille pauvre qui lui prodigua des soins et un immense amour, tout en ayant été eux-même plongés, malgré leur pauvreté dans l'esprit de la Légende d'Ulenspiegel.

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